Le musée imaginaire (25) : « Le dolmen de Penhap » (1910) par Émile Gauffriaud

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Émile Gauffriaud (1877-1957) est un peintre de paysage et de marines qui connut, de son vivant, un certain succès régional. Les nombreuses apparitions de ses œuvres en salle des ventes et sur les sites internet de vente d’art témoignent d’une production soutenue où de belles réalisations côtoient une production plus alimentaire. Pour en connaitre plus, nous vous invitons à lire un autre article que nous lui avons consacré sur notre blog1.

1. L’œuvre : Le dolmen de Pen Hap (1910)

Gauffriaud apprécie les formats panoramiques. Ici, il utilise comme support une simple planche de bois brut de 1 cm d’épaisseur, solution économique qui permet de se départir des dimensions standards des fabricants de châssis. Dans le temps, le bois brut présente un risque de déformation (tuilage), c’est pourquoi les artistes privilégient généralement des panneaux de bois contre-plaqués. La planche en bois brut sélectionnée par Gauffriaud est heureusement toujours parfaitement plane malgré son âge.

1.1. Personnages

Comme pour son tableau des Alignement de Kermario2, Gauffriaud place un personnage pour donner l’échelle, ici une paysanne bretonne, brossée en quelques coups de pinceau, mais qu’on devine en train de tricoter ou faire du crochet, une activité fréquente des paysannes dans les moments de calme, quand elles gardent des bêtes par exemple.

1.2. Aurore ou fin de journée ?

La teinte ocre du dolmen est surprenante pour un monument fait de granit. La tombe à couloir étant orientée ONO-ESE et ici vue depuis le nord, les ombres portées (oubliées pour le personnage de la Bretonne) indiquent que le peintre a saisi son sujet au levé du soleil entre équinoxe de printemps et solstice d’été. De nombreuses photos (voir ci-dessous) attestent que le monument peut se parer de cette teinte dorée au petit matin.

1.3. Similitudes et différences avec l’œuvre d’Eugène Bourgeois

L’œuvre de Gauffriaud fait écho avec un tableau d’Eugène Bourgeois, publié sous forme d’une carte-postale faisant partie d’une série éditée en 1905, « les sites de France, simili peinture ». Gauffriaud a très bien pu se procurer cette carte postale dans le commerce en 1910 au moment où il réalise cette peinture.

En comparant les deux œuvres, on constate une vraie similitude de proportions et de point de vue. Les paysannes de Bourgeois et de Gauffriaud sont identiquement placées par rapport au dolmen. Mais si les deux œuvres présentent des similitudes troublantes, elles offrent également des différences notables. Eugène Bourgeois situe le dolmen dans un paysage de lande et d’herbes sèches battues par les vents qui correspond à la végétation de l’île en 1900. Gauffriaud nous donne une version plus douce de l’île, avec une herbe verte et une lande en cours d’enrésinement par de jeunes pins sur la droite. Cette différence entre les deux tableaux est conforme à l’histoire paysagère de l’île. Les premières lignes arborées de pins maritimes ont été plantées sur l’ile vers 19003. A peine existantes lors du passage d’Eugène Bourgeois, elles doivent avoir une dizaine d’année lorsque Gauffriaud peint son tableau.

1.4. Représentation des pins

Les troncs portent les stigmates brun clair des éclats de l’écorce, et les aiguilles de pin semblent en mouvement, bercées par le vent. Pour donner cette impression, Gauffriaud suggère les aiguilles de pin à l’arrière d’un balayage de bleu, derrière le vert plus marqué de celles du premier plan. Claude Monet utilise ce même procédé dans son tableau « Antibes » peint en 18884.

2. Photographies

2.1. Clichés particuliers

Le dolmen de Pen Hap semble avoir échappé à la curiosité des photographes pionniers alréens ou vannetais (Coupé5, Pépin6 ou Carlier7). Sans doute, les difficultés d’accès à l’Île aux Moines limitaient le nombre de clients potentiels. C’est sans doute pourquoi les photographies anciennes de particuliers (avant 1900) sont toutes aussi rares.

Pendant la période 1900-1940, les photographes-éditeurs de cartes postales privilégient notoirement la face Ouest du dolmen, permettant d’insister sur la massivité de la dalle de couverture. Les photographes amateurs suivent le pas, comme sur ce cliché pris entre entre 1900 et 1920.

2.1. Cartes postales

Les premières cartes postales du dolmen de Penhap sont éditées par David (Vannes) et par HLM en 1904-1905. Puis vers 1910, H. Laurent reprend un cliché de HLM et édite vers 1913 deux cartes animées par une Bretonne en costume. Ces cartes présentent toutes l’arrière du dolmen avec l’impressionnante tranche de la dalle de couverture.

A partir de 1945, les cartes postales semblent privilégier le profil du dolmen, comme l’on fait Émile Gauffriaud et Eugène Bourgeois. On trouve les Gaby et Loïc dès 1956, et les éditions « La Cigogne » en 1970. 

Charles Homualk de Lille

Pour rappel, Charles Homualk réalise plusieurs croquis du monument de Penhap, aujourd’hui conservé au Carton voyageur / Musée de la carte postale à Baud (Morbihan). Deux cartes postales en seront tirées. Pour en savoir plus, vous pouvez consulter l’article que nous lui avons consacré sur le blog9.

3. Et l’archéologie dans tout cela

Quand Joseph Mahé (1760-1831) visite le site de « Penn Hap » à Er Boglieux sur l’ïle-aux-Moines en 1819, il mentionne une file de « tombelles bien conservées » avec au sommet de la dernière, à l’est, un « Peulvan » encore dressé. Cette stèle sera abattue et « employé[e] à fermer l’entrée d’un champ » (Cayot-Delandre 1847) et les flancs du long tertre contenant les tombelles seront arasés (Cassen et al. 2021, p. 111). Et le chanoine vannetais de déplorer « Une curiosité sans ménagement, l’ignorance, l’intérêt et le vandalisme ne finiront leurs ravages que quand ils ne trouveront plus rien à détruire » (Mahé 1825, p. 108).

La tombe à couloir Men Houzigianet, dite de Pen Hap, est l’un des éléments d’un ensemble monumental beaucoup plus vaste, située à l’extrémité méridionale d’un long tumulus ovalaire plus ancien de 82 sur 49 mètres, orienté NO-SE. Ce tertre est fouillé sans documentation par la Société polymathique du Morbihan en 1877 qui en décrit la composition faite d’un « amas de terre et de vase ». On en connait un plan manuscrit réalisé en 1864 par l’antiquaire britannique W.-C. Lukis. De ce tertre, ne subsiste aujourd’hui qu’un talus de pierres sèches servant de limite parcellaire, sur lequel ont été apporté secondairement les matériaux lithiques issus de l’épierrement des champs voisins, les limons hydromorphes ayant été, quant à eux, étalés pour l’amendement des terres agricoles.

Comme le souligne Serge Cassen, la tombe à couloir de Pen Hap, est probablement une des plus imagée au 20e siècle dans l’historiographie des monuments morbihannais, sans doute par l’adéquation parfaite entre sa physionomie actuelle et l’image d’Épinal du « dolmen » breton : le dalle de couverture de la chambre funéraire est impressionnante, en équilibre sur des orthostates qui paraissent petits de par leur enfouissement dans une masse tumulaire encore conservée. A noter, la topographie du cairn, probablement quadrangulaire, avec la très faible pente de ses éboulis, prouve que cette enveloppe n’a jamais recouvert la structure mégalithique du couloir et de la chambre. Le gigantisme de la couverture était donc perceptible au Néolithique (Cassen et al. 2021, p. 112, fig. 53).

Le tableau d’Émile Gauffriaud constitue donc un des rares témoignage visuel, avec la photo de 1930, de ce grand tumulus carnacéen aujourd’hui disparu et dont on devine l’amorce sur le bord droit de la composition. Ce n’est pas le moindre de ses intérêts.

Conclusion

Difficile de savoir si Émile Gauffriaud s’est inspiré du tableau d’Émile Bourgeois, mais s’il l’a fait, c’est « à sa manière ». La comparaison des deux tableaux illustre l’excellent article de Patrick Prado sur « la recomposition sociale d’un paysage : l’île aux Moines (1900-2000) » qui décrit la fermeture du paysage par les arbres, fruit de l’arrêt des cultures par les locaux et de la recherche d’intimité et de protection contre le vent par les résidents secondaires11.

Image d’Épinal du « dolmen » breton, la tombe de Penhap a été photographié sous toutes les coutures par les éditeurs de cartes postales, du Sud ou du Nord pour souligner son profil ascendant de l’entrée du couloir jusqu’à l’extrémité de la dalle de couverture, mais surtout depuis l’Ouest ou le Nord-Ouest pour insister sur la massivité de la tranche de cette dernière.

Le dolmen de Penhap est classé au titre des Monument Historique depuis 1979. Il appartient à la série des tombes à couloir qui jalonnent les anciens lits des rivières de Vannes et d’Auray et conserve un corpus de signes gravés néolithiques de toute première importance pour le renouvellement de la recherche archéologique sur ce sujet (Cassen et al. 2021, p. 11-1812).

Philippe LE PORT et Cyrille CHAIGNEAU pour les Vaisseaux de Pierres

Bibliographie sélective relative au dolmen de Pen Hap

  • Cassen S., Vaquero J., 2000. « La forme d’une chose », in : Cassen S. (dir.), 2000. Éléments d’architecture. Constructions et reconstructions dans le Néolithique morbihannais. Chauvigny : Association des publications chauvinoises, 2000. p. 611-656.
  • Cassen S., Boujot C., Grimaud V., Célo O., Chaigneau C., Obeltz C., Vigier E., 2021. Carnac. Récit pour un imagier.- Nantes / Rennes, Laboratoire de recherche archéologie et architectures / CreAAH, 2021 (3ème tirage : juillet 2022).- 164 p. (p. 111-118).
  • Cayot-Delandre F.-M., 1847. Le Morbihan, son histoire et ses monuments. Vannes : A. Cauderan, 1847.
  • Davy de Cussé L., 1866. Recueil des signes sculptés sur les monuments mégalithiques du Morbihan, relevés et réduits au pantographe, 2e livraison, Vannes, 1866
  • Hamon A.-L., 1994. Inventaire des sites archéologiques protégés au titre de la loi du 31 décembre 1913 sur les Monuments Historiques, département du Morbihan. Opération n° 94-132. 1994. Annexes 1.
  • L’Helgouac’h J., 1965.
  • Le Rouzic Z., Péquart S.-J., Péquart M., 1927. Corpus des signes gravés des monuments mégalithiques du Morbihan, Paris, Berger-Levrault, 1927. 366 + 138 pl. illustrées (p. 50 et 171-181).
  • Mahé J., 1825. Essai sur les antiquités du département du Morbihan. Vannes : impr. de Galles aîné, 1825. 556 p. (p. 107-108).
  • Mauricet A., 1877, « L’île-aux-Moines, ses monuments mégalithiques », in : Bulletin de la société polymathique du Morbihan, vol. 21, 1877. p. 89-98 (p. 91-92).
  • Merlet R., 1974. Exposé du système solsticial néolithique, reliant entre eux certains cromlechs et menhirs dans le golfe du Morbihan. Travaux du Laboratoire Anthropologie, préhistoire, protohistoire, quaternaire armoricains. Rennes : Université de Rennes, 1974.
  • Minot R.-S., 1963. Les monuments mégalithiques de l’Île-aux-Moines. Le Havre : imprimerie de la presse, [1964]. 70 p.
  • Mortillet A. de, 1894. « Les figures sculptées sur les monuments mégalithiques de France  », in : Revue mensuelle de l’École d’anthropologie de Paris,‎ 1894. p. 298.
  • Patte E., 1931. « Gravure du dolmen de Penhap (Morbihan) représentant un poignard », in : Revue anthropologique, no 31,‎ 1931. (p. 185-187).
  • Rosensweig L., 1863. Répertoire archéologique du département du Morbihan (rédigé sous les auspices de la Société Polymathique du Morbihan). Paris : Imprimerie impériale, 1863.

Sitographie

Notes

  1. https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/le-musee-imaginaire-24-les-alignements-de-kermario-1918-par-emile-gauffriaud/ ↩︎
  2. https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/le-musee-imaginaire-24-les-alignements-de-kermario-1918-par-emile-gauffriaud/ ↩︎
  3. Les pins de Monterey et les Cyprès de Lambert plus protecteurs contre les vents et les vues, ont aujourd’hui souvent remplacés les pins maritimes ↩︎
  4. Claude Monet : Antibes 1888. Courtauld Galery . Le cartel indique : « Monet a utilisé des couleurs chatoyantes pour rendre compte de la lumière du sud, contrastant les oranges et les roses avec les verts et les bleus soutenus du pin soufflé par le vent et de la mer au-delà. » – https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Antibes_(1888)_Claude_Monet_-_Courtauld_Gallery_inv._P.1948.SC.276_c_(W1192).jpg ↩︎
  5. https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/photographe-datelier-et-photographe-des-megalithes-3-joseph-marie-coupe-a-auray-1834-1895/ ↩︎
  6. https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/photographes-et-megalithes-1-casimir-ferdinand-carlier-1829-1893-photographe-datelier-et-photographe-des-megalithes/ ↩︎
  7. Henri Ferdinand Le Maillot, né à Saint-Malo le 9 janvier 1866 et décédé à Bordeaux le 16 juin 1956, était un instituteur, professeur, comptable, photographe et éditeur de cartes postales. Il a fondé Les éditions du casque H.L.M., une entreprise florissante lors de la grande époque de la carte postale, réputée pour la qualité de ses productions. L’affaire se termina de triste façon par un procès en Assises. Le Maillot fut convaincu de vente clandestine de photographies pornographiques, particulièrement d’enfants, et lourdement condamné par la Justice. Source https://fr.wikibooks.org/wiki/Photographie/Soci%C3%A9t%C3%A9s_et_Organisations/%C3%89diteurs_de_cartes_postales/H.L.M. ↩︎
  8. https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/la-ronde-des-korrigans-par-charles-homualk-de-lille/ ↩︎
  9. https://www.cartolis.org ↩︎
  10. https://shs.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2006-3-page-457?lang=fr&tab=texte-integral ↩︎
  11. (https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/produit/carnac-recit-pour-un-imagier/) ↩︎

Pour citer cet article : Le Port Ph., 2025. « Le musée imaginaire (25) : « Le dolmen de Penhap» (1910) par Émile Gauffriaud », in : Les Vaisseaux de Pierres. Exploration des imaginaires autour et sur les mégalithes de Carnac et d’ailleurs, mis en ligne le 29 août 2025.- https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/, consulté le : …

Cette publication a un commentaire

  1. Anne

    Et bien, je ne suis jamais allée sur l’Ile aux Moines ! Lacune à combler

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