Feuilleton. Faire l’histoire des mégalithes (2). La photographie touristique, un moteur de protection au 19e siècle ?

Cet article a été publié dans la revue L’Archéologue, n° 177, printemps 2026

Pour ce deuxième épisode du feuilleton consacré au mégalithes de Carnac et des Rives du Morbihan, inscrits au Patrimoine mondial de l’Unesco en 2025, non sous l’angle du fait mégalithique à la Préhistoire, mais sous celui de leur redécouverte aux 19e et 20e siècle, nous vous avons préparé un bel album de photos.

Ces deux derniers siècles, les menhirs de Carnac et sa région doivent leur préservation à l’intérêt d’un public de plus en plus large. Cet engouement a été créé et entretenu par une chaine ininterrompue de producteurs de contenu (les archéologues et historiens) et de producteurs d’images (les peintre, graveurs et photographes).

Voyons comment la production et la diffusion de photographies touristiques ont évolué depuis les années 1850 pour un véritable « plan de communication ».

1857 – : les pionniers Furne et Tournier : auteurs du premier cliché

À l’été 1857, Charles-Paul Furne et son cousin Henri-Alexis-Omer Tournier montent une
expédition en Bretagne et éditent à leur retour 233 clichés stéréoscopiques au sein de
la série « Voyage en Bretagne ». Livrées sans notice ou commentaires, les cartes stéréos
sont vendues 12 francs la douzaine chez Alexis Gaudin à Paris. Les cousins n’éditent
qu’une seule carte stéréo sur les alignements de Carnac et ne complèteront qu’en fin de
voyage le portrait mégalithique de la Bretagne par trois clichés des dolmens de Keravel
près de Roscoff (Finistère).

1858 – Jephson, Reeve et Taylor : le premier reportage photographique

Sans doute aiguillé par la série de Furne & Tournier, trois anglais font leur tour de Bretagne. Ils publient le récit de leur expédition en 1859 sous le titre Narrative of a walking tour in Brittany écrit par le révérend John Mounteney Jephson (1819-1865), complété de notes photographiques par l’éditeur Lovell Reeve (1814-1865), l’ouvrage est illustré de 90 vues stéréographiques par Henry Taylor (??-??), dont 6 des monuments carnacois ce qui témoigne de leur intérêt pour le sujet.

1860 – Ferdinand Carlier : un premier éditeur breton de vues touristiques

Ferdinand Carlier (1829-1893) est photographe portraitiste à Vannes de 1855 à 1869. En parallèle, il commence très vite à prendre des clichés touristiques et édite une vingtaine de vues des mégalithes du Pays d’Auray. Les 5 clichés des alignements de Carnac, probablement les plus anciens, mettent en scène trois amis posant gaiement au milieu des menhir comme dans son album privé. « L’amateurisme » de ces clichés ne doit pas cacher la révolution qu’ils constituent dans la diffusion de l’imagerie mégalithique. Désormais, les visiteurs peuvent acheter un souvenir des mégalithes et le partager avec leurs proches. Il est intéressant de noter qu’en 1858 le couple impérial ne juge pas nécessaire de faire le détour par Carnac lors de son passage à Sainte-Anne-d’Auray, alors qu’on connait l’intérêt de Napoléon III pour les antiquités celtiques…

Ferdinand Carlier : collages et photomontages vers 1870

La photographie est l’art du réel, mais la réalité ne suffit pas à Ferdinand Carlier. La moitié des menhirs des alignements de Carnac sont encore au sol lorsqu’il photographie le site. Dix ans avant la campagne de restauration des années 1890, il va donc s’employer à redresser virtuellement les menhirs, par le biais de photomontages qu’il réalise à partir de « découpis » de ses clichés originaux, photomontages dont il assume la paternité par une signature dans le tirage.

1872-1912 – Alexandre Laroche : photographe à Vannes

L’habitude est maintenant prise. Les touristes achètent chez le photographe de la ville des photos souvenir. La taille des cartons augmente du format « carte de visite » (CDV : 8,5 x 5,5 cm) au format « cabinet (CAB : 8 x 16,5 cm), et la vente de feuilles non contre collées devient courante. Cela permet de les coller directement sur les pages de l’album familial. À Vannes, c’est chez Alexandre Laroche (1850 – après 1929), que les clients se donnent rendez-vous. Le photographe portraitiste, installé rue du Mené de 1872 à 1912, propose une trentaine de clichés de mégalithes numérotés chronologiquement. Le cliché n° 1565, représentant l’Alignement de Kermario à Carnac, semble pris lors des fouilles de James Miln (1819-1881) en 1877.

1882-1895 – Joseph Coupé : photographe à Auray

À Auray on se fournit en photo souvenir chez Joseph Coupé (1834-1895) place de la Mairie. Actif de 1882 à 1895, il tient à la disposition de ses clients une trentaine de clichés des mégalithes, et ses tirages sont également commercialisés au musée de Carnac. Les revenus sont importants puisqu’en 1890, alors que Zacharie Le Rouzic (1864-1939) perçoit un salaire annuel de 300 francs comme simple gardien, il revend aux visiteurs 320 francs de photos pour le seul mois d’août. La sinécure de J. Coupé s’arrêtera en septembre 1891, date à laquelle Le Rouzic achète sa première chambre photographique pour commercialiser ses propres tirages.

1891-1939 – Zacharie Le Rouzic : photographe à Carnac, gardien puis conservateur du
musée

Le musée dont il a la charge est un endroit stratégique pour vendre les photos-souvenir. Z. Le Rouzic est le premier à sortir une « vrai » photo panoramique des alignements de Carnac. Là où d’autres se contentent de caviarder un cliché standard en
haut et en bas pour le rendre « panoramique », Zacharie va réussir à prendre deux clichés pour les réunir avec précision.

1871-1921 : Neurdein Frères : société nationales d’édition photographique

À Paris, Les frères Neurdein ont compris que l’âge de la photographie touristique était venu. À partir de 1871, ils abandonnent complètement le portrait pour s’occuper exclusivement d’éditions photographiques de vues pittoresques et artistiques sur la France, l’Algérie, la Tunisie et la Belgique. Leur catalogue de 1895 liste environ 8000 clichés disponibles dans les points de vente proches des sites et monuments photographiés (libraires, musés, etc.). Ils produisent quinze séries sur la Bretagne. La série Auray est constituée de 43 clichés dont 15 des mégalithes.

1899 – L’arrivée de la carte postale

Si la photographie touristique se perfectionne de 1860 à 1900, par l’augmentation de la taille des tirages et le développement des réseaux de vente jusque les plus petites villes, son coût reste élevé. L’arrivée de la carte postale, vers 1899 en Bretagne, va révolutionner le marché. On ne collectionne plus un souvenir dans un album, on le partage avec ses amis par voie postale.

Les Neurdein, Zacharie Le Rouzic, ainsi que la veuve de Joseph Coupé vont savoir prendre ce virage en réutilisant leur catalogue. L’engouement du public pour ce nouveau média va favoriser la popularité des monuments mégalithiques et rendre incontournable leur protection, en tout cas pour ceux qui seront photographiés. Ceux restés dans l’anonymat photographiques connaitront parfois des sorts plus funestes.

Dans la presse et dans les manuels scolaires

La société Neurdein possède un service chargé de vendre les droits de diffusion de ses clichés. C’est ainsi que l’on va trouver profusion d’image des monuments mégalithiques du sud Morbihan illustrant livres, revues et manuel scolaires, au moment où la IIIe République en fait les monuments fondateurs de la nation, renforçant leur succès auprès du grand public.

Conclusion

Le développement de la photographie accompagne celui des voyages touristiques. La diffusion d’images participe au développement du tourisme, qui entretient la consommation de ces même images. Le tourisme se démocratise puis se massifie, avec des impacts négatifs sur les monuments (érosion touristique et densification de l’habitat côtier). Mais il crée un écosystème protecteur : si le Touring Club de France a pour objectif le développement du tourisme, sa mission bien comprise est la conservation de tout ce qui constitue l’intérêt pittoresque ou artistique de ces voyages.

Philippe Le Port et Cyrille Chaigneau (Marion Charlet collab.) pour Les Vaisseaux de Pierres

Pour citer cet article : Le Port Ph., Chaigneau C., 2026. « Feuilleton. Faire l’histoire des mégalithes (2). La photographie touristique, un moteur de protection au 19e siècle ? », in : Les Vaisseaux de Pierres. Exploration des imaginaires autour et sur les mégalithes de Carnac et d’ailleurs, mis en ligne le 4 mars 2026. https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/, consulté le : …