Portrait de monument (4) : le menhir de Kerampeulven (Berrien, Finistère) par Eugène Bourgeois (1855-1909)

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1. L’artiste

Peintre paysagiste autodidacte, Eugène Victor Bourgeois, est exposé au Salon des Artistes Français de 1879, année de création du salon, à 1910, l’année qui suit sa mort2. Il ne sera absent qu’en 1888.

En tout, ce sont cinquante-sept œuvres qu’il expose sur trente et une années de présence au Salon. Il propose principalement de paysages des Normandie de 1879 à 1889, puis se diversifie en allant chercher son inspiration dans d’autres régions françaises, mais en gardant une prédilection pour la Normandie et la Bretagne. Enfin, de 1901 à la fin de sa vie en 1909, c’est la Bretagne Nord qu’il peint de préférence3. Il s’éteint dans les Côtes d’Armor, à Saint-Cast-Le-Guildo en 1909.

Il obtient une Mention Honorable en 1884 et une Médaille de 3e classe en 18854. Sa compétence est définitivement reconnue à partir de 1896 puisqu’il est classé Hors Concours5, c’est-à-dire que ses œuvres sont exposées sans être soumises au jugement du jury et ne concourent plus pour les prix annuels. Il obtiendra par ailleurs une médaille de Bronze à l’Exposition Universelle de 1889 et une autre à l’Exposition Universelle de 19006.

A côté, Eugène Victor Bourgeois illustre Les Sites de France, une collection d’environ 180 cartes postales paysagères. Sa peinture est appréciée pour ses touches de couleurs claires. On y trouve des paysages de Normandie, de Bretagne, d’Île-de-France, des Pyrénées, de Camargue, d’Italie et d’Afrique du Nord.

Les catalogues du Salon indiquent qu’il est domicilié à Neuilly-sur-Seine, au 5 Avenue Philippe Leboucher, depuis au moins 1895 jusqu’à sa mort en 1909. C’est donc un petit maître parisien reconnu, sans être célèbre. Sa participation opiniâtre au Salon témoigne d’une volonté de reconnaissance et d’une nécessité économique afin de pouvoir vivre de sa peinture.

2. L’aquarelle et le Salon de 1910

Au dos du tableau, une inscription manuscrite récente semble indiquer que cette aquarelle a été présentée au Salon de 1910. Initiative de la famille ou précaution d’un marchand d’art ? Voici ce que nous pouvons en dire :

  • Eugène Bourgeois présente plusieurs œuvres situées à Huelgoat au Salon des artistes Français à Paris. A l’exposition de 1907, il expose Le soir – vallée de la Vierge (Huelgoat) et Le ruisseau à Huelgoat (Finistère) en 19087.
  • Il décède en 1909, mais ses ayant droits présentent deux de ses tableaux au salon de 1910 : L’Éclaircie (Marine) (n° 279) et Crépuscule sur la lande (n° 280). Ces tableaux ne sont pas reproduits dans le catalogue illustré du salon.
  • Le titre Crépuscule sur la lande pourrait correspondre à cette aquarelle. Le terme lande semble être assez générique à l’époque (la « lande de Carnac » dans une affiche scolaire est une simple vue du bourg à partir de la croix du Tumulus Saint-Michel).
  • Cette aquarelle était conservée avec une autre œuvre d’Eugène Bourgeois, une marine dont le sujet peut tout à fait correspondre au titre L’Éclaircie.
  • Cette aquarelle porte des traces d’encadrement.

Il est donc très possible que cette aquarelle ait été présentée au Salon de 1910, mais ce n’est ni certain ni prouvé.

3. Une deuxième aquarelle

Nous connaissons une deuxième version de cette œuvre, faite sur un papier de plus petite taille. Eugène Bourgeois y inclut un personnage qui donne l’échelle du monolithe. L’imagination populaire a attribué au menhir de Kerampeulven des pouvoirs de fécondité à partir du 19e siècle. Les femmes souhaitant avoir un enfant devaient frotter leur ventre contre le monolithe et leur désir serait réalisé. C’est peut-être cette tradition populaire qu’illustre ici Eugène Bourgeois.

La comparaison des deux œuvres nous permet de lister quelques points intéressants :

  • Les deux sont signées, l’une est située mais aucune n’est datée.
  • La deuxième aquarelle est signée E. Bourgeois au lieu de Eug. Bourgeois, elle est de plus petite taille et semble moins travaillée.
  • La deuxième aquarelle peut avoir été faite « sur le sujet », à savoir directement sur place.
  • Aucune des deux aquarelles ne peut avoir été faites d’après une carte postale, puisqu’il n’en n’existe pas présentant le menhir en format paysage avant celle de la société Artaud vers 1930.
  • Le point de vue de cette deuxième aquarelle est pris environ cinq mètres plus à gauche que la première.

Même si elles sont très proches l’une de l’autre, ce ne sont pas des copies et elles viennent probablement de croquis différents. Elles n’auraient pas dépareillé dans la série de cartes postales paysagères Les sites de France.

4. La collection de cartes postales paysagères illustrées Les Sites de France

Vivre de sa peinture n’est pas simple. Eugène Victor Bourgeois diversifie ses sources de revenus en fournissant aquarelles ou peintures pour une collection de carte postales paysagères : Les Sites de France, éditée par Lecoq (H.) et Mathorel, imprimeurs à Alençon, qui reproduit fidèlement les œuvres de l’artiste.

Elle est constituée de trente séries regroupant chacune cinq à sept vues d’une même région. Cinq séries sont consacrées à la Bretagne et six à la Normandie. Parmi les vingt séries que nous avons pu consulter, dix-neuf étaient d’Eugène Bourgeois et une de Louise Abbéma (série n° XIII).

Aux vues des dates d’oblitérations, il semble que les trente-cinq séries ont été éditées ensemble pour l’été 1905.

Parmi les vues de la Bretagne, deux représentent des mégalithes : les alignements de Carnac et le dolmen de Pen Hap à l’Île-aux-Moines.

5. la géographie par l’image

Eugène Victor Bourgeois collabore également avec Pierre Foncin qui rédige des manuels scolaires de géographie et les complète avec des affiches pédagogiques. L’affiche n° 9 sur la Basse Bretagne, œuvre de Bourgeois est composée de trois vignettes : A : Le dolmen de l’Île-aux-Moines (image 18 x 31 cm) ; B : La Lande de Carnac (image 44 x 68,5 cm) ; C : La pointe du Raz (image 50,5 x 68,5 cm). L’affiche a été produite par Courmont Frères, une imprimerie lithographique située à Paris et spécialisée dans les affiches (voyages, spectacles, etc..). Elle était proposée aux professeurs en complément des manuels de Foncin.

6. Le monument

Le menhir de Kerampeulven est un des plus beaux menhirs des Monts d’Arrée. Situé en réalité sur le territoire de la commune de Berrien, limitrophe de celle du Huelgoat, c’est un bloc de granit local haut de six mètres, régulièrement fusiforme. En 1897, Paul Mauffras du Châtellier le mentionne et en donne une reproduction photographique.

Des graffitis / gravures apocryphes ont été réalisés à l’époque contemporaine, peut-être dès 1900. Réalisés par simple jeux, ou pour appâter les touristes, elles continuent aujourd’hui d’intriguer les visiteurs8.

7. Les cartes postales

Le succès touristique de ce menhir pour les visiteurs du Huelgoat est démontré par le nombre important de cartes postales le représentant dès 1902 jusqu’aux années 1980. Nous en avons trouvé quinze différentes, dont quatorze en format portrait et seulement une en format paysage. Le choix du format paysage par l’éditeur Gaby a l’énorme intérêt de placer le menhir dans son contexte et de nous montrer bâtiments de ferme, cultures et personnages, d’une manière assez proche de celle d’Eugène Bourgeois.

8. Les photos d’amateurs

Si les touristes s’intéressent aux cartes postales du monument, il n’est pas certain qu’ils s’y rendent en grand nombre aux vues du peu de photos d’amateurs que l’on trouve. Le menhir ne semble pas être concerné par les mentions « vaut le détour » ou « à voir absolument » des circuits touristiques.

La photo ci-dessous nous le présente tronqué. S’il est le but de la balade, il n’est pas l’objet de la photo. Le sujet ce sont les personnages et le souvenir d’un moment en famille.

Le cadrage est soigné, aucun visage n’est dans l’ombre, les pieds ne sont pas coupés, la meule de foin en dôme se découpe parfaitement sur la façade blanche de la ferme, l’environnement du menhir est complet sans être confus, la position et l’attitude des personnages n’est sans doute pas dû au hasard. En résumé un bien joli cliché.

Conclusion

Bien que le menhir de Kerampeulven ait été classé inscrit au titre des monuments historiques tardivement en 1995, les cartes postales en avaient déjà assuré la notoriété, mode social de protection par excellence. Le Menhir du Cloitre situé à 5 km sur la commune du Huelgoat a eu moins de chance. Moins connu et non protégé administrativement il a vu sa proximité gâchée par la construction en 1978 d’une maison individuelle à son pied. L’interdiction du mitage rural n’existait pas alors et les édiles locaux sont sensibles aux pressions de leurs électeurs. L’État a réagi tardivement en le classant monument historique en 1980.

Eugène Bourgeois ne nous a pas laisser une production « mégalithique » conséquente, mais ces quelques tableaux démontrent tout le charme et la poésie du sujet. Si aucune série sur la Bretagne ne peut se priver des monuments de Carnac et Locmariaquer, rien n’obligeait l’artiste à traiter par deux fois le menhir de Kerampeulven.

On ne prête qu’aux riches, la renommée entretien la renommée, toute production artistique de qualité sur les mégalithes participe à leur protection. A l’inverse tout ce qui participe à faire oublier l’importance de nos mégalithes prépare leur destruction.

Philippe Le Port pour Les Vaisseaux de Pierres

Cartothèque

Notes

  1. Annotation manuscrite : « Menhir de Kerampeulven / Salon de 1910 / Eugène Bourgeois (1885-1909 ?) » qui n’est pas de la main de d’E. Bourgeois. ↩︎
  2. Le règlement historique des Salons parisiens (qui est resté la norme pour la Société des Artistes Français) stipule que les ouvrages d’un artiste décédé peuvent être présentés si le décès a eu lieu dans les 12 mois avant l’ouverture du Salon. Dans le livret (le catalogue officiel du Salon), le nom de l’artiste est accompagné de la mention claire « décédé » ou « feu ». ↩︎
  3. 14 de ses œuvres montrent des paysages normands (10 situés dans le Calvados dont 6 à Villerville) ; 18 représentent la Bretagne (10 paysages costarmoricains dont 3 à Saint-Cast-le-Guildo et 2 à Le Huelgoat dans le Finistère). ↩︎
  4. Société des artistes Français, salon 1909 / Liste des artistes récompensés, vivants, p. XXIII https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k49795d ↩︎
  5. Catalogue illustré du salon de 1896. Paris : Librairie d’art Louis Baschet. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2135759 ↩︎
  6. Société des artistes Français, salon 1909 / Liste des artistes récompensés, vivants, p. XXIII https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k49795d ↩︎
  7. Société des artistes Français, salon 1907 et 1908, catalogue des ouvrages exposés. Source gallica. ↩︎
  8. Les gravures en 2023 : https://www.lieux-insolites.fr/finistere/kerampeulven/kerampeulven.htm ou sur https://www.flickr.com/photos/26724339@N00/3985397408/ ↩︎

Pour citer cet article : Le Port Ph., 2026. « Portrait de monument (4) : le menhir de Kerampeulven (Berrien, Finistère) par Eugène Bourgeois (1855-1909) », in : Les Vaisseaux de Pierres. Exploration des imaginaires autour et sur les mégalithes de Carnac et d’ailleurs, mis en ligne le 26 mai 2026.- https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/, consulté le : …

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