« Quand mon verre est vide, je le plains ; quand mon verre est plein, je le vide »…. « Le veau réchauffé est meilleur froid »… On a injustement oublié Raoul Ponchon, poète du bien-manger et du bien-boire qui a écrit 150 000 vers soit l’équivalent d’1,25 Victor Hugo1. Le gros de sa production réside en ses Gazettes rimées, genre aujourd’hui disparu qui consiste à rédiger les nouvelles en vers. Ponchon y excelle en drôlerie, même quand il évoque le pardon de saint Corneli à Carnac.

Quelques éléments biographiques
Raoul Ponchon est né le 30 décembre 1848 à Napoléon-Vendée (aujourd’hui La Roche-sur-Yon). Fils de militaire, il suit les différentes garnisons de son père (Cahors, Angoulême, Poitiers où il passe son baccalauréat). Il s’installe alors à Paris d’où le futur poète et chroniqueur de presse ne bougera quasiment plus.
Employé de banque et d’assurances, il change régulièrement d’employeur. Il subit la guerre de 1870 comme garde mobile à Paris, perd son père en 1871, et la paix venue, jugeant qu’il n’est pas fait pour la finance, il s’établit dans la bohème comme peintre. Bohème organisée et régulière, puisqu’il va tous les jours de la semaine prendre son petit déjeuner au café de Cluny, où il retourne l’après-midi s’attabler devant un verre d’absinthe, après avoir pris son seul repas quotidien dans un bouillon bon marché de la rue Racine.

Il fréquente les ateliers et salons de peinture et les cénacles littéraires : on le voit chez Nina de Villard de Callias (1863-1882), femme de lettres, poète et musicienne, maîtresse de Charles Cros, et qui reçoit outre ce dernier dans le salon intellectuel le plus coté de l’époque Catulle Mendès, Henri Rochefort, Jean Richepin, Villiers de l’Isle-Adam, François Coppée, Paul Verlaine, Stéphane Mallarmé, Maurice Rollinat, José-Maria de Heredia, Émile Zola, Alphonse Daudet, Édouard Manet, Edgar Degas, Léon Gambetta et l’astronome Camille Flammarion.
Jean Richepin, Maurice Bouchor et lui deviendront inséparables : ils fondent ensemble le groupe des Vivants. Considérant les Richepin comme sa seconde famille, il les rejoint souvent pour des vacances bretonnes dans leur maison de Pléneuf-Val-André (Côtes d’Armor). C’est d’ailleurs dans le cimetière de la station balnéaire costarmoricaine qu’il repose à côté de son ami Jean.
Son premier texte connu est la préface du catalogue du salon de peintures « Poil et Plume », où il expose et publie « Chanson vineuse », dans la République des Lettres, le 3 décembre 1876. Dix ans plus tard il est embauché par Jules Roques, directeur du Courrier français, pour y tenir une chronique en vers hebdomadaire. C’est le début des « gazettes rimées », qu’il étendra à d’autres publications : La Presse, journal boulangiste, de juin 1888 à mai 1890, puis Le Journal à partir de 1897. Il abandonnera Le Courrier au départ de Jules Roques, par fidélité à celui-ci, en 1908.
Alors qu’il était insensible aux honneurs, il est proposé par ses amis pour devenir membre de l’Académie Goncourt, afin qu’il puisse vivre de la pension associée, alors qu’il ne publiait plus de gazettes. Il y tiendra le « couvert » n° 7, jusqu’à sa mort le 3 décembre 1937. Il est fait chevalier de la légion d’honneur le 4 janvier 1924.
Se considérant comme un petit rimailleur du quotidien, indigne d’une publication officielle, Ponchon fut plus que réticent à la publication en recueils de ses gazettes rimées hebdomadaires. « (…) Je suis un poète de troisième rang, je ne puis admettre que l’on me mette au premier. », disait-il à Marcel Coulon (cité dans Toute la Muse). Malgré cela, et malgré lui, parurent, de lui des recueils de ses poèmes, La Muse au cabaret, en 1920 étant le seul livre publié de son vivant (il avait 72 ans).
Pour en savoir plus sur Ponchon, je vous renvois à les deux formidables émissions que France Culture lui a consacré en 20192.

Dans l’état actuel du dossier, nous ne savons pas comment Ponchon a eu connaissance du Pardon de Saint-Corneli. A-t-il visité Carnac depuis sa villégiature costarmoricaine ? Mais nous ne pouvons que nous délecter de ce texte à la fois moqueur, mais aussi très lucide sur les réalités et les affects mobilisés lors de ce temps fort de la vie religieuse et économique carnacoise.

SAINT CORNELI (Légende bretonne)
On raconte que, dans l’Armor,
Vivait un très saint homme,
Au temps où ce pays encor
Étaient aux mains de Rome.Corneli, tel était son nom, –
D’autres disaient Corneille,
N’importe. Fût-ce Agamemnon,
L’histoire est toute pareille…Sur un char traîné par des bœufs,
Pour n’aller pas trop vite,
Et sans être autrement verbeux
— Rapport aux laryngites, –Il allait, évangélisant
Cette terre païenne,
De ci, de là, prêchi, prêchant
La morale chrétienne.Un jour, aux plaines de Carnac,
Comme il ouvrait la bouche,
Se trouvant cerné tout à trac
Par des guerriers farouches,Il se cacha, – dit-on, – mais peu,
En ce péril extrême,
Dans l’oreille d’un de ses bœufs.
Difficile problème !Sans doute, il se fit tout petit
Ou fit l’oreille grande ;
Voilà ce que point ne nous dit
La naïve légende.De plus, ces guerriers, par bonheur
Et grâce à ses prières,
Comme avec l’aide du Seigneur,
Furent changés en pierres.Ce sont ces menhirs iroquois,
Absurdes, insolites,
Qu’on voit au pays carnacois
Et nommés mégalithes.Ce Corneille, encor aujourd’hui,
Voit respecter son culte :
Carnac ne jure que par lui ;
C’est le saint qu’il consulte.Il l’entoure d’attentions
Et d’un amour sans bornes,
Lui donne sa commission
Sur les bêtes à cornes.Un paysan s’aperçoit-il
Qu’une de ses ouailles
Languit de quelque feu subtil
Au sein de ses entrailles :« Grand saint, – dit-il, – si, par pitié,
Tu veux guérir ma bête,
Je t’en donnerai la moitié
Pour le jour de ta fête. »Le saint guérit toujours. Et quand
Arrive l’échéance,
Notre heureux et madré croquant
Partage en conscience…Sa conscience à lui, – s’entend, –
Large au moins d’une lieue.
Il garde sa bête – on prétend –
Et donne au saint la queue.Encore, ô grand saint protecteur !
Voilà qui te la coupe :
C’est le détestable recteur
Qui en fait de la soupe.
RAOUL PONCHON – Le Journal – 22 septembre 1902
Cyrille Chaigneau pour Les Vaisseaux de Pierres
- Mais restont modeste, si la quantité de la production de Ponchon est vertigineuse… la qualité elle, laisse parfois à désirer… Pochon le reconnaissait bien volontiers. ↩︎
- https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/une-histoire-particuliere-un-recit-documentaire-en-deux-parties/raoul-ponchon-1848-1937-le-veau-rechauffe-est-meilleur-froid-5240820 ↩︎
Pour citer cet article : Chaigneau C., 2025. « Anthologie ( ) : « Carnac anthologie (5) : quand Raoul Ponchon (1848-1937) se moquait du pardon de saint Cornely dans une « gazette rimées » », in : Les Vaisseaux de Pierres. Exploration des imaginaires autour et sur les mégalithes de Carnac et d’ailleurs, mis en ligne le 22 juin 2025.- https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/, consulté le : …*


