Edgard Maxence : “La Légende bretonne”

  • Dernière modification de la publication :18 novembre 2023
  • Post category:Folklore / Identité / Peinture
image_pdfimage_print

Edgard Maxence (1871-1954).- La légende bretonne (1906).- Huile sur toile (150 x 221 cm).- Paris, Musée d’Orsay (inv.RF 2013.10).

Ce chef-d’œuvre du peintre symboliste Edgard MAXENCE (Nantes, 1871 – La Bernerie-en-Retz, 1954) a été exécuté en 1906 pour l’hôtel particulier parisien du docteur, chirurgien et gynécologue d’origine nantaise, Louis-Gustave Richelot (1844-1924), membre de l’Académie de médecine et collectionneur d’œuvres et d’objets d’art en lien avec la Renaissance. Le fait que Richelot, également musicien à ses heures perdues, ait composé une œuvre intitulée « Légende bretonne, pièce pour voix et orchestre » n’est certainement pas une coïncidence. Longtemps conservée dans des collections particulières hors de France, cette toile fut acquise par le musée d’Orsay en 2013.

Placé dans un imposant cadre de style néo-renaissance, telle la scène d’un théâtre, cette grande toile montre, une jeune Bretonne à l’abri d’un dolmen et sous la pleine lune, en costume de fête de Pont-Aven. Elle écoute, effrayée, la légende que lui raconte une fée aux cheveux roux. Au fond à gauche, des Korrigans rouges, se cachant au milieu d’un ensemble de monuments mégalithiques, renforcent l’atmosphère angoissante de l’instant.

Le tableau s’inscrit dans le mouvement de réaffirmation culturelle bretonne particulier à la Belle époque. Jupe de dentelle, haut brodé de motifs traditionnels, manteau d’hermine, mais encore korrigans, dolmens et menhirs, sont autant de signaux du pittoresque sinon de l’identité bretonne. Le peintre représente, non sans humour, une Bretagne bicéphale… faisant se confronter une Bretagne chrétienne pieuse et austère incarnée par la jeune paysanne, à une Bretagne magique et païenne, mystique et puissante, incarnée par les korrigans, les mégalithes et la fée dont les pieds s’ancrent dans la terre et se mêlent aux racines, comme une sorte de « rappelle toi qui tu es » envoyé aux milliers de Bécassine.

Edgard MAXENCE fut avant de devenir ce petit maître un peu vite oublié, l’élève de deux autres nantais : Alexandre-Jacques CHANTRON et Jules Elie DELAUNAY à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, avant de suivre jusqu’en 1896 l’enseignement du “pape ” de l’école symboliste française, Gustave MOREAU, qui aura sur lui une influence déterminante.

Dès 1894, il expose aux « Artistes français ». Après moult prix dont une médaille d’or à l’Exposition Universelle de 1900 et une médaille d’honneur en 1914, il sera fait tour à tour chevalier puis officier de la Légion d’honneur. L’année 1924 le verra élu membre de l’Institut.

Son sens du sacré et son grand mysticisme le feront exposer aux salons de la « Rose Croix » de 1895 à 1897 sous l’égide du « Sâr Péladan » (fondateur du renouveau du mouvement rosicrucien à la fin du 19ème siècle en France et maître à penser du mouvement artistique symboliste).

Tout en continuant dans la veine symboliste, les contingences d’une famille à nourrir (il se marie en 1897) l’amènent à produire, lui l’homme peu attiré par les mondanités et pourtant issu d’un milieu aisé, de nombreux portraits de commandes pour la bourgeoisie locale, nationale, voire internationale. A partir de 1924, sa position à l’Institut le conduira à exécuter nombre de portraits de sommités du monde politique, scientifique et culturel.

Technicien hors pair, il maniait avec une grande dextérité les techniques les plus variées et pointues : tempera, pastel, sanguine, fonds d’or, cire et huile mélangées puis poncées, pointe d’argent et autre fusain, etc. portant le souci du détail dans ses œuvres jusqu’à composer ses cadres, souvent magnifiques et indissociables du tableau tellement ils s’avéraient pensés “avec “.

Edgard MAXENCE était avant tout un poète, un contemplatif des choses de la nature et de la vie, un homme pieux doublé d’un grand mystique. Il a su créer un univers tout personnel. Son thème de prédilection est la femme en communion fusionnelle avec la nature, en méditation, mystérieuse car présente et absorbée dans une vie intérieure qui semble puiser dans une époque lointaine (indiquée par le costume et le paysage habité de références mythologiques) pour nourrir un imaginaire prégnant qui se lit dans l’expression de son visage.

L’artiste possède sa propre mythologie, son symbolisme reste unique, empreint d’une spiritualité sensuelle et discrète, portée par des modèles féminins magnifiés. Il nous lègue un art moins gratuit et plus « militant » qu’il n’y paraît, dans une forme poétique engagée en faveur du songe et du fantasme.

Cyrille CHAIGNEAU

Laisser un commentaire