
Les photographes locaux implantés autour d’Auray, ont largement photographiés les monuments mégalithiques. Après avoir étudié la production de Ferdinand Carlier et Alexandre Laroche à Vannes, de Joseph-Marie Coupé à Auray et Zacharie Le Rouzic à Carnac, cette photo nous donne l’occasion de nous intéresser à un autre opérateur morbihannais : Jules Jouan à Belle-Île.
Fils de Mathurin Jouan (1822-1905), libraire, receveur d’octroi au Palais et photographe de l’île, jules est horloger mais également photographe1 et éditeur de cartes postales.
1. Jules Jouan, photographe d’atelier
La signature imprimée de Mathurin Jouan père est « Min JOUAN » sur les rectos, et « Min JOUAN / Photographe au Palais » sur les versos de ses portraits en format « carte de visite (CDV)2.
Nous ne connaissons pas spécifiquement de signature « Jules JOUAN » sur des portraits, mais un plus simple « JOUAN / Photographe » au dos sans mention de la ville d’exercice. L’absence de prénom peut indiquer soit une reprise discrète par le fils, soit un travail en commun avec son père. L’absence de marquage géographique laisse la place à une homonymie.
La production semble limitée. La clientèle de l’île est bien évidemment moins nombreuse qu’à Auray ou Vannes.




Attribuée à Jules Jouan : photo collée sur carton, format CDV CDV, 6 x 10 cm ; tronqué, traces marquage « JOUAN Phot » au recto et « JOUAN / Photographe » au verso (collection particulière)
2. Jules Jouan, photographe touristique
Concernant sa production de photographie touristique souvenir, nous ne connaissons que la photo placée en tête de cet article. Nous avons pu en attribuer la paternité à Jules Jouan grâce à une carte postale utilisant le même cliché, portant la mention « Collection Jules Jouan » et titrée « Menhir du Port Donnant – Type de Belle-Îloise ».
Les dimensions du tirage (17 x 12 cm) correspondent au type dit « Cabinet » (CAB) qui est utilisé par Laroche à Vannes dès 1875 et qui se généralise après 1880. Ce format disparaît entre 1900 et 1905 avec l’apparition de la carte postale.
La coiffe que porte la jeune femme est très rarement prise en photo, il semble qu’elle ait été portée à Belle-Île entre 1850 et 18803.
Si le cliché est pris par Jules Jouan, il ne peut être antérieur à 1880, année de ses 18 ans. Tout ceci nous permet d’encadrer la cette prise de vue et le tirage entre 1880 et 1895.
3. Jules Jouan, éditeur de cartes postales
Jules Jouan est également éditeur de Cartes postales. Elles sont signées au recto « Collection Jules Jouan ». Ce sont elles qui nous donnent le plus d’information sur son activité.
3.1. Le menhir Jeanne
La carte postale n° 50 de Jules Jouan met en avant le menhir Jeanne de Kerlédan, sis sur le territoire de la commune de Sauzon. Elle reprend le même cliché édité sous forme de tirage argentique (cf. supra), mais en miroir inversé.


à droite : carte postale « 50- Belle Île en Mer – Menhir de Port Donnant – Type de Belle-îloise / Collection Jules Jouan », ayant voyagée le 15 septembre 1904 (collection particulière).
Nous n’avons pas de preuve que Jules Jouan ait également pris en photo Jean de Kerlédan, l’autre menhir de la paire. A cette époque les deux menhirs sont les seuls encore debout sur Belle-Île. Les deux stèles dites Jean et Jeanne de Runello avait été détruites dans les années 1830 pour servir de matériaux de construction pour les bâtiments de la ferme de Kersantel toute proche. La Pierre Sainte Anne est, quant à elle, renversée sur le bord de la route depuis au moins 18514.
3.2. Le reste de la collection
A Belle-Île, la concurrence est rude. Les cartes postales de F. Auger & Cie sont distribuées depuis 1900, celles des éditeurs Neurdein Frères, Laussedat ou Petitjean au moins depuis 1901, et l’on trouve aussi des « cartons voyageurs » produites par d’autres gros opérateurs nationaux ou régionaux, Léon et Lévy (LL) de Paris, et bien sûr Villard de Quimper. L’offre de la société Neurdein est conséquente, puisqu’elle propose, par exemple, pas moins de quatre cartes différentes de l’ascension de l’escalier de la grotte de l’Apothicairerie.
Aujourd’hui, les cartes postales de Jules Jouan ne sont pas courantes. Sans doute ont-elles été vendues en petite quantité. De plus, il semble entrer tardivement sur le marché, puisqu’on les trouve toutes avec un dos divisé. C’est donc qu’elles ont été produites après 1904. De même leur vente fut très limitée dans le temps puisque la grande majorité de celles qui ont été postées, sont oblitérées en 1904 ou 1905.
Les cartes postale Jouan sont numérotées jusqu’au 56. En l’état actuel de nos recherches, nous ne connaissons que les n° 41, 45, 48, 50, 51, 54 et 58. Et nous ne savons pas si la numérotation commence vraiment à 1.


n° 48 : voyagée 18 Juillet 1904, « Belle-Ile-en-Mer – Le Palais – Le Quai Vauban / Collection Jules Jouan » (collection particulière)


n° 56 : voyagée 12-Sept 1904, « Belle-Ile-en-Mer – Intérieur du Port de Palais / Collection Jules Jouan » (collection particulière)
4. Type de Belle-îloise
Pour Jouan, il n’est pas sûr que le menhir seul soit suffisamment attractif. Et comme il ne donne pas le nom toponymique « Jean », peut-être ne connaît-il pas les traditions populaires qui s’y rattachent, si jamais elles existent déjà à l’époque5. Ou, s’il les connaît cette légende, peut être rencontre-t-il des difficultés pour l’illustrer puisque la paire de menhirs désignés par les noms de Jean et Jeannes sont éloignés de 340 mètres, et ne peuvent donc être photographiés ensemble. Il va donc ajouter sur la photo un « type de Belle-îloise ».
Et force est de constater que sa composition est déséquilibrée. Placer la jeune femme juste devant le menhir est une erreur. Il eut été plus judicieux de la décaler d’un côté ou de l’autre. Néanmoins cette photo nous permet de découvrir la Godèche, la coiffe spécifique à Belle-Île, n’ayant aucun équivalent sur le continent. Le musée breton indique que cette coiffe est utilisée de 1850 à 1880. Nous ne connaissons pas d’autre photographie qui la reproduise.


La photo est suffisamment précise pour qu’on distingue aussi le châle, la robe et l’ombrelle sur laquelle sa main droite est posée.
Conclusion
La production de Jules Jouan n’a certes pas été prolifique, ni en portait, ni en photos touristiques, ni en cartes postales. Nous ne pouvons qualifier Jules Jouan de photographe de mégalithes, puisque nous n’avons pas trouvé chez lui de cliché de Jean, le deuxième menhir de la paire, encore debout lui aussi au début du 20e siècle, ou de carte postale le représentant. De même, il n’a sans doute pas photographié près du moulin du Gouich sur la commune de Bangor, le menhir de Kervarigeon, dit la Pierre Sainte-Anne, monolithe en quartzite renversée à l’époque.
Mais son cliché de Jeanne a sans doute le mérite d’être parmi les plus anciens dont nous disposons, certainement antérieur à ceux de ses concurrents. Les photos de femmes portant la « gogèche » ne semblent pas si courantes.
Nous poursuivrons l’étude des premiers témoignages concernant les menhirs de Belle-Île-en-Mer, disparus ou encore existant, dans un article à paraître prochainement.
Philippe Le Port pour Les Vaisseaux de Pierres
Notes, webothèque et bibliographie
Bibliographie
- Chasles de la Touche Th., 1852. Histoire de Belle-Île-en-Mer. Nantes : imp. de V. Forest, 1852. 1 vol. in-8°, 243 p.
- Coulon, F.-X., 1994. « Premières cartes postales : Jules Jouan est-il le photographe des premières cartes de Belle-Île », dans : Belle-Île Histoire. Revue de la Société historique de Belle-Île-en-Mer. n° 11, juillet 1994. p. 43-48 [non consulté].
- Coulon, F.-X., 2008. « Les premières cartes postales de Belle-Île-en-Mer », dans : Belle-Île Histoire. Revue de la Société historique de Belle-Île-en-Mer. n° 42, juillet 2008. p. 3-8 [non consulté].
Notes
- https://portraitsepia.fr/photographes/jouan/ ↩︎
- https://portraitsepia.fr/photographes/jouan/ ↩︎
- https://musee-breton.finistere.fr/fr/notice/1956-1-238-1-2-coiffe-de-belle-ile-en-mer-mode-de-belle-ile-en-mer-musee-departemental-breton-952cb379-b9bd-4ac7-8514-114e42e60962 ↩︎
- Chasles de la Touche 1852 ↩︎
- Cf. article à paraître sur le blog des Vaisseaux de Pierres ↩︎
- Chasles de la Touche 1852 ↩︎
Pour citer cet article : Le Port Ph., 2026. « Le coin du photographe (13) : Jules Jouan (1862-1935), photographe à Belle-Île-en-Mer », in : Les Vaisseaux de Pierres. Exploration des imaginaires autour et sur les mégalithes de Carnac et d’ailleurs, mis en ligne le 3 mars 2026.- https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/, consulté le : …


