Trésors de nos musées (13) : « Sacrifice sur un dolmen » par Jean-Baptiste Cariven, petit maître oublié du mouvement décadentiste

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Du 2 juillet au 18 septembre 2022, les musées de la ville de Gaillac (Tarn) présentaient une exposition rétrospective de l’œuvre d’un artiste peintre largement oublié : Jean-Baptiste CARIVEN (Broze, 1843-1904, Montauban). Depuis la mort de l’artiste, plusieurs centaines d’œuvres (huiles sur toile, eaux fortes, aquarelles, dessins, etc.) attendaient dans le domaine familiale de Gaillac. C’est la redécouverte récente et l’étude du fonds de l’atelier de l’artiste qui furent à l’origine de ce projet de double exposition au musée des Beaux-Arts et au musée de l’Abbaye, impulsé par leur conservateur, Bertrand de Viviès, permettant ainsi de découvrir cet artiste peintre, graveur et illustrateur anticonformiste et de grand talent.

Quelles éléments biographiques

Formé auprès de maîtres à Gaillac, il entre en 1862 à l’école des Beaux-Arts de Toulouse, dans l’atelier de Jules Garipuy (1817-1893). C’est à cette époque qu’il commence sa carrière de graveur et qu’il illustre la première page du Mémorial de Gaillac (1863-1864). En 1868, les difficultés économiques de sa famille, liées à une épidémie de phylloxera qui ruine le vignoble gaillacois le poussent à prendre un poste de professeur de dessin à Montauban. Il est ensuite mobilisé durant 7 mois en 1870 pour la guerre franco-prussienne.

Il entre en 1871 à l’École des Beaux-Arts de Paris dans l’atelier Cabanel (1823-1889). Suivant les recommandations de son ami Charles Ponsin-Andarahy, il se livre à l’étude des chefs d’œuvre du Louvre et est admis au Salon de Paris en 1878 avec son aquarelle Le Christ entre les deux larrons, excellente copie de Rubens. Cariven travaille parallèlement pour des revues comme L’Artiste ou Illustration nouvelle. Il réalise à ce moment-là plusieurs expositions de gravures à Toulouse et Clermont-Ferrand où il reçoit en 1880 la médaille du concours régional d’eaux fortes et aquarelles.

Il s’installe ensuite à Montpellier où il est nommé enseignant à l’École Normale d’Instituteur en 1883. Ces années-là marquent le début de sa maturité de peintre avec sa prédilection pour les grands thèmes mythologiques et bibliques. En 1888, il répond à une commande du musée Plantin-Moretus à Anvers (Belgique), et son Christ en Croix d’après Rubens entre au musée. Il existe également une très belle gravure au musée de Lisle-sur-Tarn Les chevaliers d’Emmaüs.

Dans la deuxième partie des années 1890, Cariven voyage dans l’Aubrac d’où il ramène une jolie série d’aquarelles témoignant des lieux et coutumes de la région. Il finit par s’installer à Montauban où il enseigne au Lycée Ingres jusqu’en 1903, date de sa retraite et de la mort de sa compagne. Il la suit en 1904, succombant à une néphrite chronique.

Si pour subvenir aux besoins de sa famille, il met son œuvre au second plan pour devenir professeur, il continue néanmoins à produire, à chaque moment de libre, des œuvres peintes et gravées tout à fait singulières. Ses peintures, proches des Pompiers et des gravures qui allient le fantastique au symbolisme le plaçant nettement dans la mouvance du décadentisme, avec une propension à un érotisme et à un anticléricalisme teinté d’humour qui caractérisent ses productions restées privées.

Le décadentisme1 est une émotion littéraire et artistique qui s’est développé principalement au cours des vingt dernières années du 19ème siècle et consistant en un attrait pour l’irrationnel, la mort, le mystère et un rejet de la science. Cette esthétique « fin-de-siècle » relève plus d’un état d’esprit, d’une attitude, d’une posture que d’un véritable mouvement ou école artistique. Mais il existe un lien entre une certaine forme de lyrisme et le décadentisme, lequel est un des symptômes manifestes de la modernité.

Sacrifice sur un dolmen

Cette huile sur toile donne une parfaite idée de ce qu’ « art pompier » veut dire. Cariven graveur s’inspire beaucoup des mythes antiques : Mort de Didon, Sacrifice de la Virginité à Priape, Virginie et Virginius, Vénus lance l’Amour, et les traite dans le ton de son époque : une pointe d’érotisme et une certaine grandiloquence, dans les poses et postures.

L’art pompier, comme le théâtre de son époque fait dans le maximalisme. C’est ce qu’on retrouve dans ce « Sacrifice sur un dolmen » : les yeux sont révulsés ou exorbités, les bouches hurlantes mais le regard lubrique du sacrificateur désamorce le tragique de la situation, lui permettant un petit pas de côté. Le peintre se moque de son sujet, et prend de la distance avec la celtomanie très en vogue à son époque, celtomanie placée au cœur du roman national de la 3ème République2.

Cyrille Chaigneau pour Les Vaisseaux de Pierres

Sitographie et notes

  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9cadentisme ↩︎
  2. voir à ce sujet notre article sur Henri Martin : https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/henri-martin-historien-homme-politique-et-protecteur-des-megalithes/ ↩︎

Pour citer cet article : Chaigneau C., 2025. « Trésors de nos musées (13) : « Sacrifice sur un dolmen » par Jean-Baptiste Cariven, petit maître oublié du mouvement décadentiste », in : Les Vaisseaux de Pierres. Exploration des imaginaires autour et sur les mégalithes de Carnac et d’ailleurs, mis en ligne le 25 avril 2025.- https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/, consulté le : …

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