Portrait de monument (6) : Le « Géant du Ménec », un intrus au cœur des alignements ?

Les « alignements » de Carnac sont un ensemble d’environ 3 000 pierres dressées organisés en quatre groupes (de l’ouest à l’est : Le Ménec, Kermario, Kerlescan et Le Petit-Ménec) sur 4 kilomètres. Certain de ces menhirs sont suffisamment caractéristiques pour s’être vu attribué un nom propre. C’est le cas du « Géant du Ménec ».

Ce « géant » ne fait que 3,5 m de hauteur. Si on le compare aux plus hauts menhirs de la commune (6,5 m pour le « Géant du Manio » ou 5,35 m pour l’un des menhirs de Kerderff) sa taille est relativement modeste mais il est dressé dans une zone des alignements du Ménec où ses voisins sont notoirement plus bas. Sa hauteur, sa forme en S, sa sveltesse relative (il ne dépasse guère les 5 tonnes) contrastent avec les stèles aux formes plus trapues qui l’entourent. De plus sa face d’arrachement plane et joliment marqué d’un dense réseau polygonal, sa face d’affleurement qui offre sous certains éclairages un beau visage paréïdolique, en on fait une des stars du monument carnacois, attirant les yeux des artistes et des photographes.

Sa première représentation attestée date de 1840. Le dessinateur Adolphe Rouargue (1810-1884) nous en livre une vision romantique et exagère notablement sa hauteur. Si le menhir n’est pas photographié par Furne et Tournier en 1857, il fait l’objet, l’année suivante, d’un des six clichés de Henry Taylor (1800-1886) qui immortalise Lovel Reeve (1814-1865), son commanditaire, étendu au pied du géant.

Son succès ne se démentira pas puisqu’il sera immortalisé par les photographes précurseurs locaux et fera l’objet de 25 cartes postales.

1. Publications et gravures

Voici les gravures qui représentent le Géant du Ménec au 19e siècle.

1840 : « Les Pierres Druidiques de Carnac » par Adolphe Rouargue

La très belle lithographie parue dans La Bretagne Pittoresque d’Émile Souvestre (1806-1854), gravée anonymement d’après une dessin de Adolphe Rouargue (1810-1884), est parfaitement romantique. Elle joue sur le contraste entre la fragilité de l’être humain, la majesté intemporelle des pierres et la puissance déchaînée de la nature. L’orage gronde. Au loin un éclair zèbre un ciel de pluie. Près du village, le vent rabat la fumée des cheminées et couche le panache des pins. Au milieu des alignements, havre de paix, le bétail reste calme et une petite fille se protège contre le Géant du Ménec. Très mauvaise idée au demeurant par temps d’orage !

1871 : Carnac dessiné par Adolphe Rouargue dans Le Journal des Demoiselles

Le même thème est repris trente ans plus tard par Adolphe Rouargue avec une gravure sur bois réalisée par Jean Jacques Outhwaite (1810-1878) et publiée dans le magazine Le Journal des demoiselles2. La petite fille est remplacée par deux Bretonnes conversant tranquillement sous l’orage. Les vaches sont remplacées par des chèvres. Le risque que les jeunes lectrices fassent des cauchemars après avoir vu cette gravure est ainsi sensiblement limité.

On connait par ailleurs, une très belle version colorisée de cette gravure imprimée sur feuille par l’imprimerie parisienne Moine et Falconer.

1886 : Le littoral de la France « Le Géant du Ménec et divers menhirs et dolmens bretons »

On retrouve notre Géant du Ménec dans le tomme III de l’ouvrage Le littoral de la France au milieu de huit vignettes de représentant des monuments mégalithiques. Il est le seul à être cité dans le titre alors qu’on reconnait également la Table des Marchands, la célèbre tombe à couloir de Locmariaquer. Les gravures exécutées par Charles Gillot (1853-1903) ont été curieusement supprimées dans l’édition de 1892. Elles n’apparaissent plus dans le livre et ne sont plus indiquées dans la page de garde

La planche originale

Pour la planche originale, l’artiste a mixé deux techniques sur une même planche : un dessin à l’encre pour les vignettes 1, 4, 5, 6 et 7 ; un découpage de gravures (des lithographies ?) rehaussées de blanc pour les vignettes 2, 3 et 8. La planche est ouverte de 3 « fenêtres » pour que les gravures viennent s’y insérer précisément. Elles sont fixées par un large papier adhésif au verso.

La gravure

La préface de l’ouvrage indique que « la gravure au procédé et le tirage des planches en deux tons ont été exécutés par Gillot-Paris ». En effet, la signature Gillot apparait dans le livre sur la vignette 8. A cette date, c’est Charles Gillot qui dirige la société. Il a sans doute utilisé le procédé de photogravure qu’il a breveté en 1877 et qui permet de reproduire en relief sur une planche de zinc une photographie. Comme pour les procédés inventés par son père Firmin, cette impression en relief permet sur une seule planche d’impression de mélanger texte et dessin sans recourir à une gravure sur bois en relief beaucoup plus chère et longue à produire. Ce procédé ne peut reproduire que des photographies de dessins au trait. La planche originale a donc dû être photographiée a une échelle 2/3. La photographie a ensuite été transférée sur une plaque de zinc à l’encre grasse, creusée à l’acide.

1888 : L’Illustration : « Les Monuments mégalithiques acquis par l’État à Carnac »

En 1888, c’est la gloire ! Le géant du Ménec, avec les autres monuments mégalithiques de Carnac qui viennent d’être rachetés par l’État3, est lithographié dans l’Illustration, le magazine hebdomadaire illustré destiné à la bourgeoisie républicaine et publié, dans la décennie 1880, entre 20 000 et 47 000 exemplaires.

2. Les photographes précurseurs et leurs clichés édités

La silhouette caractéristique du Géant du Ménec attire l’œil de nombreux photographes précurseurs qui lui offre une exposition remarquable : l’éditeur anglo-saxon Lovel Reeve (1814-1865), de grands éditeurs nationaux tels que les frères Neurdein ou Angélique Aublin (1822-1887, connue sous le nom de Veuve Vagneur4) et des éditeurs locaux tels que Alexandre Laroche de Vannes, Joseph Coupé d’Auray ou Zacharie Le Rouzic de Carnac. Dans l’état actuel du dossier, on ne connait pas de cliché de cette stèle néolithique chez Furne et Tournier, Ferdinand Carlier ou Benjamin Pépin.

Le plus ancien cliché connu est pris en 1858 par Henri Taylor. On y découvre l’état des alignements à cette date : autour du Géant du Manio, plus de la moitié des menhirs gisent au sol accentuant encore sa position dominante et donc sa particularité : être debout d’origine.

Alexandre Laroche prend deux clichés vingt ans plus tard (vers 1878). L’un des deux clichés pris en plan large montre la stèle au milieu du champ de menhirs. L’autre est un cadrage serré en pied et au format portrait.

Les autres photographes précurseurs (Joseph Coupé, Zacharie Le Rouzic et la Veuve Vagneur) favoriseront le mode portrait, généralement avec un personnage assis, procédé qui permet de grandir la taille de la stèle.

3. Collection photographique du Musée de Préhistoire de Carnac

Les tirages argentiques sur plaque de verre conservés au Musée de Préhistoire de Carnac5 ne semblent pas destinés à une publication touristique, mais semblent destinés à être conservés à des fins documentaires.

4. Les cartes postales

Les photographes précurseurs nationaux tels que les Frères Neurdein ou, au niveau local, Zacharie Le Rouzic se convertissent rapidement à la carte postale et éditent des clichés du Géant du Ménec. Les autres éditeurs de cartes postales intègrent également la stèle dans leur collection. Sur 31 cartes postales éditées, 25 sont au format portrait et 6 au format paysage. Dans 85 % des cas, le sujet principal est donc notre menhir. Ces clichés sont consultables dans la cartothèque en fin d’article.

Dans une carte postale multi-vue du Ménec, un éditeur classe le géant du Ménec comme une des pierres « curieuses » de l’alignement, reprenant le qualificatif que lui attribuait Lovel Reeve : « Curious menhir on the plain of Ménec ».

5. Les photos de particuliers en vacances

Le Géant du Ménec est bien sûr présent dans les albums photo familiaux. Ces photos d’amateurs peuvent le présenter en pied, cadrage serré mode portrait, ou le présenter dans son contexte architectural, au milieu des alignements. Difficile d’affirmer s’il est pris en photo pour sa réputation (le « Géant du Ménec ») ou sa silhouette caractéristique, mais force est de constater que parmi les exemplaires collectés, les inscriptions manuscrites à l’arrière ne mentionnent jamais la stèle spécifiquement.

6. Les articles de presse

Nous n’avons pas trouvé beaucoup d’articles qui reprennent une photographie du géant du Ménec. On connait une page d’une revue allemande qui reprend un cliché de Zacharie Le Rouzic. La revue du Touring Club de France nous offre un très beau cliché de M. Cordone. On note des similitudes avec le point de vue d’Adolphe Rouargue : un plan en format paysage, le géant du Ménec dominant ses voisins, un enfant de petite taille avec un chapeau de paille, le village du Ménec au fond à gauche. La prise de vue à hauteur d’homme donne moins d’ampleur au paysage que le point de vue plus élevé plongeant vers le champ de menhir créé par le graveur.

Conclusion

Le « géant du Ménec » n’est pas seulement un grand menhir. C’est un menhir qui dénote, tel un intrus parmi ses voisins. C’est un menhir étrange, curieux et curieusement placé.

Les alignements du Ménec n’ont jamais fait l’objet de fouilles archéologiques. Sans doute auront-elles lieux un jour et nous permettrons de mieux comprendre la stratigraphie et la chronologie de ce secteur du champ de menhirs du Ménec.

Philippe Le Port pour Les Vaisseaux de Pierres

Cartothèque

En l’état actuel du dossier, nous avons recensé 31 cartes postales différentes du Géant du Ménec.

Notes

Pour citer cet article : Le Port Ph., 2026. « Portrait de monument (6) : Le « Géant du Ménec », un intrus au cœur des alignements ? », in : Les Vaisseaux de Pierres. Exploration des imaginaires autour et sur les mégalithes de Carnac et d’ailleurs, mis en ligne le 7 octobre 2026. https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/, consulté le : …