Le coin du photographe (12) : les photos aériennes des monuments mégalithiques du Golfe du Morbihan

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Dans un article précédent, nous nous sommes intéressés aux photographies aériennes des monuments mégalithiques carnacois1. Tournons aujourd’hui nos regards du côté du Golfe du Morbihan.

Les premiers clichés aériens d’un monument mégalithe des rives du golfe du Morbihan remontent aux années 1919-1926 et documentent les fouilles de l’îlot d’Er Lannic (Arzon).

Quelques années plus tard, en 1932, la campagne de vues aériennes verticales faite par le Service Géographique de l’Armée (SGA) qui deviendra l’Institut Géographique National (IGN) en 1940, sur l’extrémité de la presqu’ile de Rhuys nous permet de distinguer les monuments de Tumiac, Petit-Mont, Gavrinis et Er-Lannic sur des tirages au 1/ 15000e.

En 1953, l’IGN relance une campagne généraliste de vues verticales avec des tirages au 1/5000e qui permettent de distinguer plus précisément les divers tumulus.

En 1950-1960 les éditeurs de carte postales aériennes lancent leurs séries sur le Morbihan. Leurs vue obliques complètent les clichés verticaux de l’IGN, mais se contentent souvent de mettre en avant la multiplicité des ilots et passes du Golfe du Morbihan. Seul Lapie semble avoir ciblé, plus ou moins, Er-Lannic (Arzon), Gavrinis (Larmor-Baden) et le Grand Menhir Brisé (Locmariaquer).

L’objet de cet article est de rassembler ces productions.

1. Les prises de vue centrées sur les monuments

1.1.1. Les hémicycles d’Er Lannic à Arzon – premières fouilles

L’îlot d’Er Lannic et l’île de Gavrinis sont photographiés dès 19192 par la Compagnie Aérienne Française (CAF)3. Cette compagnie, active de 1919 à 1937, se spécialise dans le « travail aérien ». Son fondateur, ancien commandant d’escadrille lors de la Première Guerre Mondiale adapte le savoir militaire aux applications civiles : photographie aérienne, cartographie, messagerie.

Nous disposons de deux clichés, le premier pris en 1919 avant la campagne conduite par Zacharie Le Rouzic et le couple Péquart, et un autre de 1925-1926 après la restauration faite par Z. Le Rouzic. La stèle isolée à l’ouest, mesurant 6 m de hauteur, fut relevée en 1925 mais retombera rapidement sous l’action du courant.

Le cliché de 1919 est utilisé dans un article qui parait dans la revue L’Illustration du 23 août 1924. Il décrit la campagne de fouilles morbihannaise sous le titre : « Un très vieux sanctuaire de la très vieille Armorique ». Il est difficile de préciser qui est le commanditaire de ces photos. Il parait difficile que cela soit le journal (un cliché pris en 1919 pour un article publié en 1924). Ce ne peut pas être non plus Zacharie Le Rouzic qui ne l’utilise pas dans son rapport de fouille édité en 1930. En revanche Saint-Just Péquart avait à la fois les moyens financiers pour commander ce cliché onéreux et les contacts nécessaires dans l’environnement de l’Armée. Le couple est d’ailleurs associé aux fouilles dans l’article « Mr Zacharie Le Rouzic, avec le concours de M. et Mme Saint-Just Péquart ». L’information reste à préciser.

L’article contient quatre autres photos prises du sol, la première et la dernière étant créditées à la future géographe et ethnologue française Mariel Jean-Brunhes, alors âgée de 19 ans4 !,

1.1.2. Les hémicycles d’Er Lannic à Arzon – cartes postales

Vers 1950, l’imprimerie mâconnaise Combier, éditrice de carte postale sous la marque CIM, propose un gros plan d’Er Lannic. La qualité des légendes est pour le moins fluctuante puisque sur une carte il est indiqué « l’île Er Lamic » et sur une autre « le grand Vézy ». Le cairn de Gavrinis est bien visible en arrière-plan, avec son cratère sommital caractéristique.

Début 1960, les éditions LAPIE éditent une photo aérienne prise à très basse altitude de l’îlot d’Er Lannic avec toujours en arrière-plan l’île de Gavrinis et sa tombe à couloir emblématique. L’hémicycle d’Er Lannic est pris à marée haute, preuve que le photographe n’a pas calé son vol pour lui permettre de prendre les stèles visibles sur l’estran à basse mer. Pour autant la légende mentionne cette information.

1.2. Le cairn de Gavrinis à Larmor-Baden


Poursuivant son vol à basse altitude dans la même direction, le photographe de la société LAPIE déclenche le diaphragme de son appareil quelques secondes plus tard au-dessus du cairn de Gavrinis, avec en fond de scène, le port de Pen Lanic à Larmor-Baden, la passe de Berder et le marais de Pen en Toul. Ce cliché, nous permet de découvrir le cratère d’exploration médiéval qui tronquait le monument avant la « restauration » maladroite des années 1980.

1.3. Le grand menhir Brisé à Locmariaquer

La société LAPIE, encore elle, se focalise sur l’ensemble monumental constitué par la tombe à couloir dite Table des Marchands, le Grand Menhir brisé et le tumulus d’Er Grah, avec au fond la rivière d’Auray. Cette photo colorisée nous montre au premier plan, le Grand Menhir Brisé auquel est accolé un petit parking automobile que le succès du monument rendra rapidement insuffisant.

Au-dessus à gauche, on devine le tumulus d’Er Grah non encore arasé et entièrement recouvert d’un landier bordé d’une haie. Au-dessus à droite, on voit, presque tronqué par la bordure du cliché, la Table des Marchand dans son état restauré d’après 1938.

Le camp de toile, peu esthétique, sur la gauche est peut-être une erreur de cadrage du pilote, ou un calcul commercial : la carte postale, vendue à l’accueil du camping, aura certainement du succès.

1.4. Tumulus carnacéen du Mane er Hroech à Locmariaquer

Les éditions CIM proposent une carte postale aérienne en couleur de la façade nord de la presqu’ile de Locmariaquer, ancienne rive de la rivière d’Auray, prise depuis le sud-est.

Au premier plan à gauche, la masse imposante du tumulus carnacéen du Mane er Hroech, dont les pentes sont envahies de végétation, commence à s’effacer du paysage, caché par une première villa balnéaire d’architecte. Le monument n’a pas été ciblé puisque la légende ne le cite même pas.

1.5. La butte de Tumiac à Arzon

Autre monument emblématique des Rives du Morbihan, le tumulus carnacéen, dit la Butte de Tumiac à Arzon a fait l’objet de nombreuses cartes postales anciennes. Mais nous ne connaissons qu’une seule vue aérienne, comprises dans une carte multivues typique des années 1960.

2. Les prises de vues générales du Golfe du Morbihan : situer les monuments dans leur contexte

Dans ces clichés, la préoccupation des photographes n’est pas de montrer les architectures préhistoriques, mais, prégnantes dans le paysage, elles sont de fait visibles.

L’éditeur GREF propose vers 1950 une vue aérienne de la succession des îles de Berder, Gavrinis et Île Longue dont les pointes sud sont alignées sur l’ancienne rivière de Vannes ; au fond la presqu’île de Locmariaquer et l’entrée du golfe du Morbihan.

Une autre vue, prise par Robert Durandaud pour la société CAP (Cie des Arts Photomécaniques) à plus haute altitude montre l’ensemble de la partie orientale de la presqu’île de Locmariaquer, mais cette fois ci depuis le nord-est, montrant sur sa façade nord, l’enfilade du bourg et du port, la pointe du Guilvin et à l’extrémité la pointe de Kerpenhir, et de l’autre côté de l’entrée du Golfe du Morbihan la pointe de Port Navalo.

La partie haute du cliché nous permet de découvrit la façade atlantique, côté baie de Quiberon. La bande de terre au fond inclue le tumulus carnacéen du Mane er Hroech, les tumuli de la pointe de Kerpenhir, et plus au sud l’allée couverte coudée des Pierres Plates.


La Société Artaud, basée à Nantes, propose une carte postale de l’extrémité de la presqu’île de Rhuys, présentant au premier plan la pointe de Port-Navalo, et en fond de cliché, l’île Longue, Gavrinis, Er Lannic, Berder et La Jument, permettant de tracer mentalement l’ancien lit de la rivière de Vannes.

LAPIE propose un cliché similaire de l’entrée du Golfe de Morbihan, mais cette fois-ci pris au-dessus de la pointe de Kerpenhir à Locmariaquer vers le nord-est. Dans un souci pédagogique, le chapelet d’îles est légendé directement sur la photographie. Si bien évidemment ce n’est pas l’objectif du photographe, qui ignore probablement cette information, on voit parfaitement en bas à gauche du cliché, le tumulus carnacéen de Mane er Hroech, non encore ennoyé dans l’urbanisation actuelle, et l’on devine sa position de contrôle vers l’intérieur des terres et la confluence des anciennes rivières d’Auray et de Vannes.

3. Les clichés aériens du SGA puis de l’IGN

Le Service Géographique de l’Armée (SGA) qui deviendra en 1940 un organisme civile dénommé Institut Géographique National (IGN)5 n’a jamais eu pour mission de cibler les monuments mégalithiques du sud du Morbihan. C’est dommage ! Mais on peut en distinguer certains sur des clichés, dès la campagne de 1932, et la répétition des campagnes de prise de vue permet d’observer le changement de leur environnement.

3.1. Les campagnes de 1921, 1925 et 1929

En 1921, sont pris dix clichés obliques de centres villes autour du golfe. Les villes de Port-Navalo, Arzon, Sarzeau et Saint-Gildas-de-Rhuys bénéficient chacune d’un cliché, l’île de Conleau (reliée à la terre ferme par une route-digue depuis 1879 pour devenir un quartier de Vannes), Vannes et Auray bénéficient quant à elles de deux clichés.

En 1925, le SGA prend, pour des raisons évidement militaires, 149 clichés verticaux de la zone Meucon/Grand Champs qu’il tire à l’échelle 1/10000e.

En 1929, sont effectués de nouveaux survols obliques des centres villes d’Auray (1 cliché) et de Vannes (4 clichés).

Aucune de ces campagnes ne permet d’apercevoir les monuments mégalithiques du Golfe.

3.2. Campagne de septembre 1932 (tirages au 1/15000e)

Le 16 septembre 1932, le SGA effectue une campagne au-dessus de l’extrémité de la presqu’ile de Rhuys. L’opérateur réalise 11 clichés verticaux à 3600 mètres d’altitude qui seront tirés à l’échelle 1/15000e. Malgré cette altitude de prise de vue, on y distingue bien les monuments de Gavrinis, Er Lannic, Petit Mont et Tumiac.

La pointe de Locmariaquer n’est pas comprise dans cette campagne. Il n’y a ni le Grand Menhir Brisé, ni la Table des Marchands, ni les Pierres-Plates, ni le Mane er Hroech.

3.3. Campagne de 1948 (tirages 1/25000e)

L’Institut Géographique National fait une nouvelle campagne de clichés verticaux en 1948 (n° d’identification 3639-0561). Elle couvre une zone de Loudéac à Hoëdic, avec 377 clichés6 qui seront tirés au 1/25000e. Les clichés n’offrent pas plus d’information sur les mégalithes qui nous intéressent que ceux de 1932. Ils permettent néanmoins de dater la construction de certains bâtiments et peuvent aider à préciser la date de prise de vue d’une carte postale ou d’un tirage privé.

3.4. Campagne de 1950

Le 14 juin 1950, l’IGN prend 8 clichés obliques sur le Golfe du Morbihan. Deux clichés incluent des monuments mégalithiques. On y trouve le Mane er Hroech, avant la construction de la villa visible sur la carte postale CIM. Et une vue lointaine du cairn de Petit-Mont avec sa casemate allemande.

3.5. Campagne de 1953 (tirages au 1/5000e)

A partir du début de la fin des années 50, l’IGN engage une vaste couverture du territoire national afin de disposer du matériel nécessaire à la création des fameuses « Carte IGN au 25000e » (un centimètre sur la carte correspondant à 250 mètres sur le terrain), utilisées par 3 générations de randonneurs et dont la première est éditée en 1956.

Cette campagne a lieu le 5 mai 1953. Les clichés verticaux produits sont d’une meilleure définition que ceux de 1932 et peuvent être tirés à une échelle plus précise : le 1/5000e. Ils révèlent les proportions majestueuses des monuments, mais aussi peut-être un sentiment d’abandon, la végétation qui les envahie et les bâtiments qui se rapprochent semblent indiquer que l’intérêt patrimonial pour ces monuments c’est affaibli.

3.6. Campagnes de 1958 et 1960

En 1958, 5 clichés obliques sont faits sur l’entrée du golfe dont trois incluant l’ile de Gavrinis, mais le cairn, à l’autre extrémité de l’île est finalement peu visible (mission n° N59000025).

Toujours en 1958, une autre mission (n° 0922-0171) couvre la zone qui va de Port-Navalo à Le-Tour-du-Parc, avec environ 273 clichés verticaux. On y trouve Gavrinis, Er lannic, Tumiac et Petit-Mont. Les tirages sont à l’échelle 1/8000e.

En 1960 la campagne (n° 0922-0161) couvre la zone qui va d’Auray à Le-Tour-du-Parc, avec environ 110 clichés verticaux. On y voit tous les monuments mégalithiques du Golfe du Morbihan, de Locmariaquer et de Carnac. Les tirages sont à l’échelle 1/20000e.

3.7. Campagne de 1961

Le 25 juin 1961, l’IGN réalise 325 clichés verticaux sur une bande qui va de Port-Navalo à Chateaubriand. Ils sont tirés au 1/25000e. Malgré cette échelle importante, les clichés sont bien détaillés, et le tumulus de Tumiac, lorsqu’on sait le repérer est superbement mis en valeur par une lumière rasante.

Si vous voulez plus d’informations sur les campagnes de photo aériennes IGN, vous pouvez accéder à l’ensemble des campagnes et des clichés sur : https://remonterletemps.ign.fr/

4. Remonter le temps : les vicissitudes du tumulus d’Er Grah à Locmariaquer

Le site de l’IGN s’appelle à juste titre « Remonter le temps » (https://remonterletemps.ign.fr/). La comparaison des images n’est instructive que s’il y a des changements et il nous a paru intéressant de laisser les photos IGN raconter l’évolution du tumulus d’Er Grah. Classé au titre des Monuments Historiques le 16 janvier 1935, « Le monument, endommagé et recouvert de végétation, tombe progressivement dans l’oubli. En 1971, la partie sud du tumulus est arasée et transformée en parking »7.

Le Tumulus d’Er Grah est clairement visible sur la photo aérienne de l’IGN en 1953. La quantité de pierre qui le constitue ne permet pas de le rendre cultivable sans des efforts déraisonnables pour un agriculteur, et celui-ci se souvient peut-être encore qu’il a été classé. Sur la photo, c’est le landier en face du premier tronçon du Grand Menhir Brisé.

En 1964, on voit d’abord un camping empiéter sur les bords du tumulus

En 1972, le parking de stationnement pour la visite du Grand Menhir Brisé et de la Table des Marchands est construit sur la partie Sud du tumulus d’Er Grah qui, pour ce faire, est arasé sur une large moitié ouest.

En 1982, le parking de stationnement est utilisé de manière soutenue, l’érosion du sol montre qu’il empiète d’environ 60% sur la surface initiale du tumulus d’Er Grah.

L’ensemble du site fait heureusement l’objet de deux campagnes de fouille parallèles entre 1986 et 1994. L’une sur le Grand Menhir Brisé et la Table des Marchand est dirigée par Jean L’Helgouac’h et Serge Cassen. L’autre, conduite par Charles-Tanguy Le Roux et Jean-Yves Tinevez sur le tumulus d’Er Grah, permet de redécouvrir l’importance du monument. Il est restauré en 1992.

Conclusion

Il est étonnant de constater que la prise de vue aérienne archéologique des monuments mégalithiques de Carnac et de Locmariaquer n’a que peu été utilisée. Cela ne relève pas des missions spécifiques de l’IGN et il faudra attendre la fin des années 1980 pour qu’un trio de prospecteurs aériens, Maurice Gautier, Philippe Guigon et Gilles Leroux ne commence à développer une archéologie aérienne digne de ce nom8.

Parmi les fabricants de cartes postales, seul LAPIE nous offre deux cartes postales centrées sur l’îlot d’Er Lannic, Gavrinis et le Grand Menhir Brisé. Pour autant, ces photos aériennes, verticales ou obliques mettent en avant l’importance de la respiration autour des monuments. Les photos de l’IGN témoignent qu’en 1953, leur environnement était encore assez préservé. On peut espérer que la reconnaissance récente de ces monuments au titre de Patrimoine Mondial de l’UNESCO leur rendra l’écrin nécessaire à leur sauvegarde et leur mise en valeur.

Philippe Le Port et Cyrille Chaigneau pour Les Vaisseaux de Pierres

  1. https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/photos-aeriennes-des-megalithes-de-carnac-leur-usage-archeologique-touristique-et-scolaire-de-1940-aux-annees-1960/ ↩︎
  2. Bien plus tôt donc que les premières prises de vue aériennes des alignements de Carnac prises par l’armée allemande dans les années 1940 ↩︎
  3. cf. : La Compagnie Aérienne Française (C.A.F.), « pionnière du travail aérien » par André Humbert et Colette Renard-Grandmontagne : https://journals.openedition.org/bagf/6322#tocto2n1 ↩︎
  4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Mariel_Jean-Brunhes_Delamarre ↩︎
  5. Pour ce qui concerne l’histoire de l’IGN, cf. : https://www.ign.fr/institut/notre-histoire ↩︎
  6. Numérotation des clichés débutant à 1 et se terminant à 377 ↩︎
  7. https://fr.wikipedia.org/wiki/Tumulus_d%27Er_Grah ↩︎
  8. https://www.inrap.fr/30-annees-d-archeologie-aerienne-au-dessus-du-massif-armoricain-15038# ↩︎

Pour citer cet article : Le Port Ph., Chaigneau C., 2025. « Le coin du photographe (12) : les photos aériennes des monuments mégalithiques du Golfe du Morbihan », in : Les Vaisseaux de Pierres. Exploration des imaginaires autour et sur les mégalithes de Carnac et d’ailleurs, mis en ligne le 18 novembre 2025.- https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/, consulté le : …

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