Le musée imaginaire (26) : Étude d’un tableau du Grand Menhir Brisé de Locmariaquer par un peintre non identifié

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1. L’œuvre

1.1. Support, encadrement, inscriptions

Le format panoramique se prête bien à la représentation de certains monuments mégalithiques, alignements de menhirs ou dolmens. Mais ce n’est pas un format standard pour châssis déjà toilé vendus aux artistes dans les boutiques spécialisées. Le peintre doit donc utiliser un support moins normés comme le bois ou le carton.

Cette huile sur carton n’est ni titrée, ni datée ni attribuée. Malgré l’expertise de quelques historiens de l’art, nous n’avons pas pu identifier la signature. Le tableau est de petite taille (14 x 37 cm), mais son rapport largeur/longueur de 1 / 2,64 le fait paraitre plus grand.

Le cadre est simple, en bois avec pièces de cuir aux quatre coins, le tout doré sommairement à la brosse. Les encoignures en cuir ont été rajoutées pour le consolider ou le « moderniser », elles donnent au cadre un aspect art nouveau 1920-1930.

A l’arrière, sur le kraft qui colle le carton au cadre, une inscription presque effacée, à l’encre avec une calligraphie de pleins et de déliés indique « Le grand mennir de Loqmariaquer (sic)».

1.2. La composition

La monumentalité du Grand Menhir Brisé est mise en avant par un premier plan qui remplit tout le cadre à droite : la fracture du monolithe s’offre à nous, comme une artère béante, déjà noire. Des éclats brun clair sur cette face sont difficilement interprétable. Peut-être sont-ce les cristaux de l’Orthogneiss que le peintre a voulu restituer. Le porte à faux donne l’impression que le fragment a pénétré dans le sol et le segment semble littéralement sortir du tableau par un effet de perspective très réussi.

Le chemin à gauche et les fragments du Grand Menhir à droite convergent et conduisent notre regard vers le village de Locmariaquer. Les ombres portées et la couleur rose bleutée du ciel indiquent que le tableau a été peint en fin de journée, probablement au début du printemps.

Malgré la cassure sombre, encore dans l’ombre, du premier plan le tableau est coloré et gai. La palette est chamarrée mais parfaitement maîtrisée. Le peintre travaille particulièrement bien le village avec ses toitures bleues (ardoise) rouges (tuiles), ou brunes (chaume). Les murs sont blancs sauf pour maison peinte en jeune.

Tous ces éléments soulignent la bonne qualité de l’œuvre, probablement réalisée dans le 1er quart du 20e siècle par un professionnel ou un amateur éclairé.

2. Comparaison avec la réalité

Une carte postale ancienne, éditée avant le 1er décembre 1903 puisque son dos est non divisé, permet de vérifier le réalisme du tableau. Le point de vue de la carte postale, légèrement plus haut que celui du tableau, offre une vue sur le chemin et les champs, nous donnant quelques précisions sur l’environnement de la grande stèle néolithique. Le choix du peintre de se placer plus bas lui permet d’épurer sa composition.

Décalage vertical mais aussi léger décalage horizontal vers la gauche qui permet au peintre de placer une maison à sur l’horizon à droite du monolithe, maison hors champs du cadre de la photographie.

Le village semble plus éloigné sur la carte postale que dans le tableau. C’est peut-être le résultat de l’utilisation d’un objectif grand-angle qui tend à augmenter la profondeur de champ. Mais ce peut être aussi le résultat de la volonté du peintre qui se joue de la réalité en rapprochant le village pour mieux le mettre en valeur.

Si le clocher de l’église Notre-Dame-de-Kerdro est bien reconnaissable, le traitement du village est esthétisé et n’est pas conforme à la réalité ni dans son organisation ici regroupée, ni dans la représentation individuelle simplifiée des maisons. En revanche, il place une maison à droite du monolithe dans un soucis d’équilibre de la composition.

Le menhir est représenté de manière précise et réaliste, le peintre n’oubliant pas les mousses et lichens recouvrant le bord droit de la fracture distale de sa base, détail que l’on retrouve sur les cartes postales et sur le cliché de Zacharie Le Rouzic.

2.1. Dans les cartes postales anciennes

Le Grand Menhir de Locmariaquer a été pris sous toutes les coutures, par de nombreux éditeurs de carte postale, voici celles qui se rapprochent le plus de notre tableau.

2.1.1. Entre 1902 et 1903 : Collection G.I.D à Nantes (attribué à)

Cette carte postale apparait comme la plus ancienne à choisir de placer la fracture du menhir au premier plan. C’est aussi la photographie la plus proche du point de vue choisi par le peintre.

La carte porte la mention manuscrite 17 octobre 1915, mais le dos non divisé, indique que le tirage est antérieur au 1er décembre 1903, date à laquelle les dos divisés deviennent obligatoires pour les envois par la poste. D’ailleurs, si elle est bien « adressée », elle n’est pas « voyagée » puisqu’elle ne comporte n’y timbre ni tampon. Sans doute a-t-elle été postée sous enveloppe. A notre connaissance, les autres cartes utilisant ce point de vue ont toutes un dos divisé et lui sont donc postérieures.

Le nom de l’éditeur n’est pas indiqué, mais des similitudes typographiques avec le titre d’une carte postale de la tombe à couloir voisine, dite Table des Marchands, nous porte à l’attribuer à l’éditeur G.I.D à Nantes.

2.1.2. Entre 1910 et 1950 : H. Laurent / Laurent-Nel / P. Mesny

La carte « N° 4092 » éditée par H. Laurent connait un beau succès auprès du public et sera commercialisée pendant plus de 50 ans. Le cliché est pris par son photographe « Jourdain », qui organise une prise de vue autour du menhir, animée d’une jeune bretonne en costume de fête et de deux enfants en tenue de ville. Il prend trois clichés pratiquement identiques, qui seront édités au moins à partir de 1913. L’un d’eux sera toujours édité dans les années 1960 sous la marque Loïc par l’éditeur P. Mesny à Rennes1.

Il réalise le même jour et avec les mêmes figurants, un cliché du Grand Menhir Brisé pris cette fois-ci de profil. Cette vue sera commercialisée sous le n° 3819 au moins avant 1912.

2.1.3. Après 1945 : Artaud Père et fils (marque Gaby), Éditions du Lys, Editions Corlobé-Kergosien

Artaud Père et Fils à Nantes édite trois cartes sous la marque Gaby, au moins à partir de 1950. Une autre petite société, les éditions du Lys à Moulins (Allier) a également édité l’un de ces clichés, dont un exemplaire a voyagé en 1949.

Enfin un photographe éditeur basé à Locmariaquer, Corlobé-Kergosien, dont nous ne connaissons que 2 cartes postales, édite une vue semblable vers 1950.

2.2. Vu par les photographes professionnels et par les archéologues

Les photographes pionniers locaux, régionaux ou nationaux, travaillant avant 1900, comme Carlier, Coupé ou Neurdein choisissent de mettre en valeur le Grand Menhir Brisé uniquement par une vue de profil. Aucun ne propose cette vue de la fracture de la base du Grand Menhir depuis le nord.

Un cliché sur plaque de verre, non daté, attribuée à Théodore Amtmann (1846-1933), photographe archiviste à la Société Archéologique de Bordeaux de 1885 à 1910, pourrait faire partie de notre sujet, mais la date de la prise de vue est incertaine et son attribution sujette à caution3.

Zacharie Le Rouzic prendra bien un cliché de la fracture à titre de documentation archéologique, mais ne le jugera pas suffisamment « vendeur » pour l’éditer en carte postale4.

2.3. Vu par les photographes amateurs


Certains amateurs, influencés par les cartes postales ou non, trouveront cette énorme cassure photogénique ou représentative. En voici deux exemples :

3. Conclusion

Le parti pris d’un cadrage serré sur la cassure de la base du Grand Menhir s’avère être un choix esthétique judicieux. A notre connaissance, aucun des photographes précurseurs (avant 1900) : Carlier, Coupé, Laroche, ou Neurdein n’a pris un tel cliché depuis le nord. Quand ils photographient le Grand Menhir Brisé, c’est toujours par son profil, dans sa longueur afin de mieux restituer l’état du géant déchu.

A partir de 1900, le japonisme à la mode, ouvre la possibilité de compositions nouvelles, aux premiers plans très présents, Il est désormais culturellement acceptable et donc commercialement possible d’utiliser ce point de vue qui sera utilisé sur les supports (tableau, photos et les cartes postales) que nous avons présentés.

D’un point de vue archéologique, les informations données sur le Grand Menhir par les cartes postales de H. Laurent s’avèrent aujourd’hui inexactes. Le Grand Menhir brisé a été érigé dans la première moitié du 5e millénaire av. n.-è. Il est renversé dès le Néolithique par un séisme de très forte magnitude, probablement à la fin de 44e ou au début du 43e siècle av. n.-è., comme l’en atteste la carrière néolithique dont le front de taille s’arrête au droit du colosse déjà renversé. Ses dimensions exceptionnelles, 20,50 m hors-tout (18,00 m visibles hors sol) pour 280 tonnes) en font le paradigme du chantier mégalithique néolithique européen, le plus grand monolithe connu aujourd’hui, déplacé et érigé en Europe occidentale pendant la préhistoire récente5. Quant à son nom, c’est tout un poème, que nous aborderons dans un article à venir à bord des Vaisseaux de Pierres.

Philippe LE PORT pour les Vaisseaux de Pierres

Notes

  1. P. Mesny à Rennes a racheté le fonds et les droits des clichés d’H. Laurent. ↩︎
  2. Que d’erreurs dans cette légende !!! La traduction de l’ethnonyme breton est fausse (cf.chapitre supra). Nous savons aujourd’hui que le Grand Menhir et l’ensemble de la barre de stèles qu’il dominait ont été renversés par un séisme de forte magnitude à la fin de 44e ou au début du 43e siècle av. n.-è.. Les quatre parties mises bout à bout permette de restituer hors-tout à 20,50 m, 18,00 m visibles hors sol. Les dernières modélisation 3D du GMB permettent d’estimer son poids à 280 tonnes. ↩︎
  3. Musée d’ethnographie de l’université de Bordeaux : https://webmuseo.com/ws/meb/app/collection/record/3553
    ↩︎
  4. Zacharie le Rouzic : https://www.bretania.bzh/portail/detailstatic.aspx?RSC_BASE=MUSEEDECARNAC&RSC_DOCID=_b64_b2FpLW11c2VlLWRlLWNhcm5hYy1jb2xsZWN0aW9uLmZyLWNvbGxlY3Rpb24tMjAwNl8wXzI5Mi1sZS1ncmFuZC1tZW5oaXItYnJpc2U=&TITLE=le-grand-menhir-brise&_lg=br-FR ↩︎
  5. Wikipedia https://fr.wikipedia.org/wiki/Grand_menhir_bris%C3%A9_d%27Er_Grah ↩︎

Pour citer cet article : Le Port Ph., 2025. « Le musée imaginaire (26) : « Étude d’un tableau du Grand Menhir Brisé de Locmariaquer par un peintre non identifié », in : Les Vaisseaux de Pierres. Exploration des imaginaires autour et sur les mégalithes de Carnac et d’ailleurs, mis en ligne le 7 septembre 2025.- https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/, consulté le : …

Cet article a 2 commentaires

  1. Anne

    j’ai eu le reflexe de regarder mes propres photos ! Ouf j’en ai une qui met en valeur la cassure ! Mais j’aime beaucoup que le village apparait toujours en arrière plan

  2. Anonyme

    Vous pourriez peut-être partager vos propres photos de la cassure sur la page Facebook des Vaisseaux de Pierre. Le teaser sur l’article vient d’y être posté.

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