Portrait de monument (3.2.) : Victor Marie Félix Danvin (1802-1842) et les « vues de profil » de la Pierre Levée à Poitiers

image_pdfimage_print

La Pierre Levée de Poitiers est le premier monument mégalithique français à avoir été dessiné (1561) puis gravé (1598). Ses représentations (dessins, gravures, tableaux, photos et cartes postales) sont intéressantes puisqu’elles permettent un concentré d’histoire de l’art sur pratiquement quatre siècles.

Ce petit tableau attribué à Victor Marie Félix Danvin (1802-1842) est l’occasion de se pencher sur un point marquant de l’iconographie de ce monument emblématique : ses représentations de profil. Si elles sont exactes du point de vue d’un géomètre, elles donnent une mauvaise compréhension de la réalité. Nous allons d’abord chercher l’origine de cette représentation si particulière, puis nous nous intéresserons à l’œuvre elle-même.

1. Comparaison du tableau avec la réalité

Un détour sur les lieux, à Poitiers1, permet de constater que la taille donnée au monument sur la gouache est largement exagérée. C’est une pratique courante dans la première moitié du 19e siècle que l’on qualifie de « gigantisme2 » ou de « gigantomanie ». On remarque aussi qu’un passant n’aura pas cette vue de profil et sans profondeur que nous offre le tableau.

2. Historique des « vues de profil » de la Pierre Levée

Les deux premières représentations du dolmen, celle de Georg Hoefnagel en 1561 et celle de Louis Boudan en 1699 sont des vues en perspectives. C’est n’est qu’en 1761 qu’est produite une première « vue de profil », suivie d’autres représentations de ce type tout au long du 19e siècle.

2.1. 1761 : le comte de Caylus et Mr Duchesne, ingénieur des ponts et chaussées de Poitiers

Anne Claude de Caylus (1692-1765), homme de lettres et graveur, est un antiquaire pionnier de l’archéologie moderne en France. Pour le Tome IV de son « recueil d’antiquités » paru en 1761, il commande à un ingénieur une vue du Dolmen de Poitiers. Voilà ce qu’il nous dit du résultat :

Ce monument est représenté avec la plus grande exactitude ; il a été mesuré par M. Duchesne, ingénieur des Ponts et Chaussées de Poitiers. Il l’a dessiné à vue d’oiseau, et sous les deux aspects de face et de profil, comme on le voit sur la planche de cette explication.

In « Recueil d’antiquités égyptiennes étrusques grecques romaines et gauloises, Tome IV, p. 373 »

Le profil, dessiné depuis le Nord, est bien une vue de géomètre, sans paysage et avec très peu de perspective. Les piliers Est du dolmen se sont déjà effondrés, la dalle est tombée et est cassée. En pionnier, Duchesne vient de créer une vue de profil qui va être reprise par de nombreux artistes.

2.2. 1816 : « Monuments de la France » par le comte de Laborde

L’ouvrage d’Alexandre de Laborde (1773-1848), « Monuments de la France » parait en 1816. Il contient une gravure de Benedict Piringer (1780-1826) d’après un dessin de Jean-Lubin Vauzelle (1776-1839) intitulée « Pierre Levée de Poitiers » (pl. III) qui reprend l’idée de la vue de profil de Duchesne, éditée par Caylus, mais vue depuis le Sud cette fois-ci.

Cette œuvre est plus réaliste que la précédente, l’artiste représente l’aspect granuleux de la dalle de couverture, caractéristique de ce calcaire lacustre. On distingue un chemin creux, un voyageur se repose sur le talus bordier, son baluchon posé auprès de lui. Au fond la ville de Poitiers est esquissée. L’exagération gigantomane est ici poussée à l’extrême.

2.3. 1840 : Atlas du dictionnaire encyclopédique de l’histoire de France par A.-F. Lemaître

Le Dictionnaire encyclopédique de l’histoire de France, édité en 1840, ne manque pas de présenter le dolmen poitevin. Cette gravure numérotée 19, indique en bas à gauche « Danvin del. », ce qui signifie que le dessin initial est de Victor Marie Félix Danvin, et en bas à droite « Lemaître Direxit » rappelant que Augustin François Lemaître (1797-1870) a dirigé la réalisation des 620 planches de l’ouvrage3. Le nom du graveur n’est pas indiqué, probablement parce qu’il s’agit du travail de Lemaître lui-même4.

Lemaître précise en première page que les planches ont été « réunies et gravées d’après les documents les plus authentiques » et indique ses sources dans la notice explicative pour les planches : « 19. (19) Pierre levée près de Poitiers, d’après le comte de Laborde ». Il utilise les services de Danvin car le style des gravures de l’ouvrage de Laborde n’est plus d’actualité. L’époque est au romantisme, Danvin va donc conserver la représentation du monument, mais créer un décor imaginaire au goût du jour : une rivière qui n’existe pas et un chemin sinueux5.

2.4. 1865 : Album de l’étude sur les Dolmens du Haut Poitou par Le Touzé de Longuemar

En 1865, Alphonse Le Touzé de Longuemar (1803-1881), à la demande d’Émilien de Nieuwerkerke (1811-1892), surintendant des beaux-arts, dessine les principaux monuments mégalithiques du haut Poitou « à l’échelle du cinquantième d’après les plans et élévations relevés sur les lieux avec le plus grand soin ». Ils sont remis à la commission du musée de Saint-Germain la même année. Ses représentations sont des plans en vues de dessus, ou des vues de profil avec une légère perspective. Il représente La Pierre Levée de profil, mais avec le point de vue que pourrait avoir un visiteur.

2.5. 1872 : Rude stone monuments par James Fergusson


Le dolmen poitevin est signalé et représenté dans le livre de James Fergusson (1808-1886), Rude stone monuments in all countries ; their age and uses, à l’identique de la gravure de Lemaître d’après Danvin. Le paysage est plus réaliste, la rivière disparait, mais la voie sur la droite (aujourd’hui rue du Dolmen) n’est pas représentée. Il est peu probable que le dessinateur soit allé sur place.

2.5. 1872 : Guide du voyageur à Poitiers, 3e édition

Alors que l’édition de 1851 de ce guide écrit par Charles de Chergé (1814-1885), avait utilisé une vue, peu impressionnante, du dos du dolmen, celle de 1872 revient à un point de vue de profil, assez réaliste pour que le visiteur ne soit pas déçu. Cette vue intègre le monument dans son époque avec une cheminée industrielle qui fume au milieu des clochers de la ville.

2.6. 1893 : gravure de Octave de Rochebrune

Une dernière gravure à l’eau-fort, œuvre de Octave de Rochebrune (1824-1900) vient clore notre liste. Elle ne peut pas être considéré comme un pur profil puisqu’on voit le dolmen très légèrement de biais. Néanmoins, les œuvres citées précédemment semblent avoir influencées l’artiste qui nous livre avec ce « profil réaliste » une synthèse des vues de géomètre et des raccourcis d’artistes.

Quel est l’auteur de la gouache ?

Nous avons pu retracer la descendance artistique du dessin pionnier de Duchesne. Essayons maintenant de replacer la gouache dans cette chronologie. Malgré quelques légères différences entre la gravure de Lemaître dessinée par Danvin et la peinture, il apparaît que l’une est la copie de l’autre. L’arbre devant le dolmen est plus petit sur la gravure. Les personnages sont différents mais positionnés aux mêmes endroits, d’un côté une scène champêtre avec deux habitants, de l’autre un artiste au travail avec son figurant. A part cela tout concorde, même les nuages. La gouache fait 19 x 13 cm à vue et la gravure 14,2 x 9,4 cm. Les proportions sont similaires, la gravure est réduite d’environ 25% par rapport à la gouache.

La date et la signature peuvent correspondre à une œuvre de Victor Danvin. La lecture V. Danvin 1831 est crédible paléographiquement7.

Si cette date est exacte, alors la gouache est le dessin original qu’a utilisé le graveur et est l’œuvre de Danvin réalisée très en amont de l’ouvrage qui paraitra en 1840.

Le Benezit Dictionary of Artists donne un exemple de la signature de Danvin réalisée en scripte, mais la signature du tableau est en cursive, il est donc difficile de les comparer. La signature du tableau est petite (1 x 2 cm) et les lettres en minuscule sont illisibles individuellement, mais le nom peut correspondre à V. Danvin en termes de nombre de lettres, étendue des lettres, absence de lettre débordante8, et présence d’un « i » en avant-dernière position.

La gouache est faite par un professionnel ou un amateur éclairé. La réalisation est précise et maitrisée. L’arrière-plan est vaporeux, avec une dilution proche de l’aquarelle pour la représentation des bâtiments de la Ville de Poitiers et pour le ciel. Le traitement des personnages, en blanc rouge et bleu, est similaire à ce que font les artistes du début du 19e. Comme Danvin dans « Vue des Andelys sous le Château-Gaillard » (1834)9 par exemple.

Au vu de ces éléments il est envisageable que la gouache soit l’original de Victor Danvin ayant servi au travail de gravure de Lemaître. La signature étant peu lisible et le doute possible, nous nous en tenons à une attribution.

Pour mieux connaître Victor Danvin, nous vous renvoyons à la notice rédigée par Hughes Brivet10.

Victor Danvin participe à l’aventure éditoriale collective de L’Univers Pittoresque : histoire et description de tous les peuples, de leurs religions, mœurs, coutumes, industries, etc. publié en 67 volumes de 1835 à 1863 par la maison d’édition Firmin-Didot frères12. Pour la partie Dictionnaire encyclopédique de la France intégrée à la collection et rédigée en grande partie par l’helléniste et historien Philippe Le Bas (1794-1860), Danvin est crédité de neuf planches13. Les sources sont diverses. Sur les huit renseignées, quatre d’entre elles trouve leur origine dans l’ouvrage de Laborde (cf. supra), une vient d’un livre d’Abel Hugo, deux sont tirées des Voyages pittoresques du baron Taylor, une dernière d’un livre d’Achile de Jouffroy et de Jean Baptiste Joseph Jorand (1788-1850). Les sujets sont les suivants :

  • 3 planches du chapitre « Monuments Période Gauloise, monuments Druidiques »14,
  • 2 planches de « Monuments Druido-Chrétiens »15,
  • 3 planches de « Monuments romains » sur les aqueducs16,
  • 1 planche de Monuments funéraires païens sur le monument de la Turbie à Monaco17.

Pour la partie Océanie parus entre 1835 et 1838 qui rassemble 304 planches, il en dessine environ 21718, et sa femme en dessine cinq.

Conclusion

Il est rare qu’un dessin de géomètre puisse avoir une telle descendance artistique. Il faut reconnaitre que cette vue de profil donne au dolmen une stature et une simplicité plaisante. La gouache de Danvin va participer à la popularité de cette représentation car le Dictionnaire Encyclopédique de Philippe Le Bas va avoir une diffusion beaucoup plus importante que celle des deux ouvrages précédents.

On souhaiterait presque que le dolmen ait réellement cet aspect et cet environnement, mais malgré leurs efforts aucun photographe de carte postale vers 1900 n’a pu lui donner cette prestance. C’est aujourd’hui encore plus difficile.

Philippe Le Port pour Les Vaisseaux de Pierres

Cet article est dédié à Cyrille Chaigneau, Poitevin d’origine et Carnacois d’adoption (et de cœur), en remerciement de son travail bénévole de promotion et de protection des monuments mégalithiques auprès du grand public.

Notes

  1. Le monument se trouve aujourd’hui dans un square arboré, rue du Dolmen ↩︎
  2. Gigantisme : représentation d’objets, d’êtres, de décors démesurés, hors de proportion ↩︎
  3. Cette Atlas est difficile à collationner car certaines pages très fines restent collées derrières des pages de grammage plus important. Mais contrairement à ce que disent certains marchands, un exemplaire complet fait bien 620 planches. ↩︎
  4. Vous trouverez plus d’information sur les rôles du dessinateur et du graveur dans l’article : « Leçon de chose : le graveur (lith.) et le dessinateur (del.) ». Rappelons simplement que (del.) vient du latin delineavit, qui signifie « a dessiné » https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/lecon-de-chose-le-graveur-lith-et-le-dessinateur-del/ . ↩︎
  5. Sur le plan d’état-major 1820-1866 de Géoportail (https://www.geoportail.gouv.fr/) , le dolmen est indiqué, mais il n’y a jamais eu ni d’étang ni de rivière à ses pieds. ↩︎
  6. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b10540503h.item ↩︎
  7. Au début du 19e, le chiffre 3 n’est pas écrit de manière symétrique, la partie haute est toujours plus petite que la partie basse. Nous lisons donc 1831. On peut lire un 7 écrit en trajectoire horizontale, mais les 2 chiffres avant et le chiffre après sont écrits en trajectoire ascendante. Il n’est pas concevable de changer de trajectoire au milieu d’une date. ↩︎
  8. Les lettres débordantes (l, p, h, q, etc., excluant le i) représentent 13 lettres sur les 26 de l’alphabet et leur fréquence d’apparition est de 23.52% (source wikipedia). Statistiquement,sur les 5 derniéres lettres de la signature, on devrait trouver dans 74% des cas une lettre débordante. ↩︎
  9. Musée Fabre à Montpellier (https://www.museefabre.fr/recherche/musee:MUS_BIEN:4836) ↩︎
  10. Peintre paysagiste, Victor Marie Félix Danvin est né à Paris en 1802. Entré à l’école des Beaux-arts le 3 septembre 1818, il suit les enseignements de Pierre Guérin (1774-1833) et Guillaume Guillon Lethière (1760 – 1832). Après un passage rapide dans l’atelier de Louis Etienne Watelet (1782-1866), il intègre celui du tout nouveau Prix de Rome, Jean Charles Joseph Rémond (1795-1875). Dès 1829, il parcourt la Suisse et diverses provinces françaises : Savoie, Dauphiné et Auvergne. Au salon de 1831, Danvin débute avec une « Vue générale de Thiers » ainsi que des « Vue du Puy-de-Dôme » et « Vue du Mont Dore » prises des monts du Forez. Professeur à l’école polytechnique, il présente ses œuvres au salon jusqu’à l’exposition posthume de 1842.
    Malgré la brièveté de son existence et la rareté de ses œuvres, les pièces de Victor Danvin trouvent un public sensible à cet « artiste merveilleusement délicat et sensible ». Plusieurs de ses œuvres ont été reproduites par des graveurs comme Lhuillier ou des lithographes comme Challamel. Rédigé par Hughes Brivet Publié dans #Artistes peintres en Auvergne, 5 Octobre 2009 ,
    https://www.alcesteart.com/article-37015973.html ↩︎
  11. https://www.museefabre.fr/recherche/musee:MUS_BIEN:4836 ↩︎
  12. https://amoxcalli.hypotheses.org/35028 ↩︎
  13. Les n° 12. (12) / n° 17. (17) / n° 19. (19) / n° 90. (105) / n°91. (106) / n° 92. (107) / n°121. (60) / n° 143. (141) / n° 144. (142). Le premier chiffre est le n° indiqué sur la planche, le n° entre parenthèse est l’ordre à donner aux planches dans la reliure de l’Atlas. ↩︎
  14. « 12. (12) Dolmen de Gomer-fontaine commune de Trie Château (oise). D’après Danvin. Voy. l’ouvrage de Mr le baron Taylor et l’introduction à l’histoire de France par MM Jouffroy et Ernest Breton. Ce monument est connu dans le pays sous le nom des « trois pierres » / « 17. (17) Monument d’Avebury, en Angleterre, comté de Wilt, d’après la restauration de M1 Britton. Voyez Abel Hugo France historique et monumentale. » / « 19. (19) Pierre levée près de Poitiers, d’après le comte de Laborde. » ↩︎
  15. « 143. (141) Chêne chapelle d’Allouville (Seine Inférieure) , d’après le baron Taylor (Normandie, pl. 230) » / « 144. (142) Croix et Dolmen de Kerlan, près Carnac, d’après Mr Jouffroy et Breton, (Les Siècles de la monarchie française, ou Description historique de la France depuis ses premiers siècles jusqu’à Louis XVI…. Par… Achille de Jouffroy et J.-J. Jorand… (1822). » ↩︎
  16. « 90. (105) Aqueduc de Jouy, près de Metz, d’après le comte de Laborde, Pl. 16. » / « 91 (106) le Pont du Gard. D’après le baron Taylor (Languedoc). Voy. L’article consacré à ce monument, t VIII, p 604. » / « 92 (107) Ruines de l’aqueduc qui conduisait à Lyon les eaux du mont Pilat, éloigné de 16 km de cette ville, d’après le comte de Laborde. » ↩︎
  17. « 121. (60) In Monuments funéraires païens Ruines du monument funéraire de la Turbie près de Monaco. » ↩︎
  18. Les mentions del. et sculp. des gravures ne sont pas toujours très lisibles sur les scans Gallica du document. ↩︎

Pour citer cet article : Le Port Ph., 2026. « Portrait de monument (3.2.) : Victor Marie Félix Danvin (1802-1842) et les « vues de profil » de la Pierre Levée à Poitiers », in : Les Vaisseaux de Pierres. Exploration des imaginaires autour et sur les mégalithes de Carnac et d’ailleurs, mis en ligne le 16 mai 2026.- https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/, consulté le : …

Laisser un commentaire