Une légende de l’archéologie des mégalithes : le « cromlech » de Nanterre !

  • Dernière modification de la publication :22 novembre 2023
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En France, une des premières représentations graphiques connues d’un monument ressemblant à une enceinte mégalithique, est le magnifique tableau anonyme de la deuxième moitié, voire de la fin du 16ème siècle, représentant Geneviève, la sainte patronne de Paris, gardant son troupeau au milieu d’une structure circulaire de gros blocs fichés dans le sol.

Pour lire ce texte en musique, la Sonnerie de Sainte-Geneviève du Mont de Paris de Marin Marais (1656-1728)
par Jordi Savall (Le Concert des Nations), pour bande son du film d’Alain Corneau “Tous les matins du monde”, 1991
(https://www.youtube.com/watch?v=EbfcnTHWLrA)

Le tableau

Peinture à huile sur panneau de bois, de 80 sur 121 cm, ce chef-d’œuvre de l’art génovéfain, probablement réalisée par un peintre flamand marqué par l’école de Fontainebleau, est très italianisant dans le traitement du détail même s’il reste gothique dans sa composition. La sainte est figurée vêtue d’un costume raffiné, robe rose, manteau vert, diadème ; elle tient une houlette de bergère de la main droite, et un livre dans la main gauche. Coloris et perspective sont remarquables. Assise sur un assemblage appareillé de pierre sèche, Geneviève occupe le centre d’une enceinte circulaire de trente-huit pierres dressées, dont l’une est cachée derrière le buste de la sainte. Assez rapprochées mais non tangentes, elles sont toutes différentes par leurs formes et leurs tailles. Si l’on se réfère à la stature de la sainte, le plus haut des monolithes ne dépasse pas un mètre. D’un diamètre apparent d’une petite dizaine de mètres, l’ensemble est placé dans une prairie et sert d’enclos à son troupeau. Un chemin passe à gauche se dirigeant vers un cours d’eau qu’on entrevoit derrière des taillis, probablement la Seine. Dans le fond, dans un relief assez accusé, se détache une vue de Paris prise de l’est. Imaginaire dans son ensemble on reconnaît pourtant la butte et l’abbaye de Montmartre, l’enceinte Charles V, les tours de Notre-Dame, la Bastille et le Temple [Montgolfier 1986, p. 27].

Autrefois installé dans la chapelle Saint-François-Xavier de l’église Saint-Merri, rue Saint-Martin, dans le 4ème arrondissement de Paris, le tableau est aujourd’hui conservé et exposé dans le parcours permanent du Musée Carnavalet – Histoire de Paris (n° inventaire : CAO-MER78/001).

Quand l’histoire de l’art rencontre la préhistoire

Cette œuvre est surtout connue des historiens de l’art et des spécialistes de l’histoire religieuse pour son iconographie particulière de la Bergère en majesté appliquée à sainte Geneviève et pour ce qu’elle dit de son patronage sur Paris. Mais les premiers préhistoriens s’y intéressèrent pour une autre raison. Il ne faisait aucun doute : « Son parc est un cromlech, ancien monument (…), formé de pierres disposées en cercle » [Boutin 1892, p. 42].

Pourtant, les membres fondateurs de la Société préhistorique française se penchent avec précaution, voir circonspection sur le document [Létienne 1904], à l’instar du préhistorien picard Georges Stalin qui, perplexe, indique que des enceintes « ayant un air de parenté avec les cromlechs » existaient dans le département de l’Oise, à savoir des clôture de cimetières, formées de bornes de grès brut, fichées en terre et assez rapprochées les unes des autres. Graves [Louis Graves, géologue, botaniste, archéologue et ethnologue français, 1791-1857, ndlr.] en compte 44 pour l’arrondissement de Beauvais et 4 pour l’arrondissement de Clermont » [Stalin 1905, p. 17]. On peut ainsi signaler les clôtures encore visibles des anciens cimetières paroissiaux de La Neuville-d’Aumont et de Corbeil-Cerf, deux communes proches, dans le département de l’Oise, à moins de 50 km au nord de Nanterre.

Mais bientôt l’enthousiasme l’emporte sans retenue pour ce qui apparaît aux yeux des sociétaires comme la plus ancienne représentation connue d’un monument mégalithique [Ballet 1912, p. 494]. Marcel Baudouin (1861-1941), après avoir pensé à un « cercle péritaphique, entourant une sépulture dolménique, probablement détruite depuis longtemps », penche pour « un vrai cromlech, type Kergonan (…) car les pierres de l’enceinte, d’ailleurs un peu petites, se touchent toutes (…) d’ordinaire, en effet, dans les cercles péritaphiques, les piliers ne se touchent pas ainsi ou sont moins rapprochés » Et s’il admet, qu’il « faut être très prudent, quand il s’agit de “fichades” qui ne dépassent pas 1m50 de hauteur », on comprend bien que cette réserve n’est que de pure forme et qu’il penche résolument pour l’hypothèse d’un monument mégalithique christianisé [Baudouin 1912, p. 495].

Marcel Hébert (1851-1916), ancien prêtre, professeur de philosophie à l’école Fénelon à Paris puis à l’Université libre de Bruxelles, ramène bientôt ses collègues vers la plus élémentaire prudence scientifique en leur opposant la rigueur d’un examen historique, philologique, hagiographique et iconographique d’un dossier qui apparaît beaucoup plus complexe que ce que l’on pourrait attendre [Hébert 1914 ; Hébert 1915a ; Hébert 1915b]. En effet, si l’enceinte peut sembler avoir été représentée d’après nature [Ballet 1912, p. 494], nous n’avons aucune preuve de son ancienneté, encore moins de son origine préhistorique, et les seuls souvenirs que l’on en ait conservés viennent de témoignages religieux.

Le Parc de Sainte Geneviève à Nanterre

Dans ses Antiquitez et recherches des villes, chasteaux et places plus remarquables de toute la France publiées en 1609, l’historien et généalogiste tourangeau André Du Chesne (1584-1640) indique : « Une lieue encore par deça [Saint-Germain] est le village de Nanterre, où Saincte Geneviesve du premier point de sa naissance veid pleuvoir sur sa teste toutes les divines faveurs que le Ciel peut espandre sur ceux qu’il veut rendre divinement heureux. / Là se void le parc où l’on tient que ceste sainte vierge gardoit les troupeaux de son père ; parc tout enceint de grosses pierres pour marque éternelle de sa première et simple condition, et parc lequel n’est jamais couvert d’eaux, encore que tous les champs voisins en soient souvent inondés par le rebord de la rivière » [Du Chesne 1609 ; cité dans : Hébert 1914, p. 375-376]. Probablement n’a-t-il jamais vu le monument en question et il écrit : « là se void » pour : « on dit ». Il ne nous fournit donc pas une information de première main, et d’ailleurs il avoue dans sa préface. « Amy lecteur, ne t’imagine pas que j’ay entrepris le voyage de la France, de ce grand et florissant royaume, pour voir toutes les villes, places et chatteaux dont je présente ici les antiquitez et singularitez plus remarquables, ny moins encore afin de contempler les situations d’icelles. / C’est que j’ai glané de la moisson fertile / Des plus gentils esprits (…) » [Du Chesne 1609 ; cité dans : Hébert 1915a, p. 53]. Qui sont ces informateurs ? Nous n’en savons rien !

En 1612, le théologien et historien bénédictin dom Jacques Du Breul (1528-1614), prieur claustral de l’abbaye parisienne de Saint-Germain-des-Prés, reprend cette mention mot pour mot dans son Trésor ou Théâtre des Antiquitez de Paris : «  [Nanterre] se voit le parc où l’on tient que cette sainte vierge [Geneviève] gardoit les troupeaux de son père ; parc tout enceint de grosses pierres pour marque éternelle de sa première et simple condition, et parc lequel n’est jamais couvert d’eaux, encore que tous les champs voisins en soient souvent inondés par le debord de la rivière » [Du Breul 1612, livre IV, p. 1166 ; mentionné la première fois dans : Anonyme 1856, p. 392, 1 ill.].

Quarante ans plus tard, Georg Wallin Le Jeune (1686-1760), théologien luthérien et érudit suédois, futur évêque de Göteborg qui séjourna quelques temps à Paris, dit, sans citer ses sources, dans l’ouvrage qu’il consacre à Geneviève, que la sainte avait coutume de se « retirer avec ses moutons, dans un champ ou oratoire entouré de pierres, lesquelles n’empêchaient point de voir du dehors dans l’intérieur » [Wallin 1723].

On retrouve mention du « parc environné de grosses pierres » dans l’édition de 1863 de La Vie des Saints de François Giry (1635-1688) : « On montre auprès du village de Nanterre, lieu de la naissance de la sainte, un parc environné de grosse pierre, où l’on tient qu’elle se mettait dans son enfance pour faire ses dévotions en gardant les troupeaux de son père ; et l’on a souvent observé que la rivière ne couvre jamais ce parc, quoiqu’elle inonde par son débordement toutes les campagnes voisines » [Giry 1683, tome I, 3 janvier, p. 153]. Si ici, la phrase n’est pas copiée, il est certains que Giry connaissait l’œuvre de Du Chesne.

Notons que les textes antérieurs au 17ème siècle n’indiquent jamais le Parc de Sainte-Geneviève, mais le Pavé ou le Pré de Sainte-Geneviève [Lambotte 1969, p. 65]. Ainsi, un registre des ensaisinements de la Seigneurie de Nanterre pour la période avril 1556 – décembre 1686, signale une terre justement appelée « la Pierre de Sainte-Geneviève » [Archives nationales. S 1703, citée par Lambotte 1969, p. 16]. Il ne fait aucun doute que c’est le même lieu .

En fait, ces différents textes ne nous ramènent qu’à un seul témoignage de seconde main, celle de l’ecclésiastique tourangeau. Pour autant, vu le succès des ouvrages en question, leurs nombreuses rééditions, il est difficile de contester que quelque chose d’objectif répondit, à Nanterre, à ces affirmations [Hébert 1915a, p. 54]. Il apparaît donc bien qu’au début du 17ème siècle, cette enceinte existait encore, mais considérée comme simple clôture, un parc à bestiaux !

De fait, l’origine récente de ladite clôture est reconnue par l’abbé Jean Lebeuf (1687-1760) dans son Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris, parue en 15 volumes de 1754 à 1758 : « La clôture des pierres du parc où Geneviève restoit, et de laquelle Du Breul fait mention, ne donne pas plus de force à cette tradition, non plus que la remarque que dans les débordements l’eau n’y atteint jamais. Tout cela est une amplification de ces tragédies pieuses, dans lesquelles on représentoit, il y a trois ou quatre siècles, la vie de cette sainte. Il en reste un manuscrit à l’Abbaye de son nom » [Lebeuf 1754-1758, t. 3, p. 75, note 1 – ndlr : ce manuscrit est aujourd’hui considéré comme disparu ou n’ayant jamais existé].

Il ajoute : « Hors le bourg [de Nanterre, ndlr], à moitié chemin ou environ du pont de Chatou, est encore une autre chapelle très petite du même titre de Sainte-Genevière, entourée de quelques arbres, bâtie, à ce que l’on dit, à l’endroit où elle garda les moutons de son père, dans le système qu’elle a été bergère. Mais, pour que cette chapelle en servit de preuve, il faudrait qu’elle soit plus ancienne qu’elle n’est et qu’il ne parût pas, au contraire, qu’elle a été nouvellement bâtie pour aider à confirmer les idées des peintres ». Pour Lebeuf, cette clôture et la chapelle proche ne sont que le résultat de la mise en scène naïve d’un pèlerinage populaire, lui-même insufflé par l’Église et en particulier les Génovéfains.

Dans le Bulletin de la Société d’Excursion scientifiques de 1915, on peut lire que l’on « voyait bien, il n’y a pas très longtemps, à droite de la voie ferrée, un peu avant d’arriver à la station de Nanterre, plusieurs blocs de pierre servant de bornes entre les champs et ayant, tant comme formes que comme dimensions, une certaine ressemblance avec ceux figurés sur le tableau de Saint-Merri ; mais il n’est nullement prouvé qu’ils aient fait partie du vieux cromlech ».

La chapelle est encore visible sur un plan de la paroisse dressé en 1781. Quant à l’enceinte de pierre, il semble qu’elle existait encore vers le milieu du 18ème siècle sur la droite de la route de Chatou, sans que l’on sache quand elle fut détruite, probablement pendant la tourmente révolutionnaire, à moins que ce ne fût lors de la construction du chemin de fer de Paris au Pecq vers 1838. On y voit un secteur d’exploitation de sables et graviers sur les cartes de la fin du 19ème siècle.

Il était une bergère….

La maigreur du dossier historique et archéologique nous oblige à considérer cette représentation de sainte Geneviève comme bergère sous un autre angle, celui de son hagiographie. En effet, jusqu’au 16ème siècle, aucun texte ne fait allusion à ces fonctions pastorales [Kohler 1881, p. VIII]. L’iconographie génovéfaine médiévale dérive tout droit des textes hagiographiques et montre la sainte patronne de Paris un cierge à la main [Lanzuala Hernandez 2005]. Ainsi, la vita de sainte Geneviève (420-vers 500), racontée au 13ème siècle par le dominicain italien Jacques de Voragine (1228-1298) dans sa très célèbre Légende dorée, raconte qu’un samedi, la nuit, au moment où les coqs chantaient, Geneviève et ses compagnes s’acheminant pour prier vers la basilique de Saint-Denis, le cierge que portait l’une d’elles s’éteignit. Ses compagnes, épouvantées par la terreur de la nuit, furent saisies de peur, mais lorsque la sainte eut pris le cierge dans sa main, la flamme se ralluma spontanément [Voragine, vers 1261-1266]. Une variante la montre, le cierge à la main, entre un démon qui éteint la flamme et un ange qui la rallume . Malgré le concile de Trente (1542) et la reprise en main de l’iconographie sacrée qui s’ensuit, elle demeure inchangée dans le gros traité du théologien flamand Johannes Molanus (1533-1585) [Molanus 1570].

Par la suite d’une contamination avec la légende de sainte Marguerite apparaît dans les textes un bouleversement des données : la pucelle de Paris devient bergère [Réau 1958, p. 563]. Ce nouveau motif s’impose au 16ème siècle. Or tout semble indiquer que se sont les images qui créent une tradition nouvelle, d’autant qu’elles apparaissent dans la mouvance de l’abbaye Sainte-Geneviève elle-même.

Ainsi début 1513, un érudit venu étudier à Paris, Pierre du Pont, dit encore Pierre l’Aveugle ou Pierre de Bruges, affirmant avoir été guéri par la sainte, compose un Genovefeum, long poème à la gloire de sa bienfaitrice, divisé en 9 livres à l’instar de l’Enéide. Il y dépeint Geneviève enfant, chargée de garder les troupeaux paternels [Lesêtre 1901, p. 186 qui cite : Gallia christiana, t. VII, édition 1744, col. 766 ; Dubois, Beaumont-Maillet 1982, p. 140].

Une première hypothèse consiste, pour rendre compte de ces modifications, à la diffusion de la mode pastorale dans la littérature contemporaine ou l’apparition du motif des bergeries dans la peinture de ce temps [Cahier 1867, t. I, p. 156]. Si l’écrivain Honoré d’Urfé (1567-1625) vient tout juste de lui donner ses lettres de noblesse avec son Astrée, le processus est à peine entamé et ne saurait expliquer un passage à l’iconographie. Georges Duby y voit plutôt une contamination (conjoncturelle) des attributs de Jeanne d’Arc à ceux de Geneviève [Duby G. dir. 1988].

La vie de ces deux femmes comporte des points communs. Le parallélisme est frappant : l’une et l’autre ont été appelées par Dieu pour sauver leur pays et ses habitants en une période difficile de dangers imminents. C’est ainsi que l’invasion de la France par les Hordes d’Attila, rappelle l’invasion des Anglais et Geneviève invoque les saints patrons de la France, un peu à la façon dont le fait Jeanne. Enfin, il est même question, dans un mystère de 1450 dont l’auteur semble bien être un religieux génovéfain, d’un supplice par le feu que les hagiographes n’ont jamais mentionné. Son « auteur – écrit Laure Beaumont-Maillet – n’ose pas encore s’écarter par trop de l’histoire, ne veut pas encore faire de Geneviève une bergère, mais ce qui est incontestable, c’est qu’il favorise autant que possible l’identification de Geneviève à Jeanne. » [Dubois, Beaumont-Maillet 1982].

Le tableau de l’église Saint-Merri se situe donc dans un réseau dense de significations, et rejaillira sur l’iconographie ultérieure de la sainte. C’est une allégorie construite probablement sous la conduite d’un théologien. Ici, Geneviève est rapprochée de l’évêque qui veille sur sa cité ; l’enceinte de pierre renvoie à la muraille de Paris, symbole de la protection assurée par la sainte au peuple parisien. À ce propos, l’archéologue et historien de l’art jésuite Charles Cahier (1807-1882) indique qu’une estampe ancienne, présentant la sainte en train de rassurer les Parisiens contre la terreur répandue par Attila, la montre priant sur les murailles de la ville, transformées en une sorte de bercail qui entoure et protège les brebis [Cahier 1867, t. I, p. 156].

Geneviève siège en majesté, tenant sa houlette comme l’évêque sa crosse. Elle devient un symbole de rassemblement et de concorde civique. Chèvres et moutons se pressent autour d’elle : les brebis représentent, selon la norme établie, les élus ; les boucs, les réprouvés. Certains moutons sont blancs, d’autres noirs : dans le contexte des Guerres de Religion, il n’est pas interdit d’y voir catholiques et protestants réunis sous l’égide de la sainte bergère. Et ce mouton noir qui s’approche d’elle en signe d’allégeance, a été vu comme le roi Henri IV lui-même, récemment abjuré et entré à ce prix dans l’enceinte de Paris [Duby dir., [Lobrichon] 1988, p. 100].

D’autres indices renforcent l’idée d’une élaboration iconographique à partir d’éléments légendaires plus ou moins disparates, comme, par exemple, le thème de l’inondation arrêtée évoqué par André Du Chesne [Du Chesne 1609]. Ce motif revient en effet plusieurs fois dans les récits des miracles attribués à la sainte. Un jour, près de Meaux, grâce à sa prière, un orage se déverse sur les champs alentours, épargnant sa propre moisson [Bollandistes. Acta sanctorum, t. I, 3 janvier, p. 147]. Au 9ème siècle, une terrible inondation de la Seine entoure, sans y toucher, son lit, pieusement conservé dans son ancienne demeure [Bollandistes. Acta sanctorum.- t. I, 3 janvier, p. 148, § 8 – « ambientibus quidem ab aquis circumdatus, sed non infusus ; ascenderant enim aquae usque ad medium vitrearum (…) Sancta Génovefa… absens corpore sed virtute praesens, irruentes acquas cohibuit et in murum suspendit » ; Lesêtre 1901, p. 76, 163]. Il s’agit donc ici de la simple utilisation, application nouvelle et ingénieuse au Parc Sainte-Geneviève, d’un motif de miracle déjà connu, afin d’assoir le pèlerinage populaire qui se pratique sur les traces de Geneviève à Nanterre [Hébert 1915a, p. 56].

Un correspondant de Marcel Hébert, l’archéologue nancéien Léon Germain de Maidy (1853-1927) complètera bientôt son analyse. L’enceinte de pierre qui entoure Geneviève pourrait en effet n’être qu’un symbole mystique, analogue à l’hortus conclusus (« jardin enclos » en latin), qui a joué un grand rôle dans l’iconographie chrétienne, aux 15ème et 16ème siècles, dans la poésie mystique et la représentation artistique de la Vierge Marie. On lui appliquait les paroles de la Bible : « « Hortus conclusus soror mea, sponsa ; hortus conclusus, fons signatus / Ma sœur et fiancée est un jardin fermé ; un jardin enclos est une source scellée. » [Cantique des Cantiques IV, 12 de la Vulgate]. Ces comparaisons réalistes du vieux chant d’amour, revisité par les mystiques, devinrent des symboles de la pureté parfaite de la Vierge, les emblèmes du dogme de l’Immaculée conception de Marie, à savoir que Marie, mère de Jésus, était libre du péché originel dès le moment de sa conception, le schéma couvrant aussi la notion de conception virginale de Jésus. On la représente donc dans un jardin entouré d’un treillis, ou d’un clayonnage, une palissade, une muraille ; les occurrences en sont innombrables [Malou 1856].

On connait par exemple dans les fonds anciens de la bibliothèque de Rouen, la représentation d’une chasse à la licorne datant de la première moitié du 16ème siècle, où l’on voit Marie au centre d’un mur crènelé de très petite dimension [Lacroix 1869, p. 477, fig. 344]. Ce motif de la chasse à la licorne eut un grand succès dès le 15ème siècle : la licorne, animal fabuleux, passait pour ne pouvoir être capturée que par une vierge. La licorne, chassée par l’ange Gabriel et se réfugiant dans le sein de Marie, c’est l’image du Verbe divin s’incarnant en Marie au moment de l’Annonciation [Germain de Maidy 1897 ; Letouzey ????, [article] Licorne].

L’enceinte symbole de la virginité inviolée passa de la Vierge Marie à d’autres vierges ; ainsi on découvre dans une estampe datée de 1418 et conservée à la bibliothèque royale de Bruxelles, sainte Catherine, sainte Barbe, sainte Marguerite et une autre sainte non identifiée, associées à Marie dans un hortus conclusus à palissade [Lacroix 1869, p. 311, fig. 240]. Ce motif fut d’ailleurs étendu à de simples personnifications : par exemple la Liberté hollandaise, pour symboliser l’inviolabilité des droits qu’elle représentait [Germain de Maidy 1897, fig. 2].

Autre question : la structure circulaire du notre tableau ne relève t-elle pas simplement d’un choix purement artistique, esthétique et picturale ! De même pour la forme des pierres, possible fantaisie du peintre qui aurait remplacé les dispositifs habituellement utilisés pour représenter l’hortus conclusus par un dispositif plus rustique et plus pittoresque, que l’on aurait ensuite plus ou moins imité au pèlerinage de Nanterre [Hébert 1915b, p. 240]. Comme quoi n’est pas cromlech préhistorique qui veut !!!

De l’invention de la réalité !!!

Losque John Peek compile l’ensemble des données disponibles pour son inventaire des monuments mégalithiques de la Région Parisienne publié aux éditions du CNRS en 1975, c’est ce tableau qu’il met en couverture. Pour autant, il passe totalement à côté du dossier historiographique et mythologique. Estimant l’existence du monument « probable », et ajoute qu’il « a du être , non pas un vrai “cromlech” mais l’enceinte d’une sépulture à tumulus de l’Age de Bronze semblable à celle de Saint-Maur-des-Fossés », découverte et fouillée par l’archéologue Louis Leguay dans les années 1860 [Peek 1975]. C’est ici un magnifique exemple d’une « cueillette de cerises » argumentaire.

Nous l’avons vu, la découverte du tableau de l’église Saint-Merri avait suscité un certain enthousiasme dans la communauté préhistorienne du début du 20ème siècle, engouement qui avait peut-être été aussi influencé par l’étymologie latine de Nanterre : Nemetodurum qui rappelle que l’endroit était à l’époque gauloise un sanctuaire sacré et possiblement fortifié. Or la présence d’un « cromlech » à Nanterre venait soutenir l’émotion développée par nombre d’historiens de l’époque. Émotion qui, à mots couverts, en encore prégnante dans une monographie d’histoire locale parue en 1982. Gilbert Wasserman écrit : « il serait (…) tentant de dire que c’est par ce lieu que Nanterre est entrée dans l’Histoire et que c’est de lui qu’elle tire jusqu’à son nom » [Wasserman 1982, p. 17]. Petite parenthèse : les fouilles archéologiques récentes à Nanterre ont révélé un vaste quartier d’habitation et une nécropole datant du 4ème et du 2ème siècle avant l’ère commune remettant en cause la localisation de Lutèce sur l’île de la Cité à Paris. Peut-être a t-on là les vestiges de la véritable capitale des Parisii !

Si on ne peut pas soupçonner Jean-Pierre Mohen (1944-2021), de souscrire à cette émotion celtomane d’un autre temps, il s’engouffre très imprudemment dans un autre et ancien biais historiographique des études mégalithiques, celui de la « christianisation » des architectures monumentales préhistoriques, en écrivant : « Ainsi apparait la symbolique religieuse de ce cercle protecteur, et l’alliance du christianisme avec la religion païenne » [Mohen 1998, légende p. 20] ; « (…) une des plus anciennes représentations de monument mégalithique [qui] allie christianisme et religion païenne » [Mohen 1989, légende p. 13].

Plus récemment, Anne Lehoërff le rejoint dans une vaste synthèse sur la préhistoire européenne publiée en 2016 : « Le syncrétisme associe ici une image de sainte, protectrice de son troupeau, avec un monument mégalithique, présent dans le paysage, et relevant d’une réalité mal comprise mais considérée comme étant très ancienne et puissante » [Lehoërff 2016, légende p. 185]. Répétée comme une antienne, l’affirmation devient vulgate.

L’unicité d’un tel monument pour la Région Parisienne ne les interrogent même pas ! Aucun doute, il s’agit bien d’un monument de la préhistoire récente ! Or, en toute objectivité, rien ne vient confirmer le caractère préhistorique de cet agencement de pierres. Bien au contraire, tout plaide en faveur d’une construction moderne. Il n’en reste pas moins que l’objet est là, dans sa forme, celle d’une enceinte de grosses pierres. Cela devrait suffire à notre bonheur.

Cyrille Chaigneau pour Les Vaisseaux de Pierres
Merci à Nicolas Charmet pour ses addenda et à Philippe Le Port pour sa relecture attentive
Merci à Coline, ma fille, pour sa récente visite au Musée Carnavalet.

« Y’en a un peu plus, je vous l’mets quand même ? » 

Strictement anecdotique, mais que voulez-vous, le collectionisme, même éclairé, est ce qu’il est, et on ne refait pas ! Vous allez comprendre le niveau de la névrose !

L’abbaye Royale de Celles-sur-Belle placée depuis le 27 août 1651 sous l’Ordre des Génovéfains, conservait un tableau anonyme (18ème siècle) représentant “Sainte Geneviève en bergère”, assise au pied de ce qui ressemble furieusement à un menhir.

Anonyme. Sainte Geneviève en bergère (18ème siècle). Abbatiale de Celles-sur-Belle (Deux-Sèvres). Classé au titre objet mobilier (20 février 1978) – (c) Région Nouvelle Aquitaine, Inventaire du patrimoine culturel

C’était la “Minute Nécessaire” du gars Cyrille… 20 ans qu’il bosse le sujet !

Bibliographie

  • Anonyme, 1856. Une légende de Sainte Geneviève. In : Le Magasin pittoresque, 24ème année, 1856.
  • Ballet, 1912. Un cromlech à Nanterre, dans : Bulletin de la Société préhistorique française, t. 9, 1912, n° 8.- p. 492-494, 1 photo. n.b.
  • Baudouin M., 1912. [suite de : Ballet 1912], dans : Bulletin de la Société préhistorique française, t. 9, 1912, n° 8.- p. 494-495.
  • Boutin H., 1892. Légende des Saints du Propre de l’Eglise de Luçon, etc..- Fontenay-le-Comte, 1892.- in-8°.
  • Duby G. dir., [Lobrichon G., collab], 1988. L’histoire de Paris par la peinture.- Paris, Belfond, 1988.- 231 p.
  • Du Breul J., 1612. Le Théâtre des antiquitez de Paris, où est traicté de la fondation des églises et chapelles… de l’institution du parlement, fondation de l’université et collèges et autres choses remarquables.- Paris, P. Chevalier, 1612.- in-4°, XVI-1310 p. et la table, fig.
  • Du Chesne A., 1609. Les antiquités et recherches des villes, châteaux et places plus remarquables de toute la France, divisées en huit livres, selon l’ordre et ressort des huit parlements. Œuvre enrichi tant des fondations, situations, et singularitez desdites Villes et Places que de plusieurs autres choses notables concernantes les Parlemens, Jurisdictions, Eglises, et Polices d’icelles.- Paris, Jean Petit-Pas, 1609.- 2 parties en 1 vol. in-8 ° [deuxième édition 1614 ; réédition revue et augmentée par Claude Malingre sous le titre : Les antiquités et recherches des villes, chasteaux et places les plus remarquables de toute la France.- Paris, 1614].
  • Dubois J., Beaumont-Maillet L., 1982. Sainte Geneviève de Paris : la vie, le culte, l’art.- Paris, Beauchesne, 1982.- 167 p., ill. n.-b. et coul.
  • Cahier C., 1867. Caractéristiques des saints dans l’art populaire, énumérées et expliquées par le P. Ch. Cahier.- Paris, Poussielgue frères, 1867.- 2 vol. in-fol., fig.
  • Germain de Maidy L., 1897. La chasse à la Licorne et l’Immaculée conception.- Nancy, 1897 [plaquette extraite du journal l’Espérance].
  • Giry F., 1683. Les Vies des Saints, composées par le père Simon Martin, corrigées et augmentées par le père Giry.- 1683.
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Pour citer cet article : Chaigneau C., 2023. Une légende de l’archéologie des mégalithes : le « cromlech » de Nanterre !. In : Les Vaisseaux de Pierres. Exploration des imaginaires autour et sur les mégalithes de Carnac et d’ailleurs, mis en ligne le 26 mai 2023.- https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/, consulté le : …

Cet article a 3 commentaires

  1. Anne

    Et en musique c’est encore mieux ! Merci pour cette analyse

  2. Les vaisseaux de pierres

    Merci Anne !

  3. Claude

    C’est un article très fouillé où j’avoue m’être parfois perdu…
    Malheureusement, je crois que n’en saurons pas plus au sujet du Parc Sainte-Geneviève, de son “cromlec’h” et de sa chapelle. La route de Chatou, la ligne de chemin de fer Paris-Saint-Germain, la gare de marchandises de Nanterre-Rueil-Malmaison puis l’autoroute ont complètement bouleversé les lieux.
    Claude

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