Les germaniques (1) : deux gravures de l’île de Rügen par Hermann Hirzel (1864-1939)

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C’est en croisant deux planches gravées d’Hermann Hirzel (1864-1939) parues dans la série Voyage et rêves de peintres allemands que notre attention a été attirée par l’île de Rügen. Située sur la Mer Baltique, c’est la plus grande île d’Allemagne. Elle fait partie du Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale et est suffisamment proche de la côte pour y être reliée par un pont. C’est une destination touristique prisée des Allemands depuis le 19e siècle. L’île a su mettre son patrimoine naturel en valeur. Le parc national de Jasmund est une des réserves de biosphère de l’UNESCO2. Elle conserve de nombreux vestiges archéologiques néolithiques et protohistoriques.

Les deux gravures montrent justement deux monuments mégalithiques. La première, intitulée « Ein Hünengrab » ou « Tombe de Géant » en allemand, représente un tumulus néolithique. L’autre, ayant pour titre « Die Opfersteine am Herthasee » à savoir « Les pierres sacrificielles au bord du lac Herthasee », montre un groupe de pseudo stèles néolithiques.

1. « Ein Hünengrab » (1902)

A première vue, nous avons affaire ici à un simple paysage vallonné de bord de mer. La gravure est joliment organisée en trois plans bien découpés et rythmés D’abord une bande herbeuse en légère déclivité ; derrière, une butte décalée sur la gauche, à la pente plus soutenue ; enfin, un versant de colline presque abrupte qui vient conduire notre regard vers la mer et un nuage bourgeonnant.

Le titre « Ein Hünengrab » / « Une tombe de Géants » est une surprise agréable, puisque même si nous n’apercevons rien qui puisse indiquer la présence d’un monument mégalithique, la simple lecture du titre nous fait comprendre que la butte n’est pas naturelle, et que les arbres protègent un monument funéraire de la Préhistoire récente.

La création de Hirzel, rythmée et sinueuse, est typique du style Art Nouveau, fortement mâtinée de japonisme : finesse du trait, aplats plutôt que volumes, décentrage du sujet, cadrage qui soustrait à notre regard la cime de l’arbre sur la butte.

Si le graveur n’utilise pas ici le registre du Romantisme, telle la dramatisation de la nature faite de nuages sombres ou d’arbres puissants malmenés par le vent – chez lui la nature est en paix – l’œuvre est malgré tout emprunte de romantisme, au moins dans l’esprit et évoque les tableaux réalisés à Rügen par Caspar David Friedrich (1774-1840), Carl Gustav Carus (1789-1869) ou Friedrich Preller l’Ancien (1804-1878). Le simple titre “Ein Hünengrab” suffit à charger le paysage d’une aura historique voire mythologique, mystique et contemplative.

Le « Hünengrab » de Hirzel représente-t-il un monument bien particulier, ou est-ce une représentation idéelle des masses tumulaires emblématiques du patrimoine pré et protohistorique de l’île de Rügen ? Hirzel ne nous donne pas d’indication, laissant la question ouverte. Au jeu des suppositions, on peut juste dire qu’il pourrait voir été inspiré par le tumulus de l’âge du Bronze de Speckbusch, qui jouxte aujourd’hui l’église de Göhren, le profil de la butte et la mer au loin concordent. A l’époque, l’église construite en 1939, n’existait pas et le recul était encore possible.

2. « Die Opfersteine am Herthasee« 

Ici Hermann Hirzel reproduit un monument de Rügen bien connu des touristes : au fond sur la butte la « Sagenstein » (la pierre légendaire) et au premier plan « der Opferstein » (la pierre sacrificielle). Dans la tradition populaire, la première servait, en cas de doute, à détecter les véritables filles vierges, seules autorisées à être immolées. La deuxième était le lieu de leur supplice, sacrifice par décapitation. Cette légende est un cas parmi tant d’autre de « tradition inventée » à une époque récente. Vers 1800, un aubergiste proche du Königsstuhl, la falaise de craie qui fait la célébrité de l’actuel Parc Naturel Jasmund, avait créé ce sujet d’intérêt supplémentaire pour attirer les clients et améliorer ses revenus.4

Une lithographie parue en 1833 les met déjà toutes deux en scènes. Aujourd’hui elles sont toujours en place sur le chemin qui traverse la forêt vers les falaises de craie et elles bénéficient chacune de leur petit panneau. Cette pseudo-légende donne à Herman Hirzel l’occasion de faire une belle représentation de sous-bois. Le soleil transperce les feuillages et éclaire par ci par là les troncs et les deux pierres. Herman Hirzel n’oublie pas de placer deux crânes au pied de la pierre pour qu’on en comprenne bien l’usage.

3. La série « Rügen » (1902)

Pour contextualiser ces deux gravures, il est intéressant de regarder la série Rügen dans son entièreté. On y constate d’abord l’absence totale de personnages. C’est dans « Das Schloss am Putbus » [le château à Putbus] que la présence humaine est la plus perceptible, de par l’architecture massive qui vient prendre possession du paysage. Dans « Die Opfersteine am Herthasee », ne reste d’humain que les deux crânes et une sente à peine marquée. Dans « Die Kirchhoff am Hiddensee » [le cimetière paroissial à Hiddensee], l’humanité s’efface sous les tombes, comme elle est recouverte par le tumulus de « Ein Hünengrab ». Dans « Aus Sellin abendstimmung » [ambiance du soir à Sellin], les lys ont plus d’importance que la ferme au loin. Aucune de trace de présence humaine, passée ou présente, n’apparaît sur les autres gravures de la série.

4. Voyages et rêves de peintres allemands (1900-1904)

Les deux planches de Hirzel font partie de la série Teuerdank. Fahrtenund Traüme deutcher Maler [Teuerdank. Voyages et rêves de peintres allemands]. Elle parait pendant 5 années de 1900 à 1904 à raison de 6 numéros par an, soit un total de 300 planches gravées réparties en 30 livraisons5. Chaque numéro est constitué d’une chemise de papier fort, de 28 par 33 cm, ornée d’une illustration en couleur au recto, et de la liste des numéros déjà parus en 4e de couverture. Elle contient 10 planches N&B sur un thème précis et réalisé par un seul artiste. Aucun texte d’accompagnement n’est livré.

La série met largement en avant le Jungend Still, équivalent en Allemagne de l’Art nouveau français. Ce style librement inspiré par la nature s’appuie sur l’esthétique des lignes courbes.

Les mégalithes sont peu présents dans cette série. Seules les deux gravures du n° 17 dédié à l’Île de Rügen par Hermann Hirzel abordent le sujet.

5. Hermann Hirzel

Le graveur sera en charge de trois des trente cahiers de la série : « Stimmungen » (le n° 2), « Rügen » (le n° 17) et « Leuchtende tage (neue folge den Stimmungen) » (le n° 25). Malgré cette reconnaissance il sera difficile pour lui de vivre de son art.

Hermann Robert Catumby Hirzel (6 juillet 1864 à Buenos Aires, Argentine – 7 juin 1939 à Berlin) est un pharmacien ainsi qu’un peintre, graveur, graphiste et dessinateur d’origine suisse.

Il était le fils du commerçant de Winterthour Julius Hirzel (env. 1824- ??) et de Linda von Schmidt (env. 1828-1917). Après sa scolarité à Genève, Hirzel fit un apprentissage de pharmacien, mais étudia ensuite la chimie et les sciences naturelles dans les universités de Genève et de Berlin. A Berlin, à la fin des années 1880, il décida toutefois d’interrompre ses études et de devenir peintre. Il suivit des cours à l’Académie des Beaux-Arts de Berlin, mais se forma également en autodidacte sous les conseils du peintre Karl Hagemeister,. Il fut influencé par les paysages naturels de la Marche de Brandebourg, mais partit également en 1890 en voyage d’étude en Sicile et dans la Campagna Romana.

Comme moyen d’expression particulier, il choisit la gravure, dont il avait lui-même appris la technique. En 1893, il reçut une médaille d’argent pour sa gravure exposée à l’ « Exposition internationale d’art » de Rome. La même année, il déménage à Berlin, où il se spécialise à nouveau dans les paysages de la Marche. En 1904, il se rendit en Russie – probablement pour des raisons financières – afin d’y travailler comme vendeur de coton. En 1910, il retourna à Berlin où il gagna sa vie, entre autres, comme graphiste utilitaire et se consacra à l’art du stylo.

Hirzel créa des feuilles de publicité, des enveloppes de billets, des ex-libris et d’autres petits objets d’art, y compris des bijoux en or et des travaux en émail. Il s’est particulièrement intéressé aux ornements floraux composés d’images de plantes stylisées. Cet art décoratif a été sa principale activité dans les années qui ont suivi. Nombre de ses gravures (gravures originales de paysages et lithographies) sont aujourd’hui archivées dans les cabinets d’estampes et les musées des arts décoratifs, notamment à Berlin, Wroclaw et Leipzig.6

Il réalise de nombreux ex-libris, certains sont conservés au Balaton Museum7. Aucun de ceux que nous avons pu consulter ne montre de monuments mégalithiques. La plupart représentent des arbres : pin, bouleau, chêne ou cyprès. On retrouve cet intérêt pour les arbres et la nature dans les planches des trois cahiers qu’il a fait pour l’édition de Teuerdank. Dans le 2e cahier, on trouve les titres suivants : Cypressen [cyprès], Pinien Frascati bei Rom [pin Frascati près de Rome], Kiefern [pin], Birken [bouleau], Weiden und Erlen [saules et aulnes], Pappeln (peupliers). Les autres planches, si elles ne portent pas un titre avec un nom d’arbre, représentent toutes un paysage arboré, arbre seul, bosquet ou sous-bois.

Conclusion

Cette pochette Rügen est artistique et non pas touristique. Son but n’est pas de faire une liste de tous les hauts lieux touristiques de l’île comme l’avait fait Ernst Heyn en 1884 dans « Bilder von der Insel Rügen », avec une planche de 21 vignettes.

Elle est conforme à la promesse de l’éditeur de présenter des « Voyages et rêves de peintres allemands ». Si Hirzel nous offre bien une vue du château de Putbus, des pierres à sacrifice de Hertasee et deux images des emblématiques falaises de craie du Königsstuhl, ces œuvres ne sont jamais animées de personnages. L’artiste préfère ici un arbre, là une dune, une fleur, une tumulation, mais pas de village de pécheur pittoresque, pas de station balnéaire, pas de phare d’Arcona, pas de ville de Bergen.

Il se situe à la charnière entre la tradition romantique et l’illustration moderniste du Jugendstil. La mort est effectivement présente : monument funéraire pré et protohistorique, pseudo pierres sacrificielles, crânes oubliés, cimetière en bord de mer. Le tout est emprunt de mélancolie : arbre solitaire, tronc déchaussé de la dune, bosquet en hiver.

Sa gravure « Ein Hünengrab » est une réussite poétique. Elle a toute sa place à bord des Vaisseaux de Pierres.

Philippe Le Port pour Les Vaisseaux de Pierres

Notes, bibliographie et webothèque

  1. Une Tombe de Géants [terminologie vernaculaire allemande pour désigner une tombe mégalithique]. Tirée de : Teuerdank. Voyages et rêves de peintres allemands. n° 17. Rügen : 10 images de Hermann Hirzel. Berlin : éditions Fischer U. Framke, 1902 ↩︎
  2. https://fr.wikipedia.org/wiki/Parc_national_de_Jasmund ↩︎
  3. Les « pierres à sacrifice » au bord du lac Herta ; tirée de : Teuerdank. Voyages et rêves de peintres allemands, n° 17. Rügen : 10 Bilder von Hermann Hirzel. Berlin : éditions Fischer U. Framke ↩︎
  4. Schmidt I., 2001. Hünengrab und Opferstein. Bodendenkmale auf des Insel Rügen (tombes mégalithiques et pierre sacrificielles. Monuments historiques sur l’Ile de Rugen). Hinstorff Verlag. 2001. p. 39. ↩︎
  5. Teuerdank : Fahrten u. Träume dt. Maler ; zwanglose Bilderfolgen lebender Künstler, Berlin : Fischer & Franke, 1.[1900] – 5.[1904] = F. 1-30 https://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/teuerdank ↩︎
  6. Hermann Hirzel : https://de.wikipedia.org/wiki/Hermann_Hirzel_(K%C3%BCnstler) ↩︎
  7. Herman Hirtzel Ex Libris en ligne https://www.europeana.eu/fr/collections/person/27736-hermann-hirzel ↩︎

Pour citer cet article : Le Port P., 2026. « Les germaniques (1) : deux gravures de l’île de Rügen par Hermann Hirzel (1864-1939) », in : Les Vaisseaux de Pierres. Exploration des imaginaires autour et sur les mégalithes de Carnac et d’ailleurs, mis en ligne le 6 janvier 2026.- https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/, consulté le : …

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