
Nous souhaitons comprendre dans quelle mesure les compagnies de chemin de fer ont favorisé le « tourisme mégalithique », ou, au moins, l’intérêt des touristes pour les mégalithes. Cet article complète deux articles déjà présents sur le blog1.
Notre sujet est ici la compagnie des Chemins de fer de l’Ouest qui desservait la partie Nord de la Bretagne. Nous avons collecté les illustrations de monuments mégalithiques présents dans ses outils promotionnels : livret-guides, affiches, cartes postales et albums à colorier…pour voir s’il était possible d’en tirer des conclusions.
1. Les Chemins de fer de l’Ouest
La Compagnie des Chemins de fer de l’Ouest a été créée en 1855 par la fusion de plusieurs compagnies ferroviaires desservant la Normandie ainsi que la Bretagne. C’est son réseau qu’il faut emprunter pour l’Angleterre ou pour l’île de Jersey. La compagnie sera rachetée en 1909 par l’Administration des Chemins de fer de l’État.

A la fin du 19e les bains de mer sont une destination prisée pour la bourgeoisie citadine. Des stations balnéaires se développent un peu partout sur la côte et deviennent une source de trafic voyageur importante pour les compagnies ferroviaires. Les Chemins de fer de l’Ouest communiquent sur ces destinations et sur les tarifs réduits qui les accompagnent.
A titre d’exemple, en 1899, la station balnéaire de La Garde-Saint-Cast (aujourd’hui Saint-Cast-Le-Guildo, Côtes-d’Armor) achète treize encarts et quatre pleines pages de publicité dans le livret-guide de la compagnie. En retour celle-ci lui offre trois pages de publi-reportage3.
Les compagnies proposent pour les touristes des tarifs réduits à base de « billets circulaires d’une durée d’un mois ». La Compagnie propose quatorze itinéraires sur son réseau.




Les compagnies peuvent s’associer entre elles pour proposer des circuits fusionnant leur réseaux. Elle propose ainsi avec la PO (Compagnie Compagnie du chemin de fer de Paris à Orléans) un itinéraire supplémentaire : un « voyage circulaire en Bretagne ».

La Compagnie des chemins de fer de l’Ouest utilise largement l’image pour promouvoir les destinations desservies par son réseau. Elle recense ses « publications illustrées » dans les brochures tarifaires quelle édite au moins deux fois par an

2. Livret-guide officiel illustré
C’est la pièce centrale de la machine promotionnelle de la compagnie pour les excursions aux bains de mer. Le livret-guide de 1899 fait 312 pages, et consacre 200 pages au guide touristique lui-même, décrivant chaque ville d’intérêt. Le tout est illustrée de 200 dessins, de 12 cartes, et de14 plans.
2.1. Monuments mégalithiques du Nord de la Bretagne
Le livret Guide indique seulement trois monuments mégalithiques pour le Nord de la Bretagne :
- Le menhir du Champ Dolent (Dol-de-Bretagne, Ille-et-Vilaine) : il ne bénéficie pas d’une gravure, seulement le texte suivant : « aux environs de Dol, visiter le Menhir nommé la Pierre du Champdolent, ancien monument druidique formé d’un bloc de granit de 9m30 de haut. » Le texte ne fait que reprendre le consensus de l’époque : les monuments mégalithiques, sont des monuments gaulois. Le fait qu’il soit en réalité beaucoup plus ancien (Néolithique) et donc qu’ils n’ont aucun rapport avec les druides, n’est pas encore intégré.
- Le menhir de Pontusval (Brignogan-Plages, Finistère) bénéficie d’une gravure accompagnée du texte suivant : « Au Nord-Ouest du village, à 1 km environ, dans la direction du phare est un beau menhir de 10 mètres de hauteur (Men Marz, Pierre de miracle) surmonté d’une petite croix ; une seconde croix a été gravée dans le bas. »
- Le dolmen de Rostudel (Crozon, Finistère), de par sa forme archétypale, bénéficie lui aussi d’une gravure avec un texte « près de la chapelle St-Hernot, à gauche, le dolmen de Rostudel » ; même si sa taille est exagérée à outrance.


2.1. Monuments mégalithiques du Sud de la Bretagne
Le livret-guide se conclue par trois itinéraires en Bretagne Sud4, dont un Saint-Brieuc/Auray où il consacre une pleine page aux monuments mégalithiques de Carnac et de Locmariaquer, avec deux illustrations. À cette époque, les architectures monumentales préhistoriques des Rives du Morbihan et le pèlerinage catholique de Sainte-Anne-d’Auray, sont des destinations suffisamment importantes pour que les touristes de la côte Nord fassent le voyage depuis Saint-Brieuc.



3. L’Affiche
Nous ne connaissons, pour la Compagnie des Chemins de fer de l’Ouest, qu’une seule affiche représentant un mégalithe : celle réalisée en 1907 par Jean Matet (1870-1936).
Sur l’affiche qui ouvre notre article, le dolmen, massif presque écrasant, forme le cadre de l’image, et ouvre une fenêtre qui dirige notre attention vers le village et le coucher de soleil sur la baie. Le personnage nous accompagne dans cette contemplation. En deuxième lecture, nous découvrons le détail des broderies de son gilet, ses sabots et son parapluie. Un sac de victuailles auprès de lui, il semble attendre quelqu’un, peut-être une fiancée. Le costume est proche de celui de Châteaulin que présente Jean Matet dans son opuscule Costumes Bretons en carte postale.
Le village en contrebas avec ses toits d’ardoise, sa chapelle, son calvaire, et sa grève ne correspondent, à notre connaissance, à aucun lieu existant. On nous présente ici une Bretagne idéelle.
Le clocher caractérisée par l’existence d’une tourelle d’escalier accolée à la tour principale et une galerie, avec pinacles, et arc boutant semble de type Beaumanoir. Néanmoins il ne correspond pas parfaitement à ce style, car le clocher n’est pas intégré dans le mur de façade, mais s’en détache.
Le dolmen est réduit à une dalle de couverture posé sur deux piliers. Or cette forme en trilithe n’existe pratiquement pas dans la réalité, hormis quelques cas de monuments extrêmement ruiné comme celui de Saint-Nazaire en Loire-Atlantique. Néanmoins cette représentation simplifiée est utilisée en héraldique et en pictogramme en cartographie. Ce dolmen est un symbole : nous sommes en Bretagne !
L’affiche nous montre donc un endroit idéalisé, rêvé. Jean Matet synthétise de manière poétique toute l’imagerie romantique de la Bretagne du début du 20e siècle pour convaincre les citadins fortunés de partir à l’aventure dans un train de la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest.


à droite : Détail sur la date de réalisation. Le 07 placé après la signature de Jean Matet correspond à 1907 (collection particulière)
Si autant d’affiches des chemins de fer sont arrivées jusqu’à nous en parfait état, c’est qu’elles n’étaient pas toutes destinées à être placardée sur un mur. Dès leur sortie elles pouvaient être achetées par les collectionneurs, par exemple au Service de la publicité de la Compagnie de l’Ouest, rue de Rome à Paris, à un prix équivalent à 2 € l’exemplaire.
Une même illustration pouvait être déclinée sur d’autres supports publicitaires de la compagnie : des livrets-guide, des guides tarifaires, des cartes postales ou un album de coloriage.
4. Les cartes postales
La Compagnie édite des « Cartes postales illustrées représentant en couleur les affiches de la compagnie des chemins de fer de l’ouest (3 séries). Chaque série de 8 cartes : 0.40 cts. »5.
Le fascicule de la deuxième série, éditée en1907/19086, contient l’affiche de Matet en septième position sur les huit.




1 : 1ère de couverture du fascicule qui reprend une des affiches/carte postale inclue dans la publication ; curieusement lorsque l’on a enlevé les cartes postales détachables on obtient un livret de 8 pages de texte et 8 photos sur le sujet « promenades en banlieue » ;
2 et 3 : pages centrales intérieures avec la carte postale détachable de Jean Matet qui recouvre le texte ;
4 : 4e de couverture avec plan des promenades en banlieue




3 et 4 : Carte achetée à l’unité. Oblitérée le 11 septembre 1909 ; en titre, les Chemins de Fer de l’État, nouveau propriétaire de la société, ont remplacé Les Chemins de Fer de l’Ouest (collection particulière)
Les Chemins de fer de l’État continueront à éditer ces cartes postales après le rachat de la Compagnie des Chemins de fer de l’Ouest, en apposant simplement le nom de la nouvelle société. Les chemins de fer de l’État semblent prendre à leur compte cet outil promotionnel puisqu’ils éditeront deux nouvelles séries, la série 4 avant 1911, et la série 5 un peu plus tard..
Une carte envoyée en 1919 peut laisser penser que ces cartes postales publicitaires ont été proposées et ont circulé pendant au moins une dizaine d’année. La carte postale illustrée par Matet n’a pas fait l’objet de réédition moderne.
La carte postale de Matet a été vendu en nombre, seule, insérée dans un prospectus tarifaire, ou avec le livret de la 3éme série7.
5. Les prospectus tarifaires
Le prospectus tarifaire est un outil important de promotion, il indique les tarifs des billets et des cartes d’abonnement. C’est un format en accordéon de cinq pages avec deux éditions par an. La couverture présente, en N&B, une des affiches de la compagnie. Elle change à chaque édition. L’affiche Matet est reprise sur le prospectus de mars 1908.
A l’intérieur sur la première page du verso, la compagnie offre gracieusement une « carte postale illustrée représentant en couleur les affiches de la compagnie » sur un talon détachable.



6. Livret-aquarelle, costumes bretons en carte postale, par Jean Matet
La compagnie pense aux enfants qui trouvent le voyage long et édite vers 19078 un album de coloriage, toujours réalisé par Jean Matet. Il utilise sur la première et la dernière de couverture de ce livret, le village que l’on voit sur l’affiche. Le point de vue est différent, la maman qui tient la main de sa fille se trouve au niveau du village au lieu d’être sous le dolmen en haut de la colline. Mais c’est le même jour et la même heure, le soleil se couche sur la mer de manière identique. Seule différence, la présence de bateaux qui rentrent au port.
Unité de lieu et de temps, ce livret nous raconte peut-être une autre histoire que celle que nous avions imaginée pour l’affiche. Celle d’un homme sous un dolmen qui attend sa femme et son enfant.



Dans les huit cartes postales du livret, une seule représente des monuments mégalithiques, celle de Saint-Pol-de-Léon où l’on reconnait les deux dolmens de Keravel qui se trouvaient à quelques kilomètres de cette ville et sont aujourd’hui détruits. La représentation est réaliste, on reconnait l’orthostate échancrée de la première chambre funéraire.
Pour chacune des huit cartes, le livret présente un modèle en couleur accompagné d’une carte en noir et blanc à colorier, que l’on peut détacher et envoyer par la poste. Le talon du livret permet de conserver des informations importantes : par qui elle a été colorié, en quel lieu et à quelle date, et surtout à qui elle a été envoyée et quand. Le livret est édité en 1907 (avant le 14 octobre 1907, date à laquelle une carte à colorier à été oblitérée).



Conclusion
Cette superbe affiche de Jean Matet sera largement partagée grâce aux cartes postales vendues par la compagnie. Mais pour le reste, le mégalithisme de la côte Nord de Bretagne se résume pour la compagnie de l’Ouest à deux menhirs (Champ Dolent et Pontusval) et à quelques dolmens (celui de Rostudel et ceux de Keravel).
Pourtant elle traite sérieusement le « phénomène mégalithique des rives du Morbihan » dans son livret-guide. La page sur Carnac, Plouharnel et Locmariaquer illustrée de deux gravures montre que le site est jugé suffisamment attractif pour attirer dans son orbite des estivants en villégiature dans les environs de Saint-Brieuc.
Philippe Le Port pour Les Vaisseaux de Pierres
Notes
- https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/quand-les-alignements-de-carnac-decoraient-les-wagons-de-la-sncf/ et https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/le-decor-ceramique-de-la-gare-de-tours-ou-linvitation-au-voyage-vers-les-megalithes-de-bretagne/ ↩︎
- Source Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8442689m.r=carte+reseau+chemins+de+fer+de+l%27ouest.langFR ↩︎
- « L’origine de la station balnéaire de La Garde-Saint-Cast ne remonte pas à plus de douze années ; avant cette époque, quelques familles bourgeoises seules, habitant les villes environnantes, trouvaient chaque année difficilement à se loger chez les habitants des villages de Saint-Cast et de l’Isle-Saint-Cast. En 1886, M. Marinier, peintre parisien, parcourant la côte en touriste, séduit par le charme agreste de ce joli pays breton, vint s’y fixer. Ses amis et lui achetèrent le promontoire connu sous le nom de pointe de La Garde, dont l’admirable situation entre la magnifique plage de sable de Saint-Cast et celle des Callots…réuniss(ait)…tous les éléments de succès pour la future station balnéaire. Pendant les premières années, des routes furent tracées, des plantations d’arbres commencées, les premières villas furent ensuite édifiées et en 1889 on construisit un hôtel ; enfin une publicité aussi étendue que pouvaient le permettre les modestes moyens d’action en œuvre, fit connaître au public ce charmant pays. Chaque année, les Parisiens vinrent plus nombreux et de nouveauxtoits surgirent à côté des premiers ; en même temps le commerce local d’approvisionnements s’améliorait ainsi que les communications avec la gare de Plancoët. Deux groupements de villas se formaient aux extrémités opposées de la plage, l’un à La Garde, l’autre autour du village de pêcheurs de l’Isledescendant jusqu’aux dunes mamelonnées bordant la plage au bas du coteau sur lequel est situé ce village. Aujourd’hui on peut estimer de 60 à 65, le nombre des constructions neuves plus ou moins importantes qui ont été édifiées sur le territoire de la commune de Saint-Cast pendant ces sept à huit dernières années. Si l’on évalue le capital dépensé pour chacune à 15,000 francs, il en résulte un chiffre de transactions commerciales de 900,000 à 1,000,000 (non compris les dépenses alimentaires laissées par les baigneurs dans ce petit pays.)
Tous ces efforts ont rapidement changé l’aspect du pays, sa rusticité y perd un peu, mais de tous côtés la bienfaisante activité étend son influence ; la commune elle-même, enrichie par ses ventes de terrains s’est mise en frais, elle a bâti des écoles toutes neuves, un bureau de postes, percé de nouvelles routes, construit une nouvelle église, dont les murs s’élèvent en solide granit à côté de l’ancienne. La graine de travail patient et tenace semée en ce coin du sol breton par un touriste parisien, a grandi en belles moissons, au bénéfice de tous, atteignant même, en dehors de la région rurale, la plupart des grands services publics, impôts, Compagnie de chemins de fer, etc. C’est ainsi, pour ne citer qu’un exemple, qu’à la gare de Plancoët on a reçu 430 à 500 billets de bains de mer délivrés à Paris, en 1896 ; dix ans avant, ce n’est que 20 à 30 familles qui venaient chaque année passer la saison estivale à Saint-Cast. », in : Livret-guide Chemin de fer de l’Ouest, 1889. ↩︎ - Les trois itinéraires sont : 1 / Saint-Brieuc, Pontivy, Auray (Pontivy, Auray, les mégalithes de Carnac, Plouharnel, Locmariaquer,) ; 2 / Paris à Saint-Nazaire (les stations balnéaires proches de Nantes : Le Croisic, Le Pouliguen, Pornic, La Baule) ; 3 / Paris à Angers et Nantes (description des villes d’Angers et Nantes) ↩︎
- Prospectus tarifaire de mars 1907 et de mars 1908. Sur le prospectus tarifaire des chemins de fer de l’état de l’été 1911, qui reprend une mise en page identique, il est indiqué qu’il existe 4 séries. ↩︎
- Puisque l’illustration de Matet date de 1907, et que nous connaissons une carte postale de ce fascicule troisième série, oblitérée le 20 Septembre 1908. ↩︎
- Vingt-et-un exemplaires anciens étaient disponibles sur Delcampe, l’une des plus importantes plateformes de vente en ligne d’objets de collections au 10 juin 2026. Sur les treize dont on voit les bords, dix ont été détachées d’un carnet à talon, ce qui indique que seuls 25 % des ventes étaient faites à l’unité. ↩︎
- Une carte à colorier du fascicule de la 3éme série a été oblitérée le 14 octobre 1907. Le livret est édité avant cette date. ↩︎
Pour citer cet article : Le Port P., 2026. « La vie du rail (3) : Les Chemins de fer de l’Ouest et les mégalithes », in : Les Vaisseaux de Pierres. Exploration des imaginaires autour et sur les mégalithes de Carnac et d’ailleurs, mis en ligne le 27 juin 2026.- https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/, consulté le : …


