Les nordiques (1) : les Pierres Jumelles de Cambrai (Nord)

  • Dernière modification de la publication :29 décembre 2025
  • Post category:Histoire / Portrait de monument
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Elles ne sont pas bien spectaculaires : 57 cm pour l’une, 80 cm pour l’autre et même, dans leur ville de Cambrai (Nord, Hauts-de-France), peu de gens connaissent leur existence. Pour les autres, peu savent qu’ils sont face à deux iceberg archéologiques : deux menhirs enfouis, de près de 4 m de hauteur en réalité, protégés au titre des Monuments Historiques depuis 1889 !

Elles sont le seul vestige du passé préhistorique de Cambrai, ville du Nord de la France qui s’est développée sur la rive droite de l’Escaut, à une vingtaine de kilomètres au nord de sa source. Cambrai a eu son heure de gloire quand elle remplace, à la fin de l’Empire Romain, la ville de Bavay comme capitale de la civitas des Nerviens, un des peuples de la Gaule Belgique. Entre 584 et 590, elle devient le siège d’un vaste évêché sous l’impulsion de saint Géry (vers 550 – un 11 août vers 623). Dans son désir d’évangéliser la région, il se rend sur le Mont des Bœufs, y détruit des « idoles » et y installe une communauté religieuse. Quelques érudits locaux, tel Louis Quarré-Reybourbon, tirèrent de cet épisode des conclusions séduisantes, certes, mais non sourcées1 :

« En lisant dans les vies les plus anciennes de Saint Géry, qu’il détruisit sur le mont des Bœufs, colline qui domine Cambrai, un bois et des autels consacrés au culte des démons, on se demande s’il n’y avait point sur ce mont, des monuments mégalithiques objets de pratiques superstitieuses. Cette conjoncture est d’autant plus vraisemblable qu’on voit encore aujourd’hui, au pied de l’ancien mont des Bœufs, près de la voie romaine qui conduisait de Cambrai à Bavay, les deux monolithes que nous venons de désigner sous le nom de Pierres Jumelles »

Un corpus historiographique et iconographique rare

La première mention écrite connue les concernant, remonte à 1324. Il s’agit d’un acte de vente au profit de l’abbaye Saint-Aubert de Cambrai2 : « Cambray Pierres Jumielles nicaise Aubrée et sa femme ont vendus à l’église de S. Aubert 24 manc et 3 boittellees de terre lan 1324 ». Suivront de nombreuses mentions du toponyme « Gemelli Lapides », « Pierres Gemelles » ou « Pierres Jumelles », en 1388, 13963, 1418, 1525.

La fortification de la ville par Charles Quint l’isole de sa banlieue mais les pierres sont toujours mentionnées sur quelques plans et cartes de la ville, hors de la porte Male ou porte Notre-Dame, au bord d’une chaussée qui se divise en deux voies, une branche filant vers Bavay, dite chaussée Brunehaut, l’autre vers Valenciennes.

Elles sont ainsi dessinées sur une carte manuscrite de 1712, preuve qu’en ce début de 18e siècle, loin d’être anecdotiques, elles faisaient pleinement partie du paysage mental des Cambrésiens.

D’autre cartes civiles et militaires mentionnent les 2 monolithes4.

Beaucoup plus rare est la présence des Pierres Jumelles sur une vue panoramique de la ville levée par Jean Boisseau (16??-1659) et gravée par Hugues Picart (1587-1664). Nous ne connaissons d’équivalent que pour un « portrait » monumental de la ville de Poitiers (Vienne, Nouvelle-Aquitaine), Le siège de Poitiers par l’amiral Gaspar de Coligny en 1569, peint par François Nautré en 1619, montrant le dolmen de la Pierre-Levée5.

La ville est montrée depuis le nord, mais en miroir, le graveur, ayant reproduit le dessin sans compenser l’inversion gauche droite selon l’axe vertical imposée par la technique d’impression. Pour nous en convaincre, deux détails ne trompent pas : la citadelle située en réalité à l’est de la ville, devrait se trouver de l’autre côté ; idem pour le chevet de la cathédrale Notre-Dame, ici inversé. Malgré cet accident d’impression, on remarque les Pierres Jumelles placées précisément à l’embranchement des routes de Bavay et de Valenciennes.

Jean Boisseau, éditeur prolifique de cartes géographiques, reste un personnage mal connu. On le croise une première fois dans les archives parisiennes en 1631 : il est alors décrit comme « maître enlumineur ». En 1635, il est désigné « enlumineur de cartes marines ». En 1636, il publie plusieurs ouvrages sur l’héraldique, la généalogie et la chronologie. Parallèlement, il fait graver quelques cartes. En 1641, il réédite le Théâtre de Jean Leclerc (1560-1621) et publie la Topographie françoise de Claude Chastillon (1559-1616). L’année suivante, il améliore l’Atlas de Jean IV Leclerc (1560-1621), qui devient son propre Théatre des Gaules. En 1643, il copie l’Atlas Minor de Gérard Mercator (1512-1594) publié part Jocondus Hondius (1563-1612) pour son petit Trésor des cartes géographiques. Très actif jusqu’en 1648, date de la publication du Théatre des Citéz et de la deuxième édition de la Topographie. Boisseau disparut ensuite sans laisser d’héritiers. Louis Boissevin (161 ?-1685) récupéra une partie de sa collection et réédita le Trésor en 1653 et la Topographie en 16556. Il serait intéressant de comprendre quels matériaux et sources Boisseau a utilisé pour produire cette vue. Une enquête approfondie s’impose7.

Une autre vue panoramique de Cambrai est des plus troublantes. Cette planche introduit un chapitre de 36 pages consacré à la ville de Cambrai par l’écrivain, l’historiographe de cour et journaliste David Faßmann (1685-1744) dans son Der reisende Chineser / Le Chinois voyageur, qui parait de 1721 à 1733.

Après un début de carrière militaire et diplomatique, Faßmann occupe le poste de compagnon de voyage du neveu du grand chancelier anglais, William Cowper. Avec ce dernier, il visite successivement la Hollande, l’Angleterre, l’Irlande, la France et l’Italie entre 1712 et 1715. En 1716, il travaille comme scribe à Halle, où il étudie la théologie et la philosophie. En 1717, il s’installe à Leipzig. C’est là que commence la période la plus importante de sa vie, celle où il travaille comme écrivain et journaliste indépendant.

Faßmann est l’éditeur, de 1718 à 1739, de l’hebdomadaire moraliste Gespräche in dem Reiche derer Todten / Conversations dans le royaume des morts, dans lesquelles, par le biais de dialogues entres des personnalités historiques décédées, il publie, sous des formulations pseudo-scientifiques, des anecdotes ridicules tirées de la vie des princes régnants, critique habilement déguisée de la situation politique et source constante d’irritation pour l’Église et la censure. L’historien des médias et spécialiste de la littérature allemande, Michael Nagel, le qualifie de « journaliste le plus brillant de la première moitié du 17e siècle »10, faisant partie des premiers critiques bourgeois des gouvernements absolutistes.

En 1725, il est appelé à Berlin à la cour de Prusse par Frédéric-Guillaume Ier et entre en fonction en 1726 comme « conseiller de presse » du roi. Cette année là, il entre au Tabakskollegium. Là, il y divertit le roi et sa cour en tant que bouffon et « conteur d’histoires » (chroniqueur). Faßmann y caricature, dans des descriptions amusantes et détaillées, les apparences de la vie et des personnages de la cour royale. À certains égards, il partage le sort du bouffon royal, Jacob Paul Freiherr von Gundling, dont il devient le concurrent et le successeur (1731) dans presque toutes les fonctions : président de la Société royale des sciences, chambellan, historiographe de la cour et autres. Peu après son avancement, Faßmann. quitte toutefois la cour pour des raisons inconnues et retourne à Leipzig, où il se consacre à nouveau entièrement à son travail11.

Il publie pour la première fois en 1721, puis périodiquement jusqu’en 1733, en quatre volumes volumineux, le récit de voyage Der auf Ordre und Kosten seines Kaysers reisende Chineser / Le Chinois voyageant sur ordre et aux frais de son empereur. [2]. L’ouvrage est composé de divers traités « qui, de manière cohérente, contiennent des nouveautés géographiques et politiques ainsi que des récits de voyage sous forme de « conversations agréables ». Chaque chapitre est rédigés sous la forme d’un rapport adressé à l’empereur de Chine. L’ouvrage contient des descriptions des pays et des villes du nord de de la France, de Belgique et des Pays-Bas, un récit de voyage persan, des textes tirés du Talmud, etc. Certaines planches d’introduction sont ornées de figures allégoriques. Faute de disposer d’une traduction française de l’ouvrage, nous ne sommes pas en mesure de préciser si Faßmann parle ou décrit les Pierre Jumelles.

Le Voyageur Chinois est réédité anonymement en 1767 par l’éditeur d’estampes basé à Augsbourg Johann-Christian Léopold (1729-1779) sous le titre Der neugierige passagier. La planche, gravée Johann Christoph Dehne, est reproduite à l’identique.

Même s’il est plus difficile de le certifier, ici aussi la ville semble représentée depuis le nord-est. La vue est ornée des allégories d’Andromède enchainée au rocher et d’Achille. Si on prend en compte le contexte topographique, ce pourrait-il que la pierre dont est prisonnière Andromède soit l’une des deux pierres jumelle. L’hypothèse est exorbitante mais l’idée séduisante. Pas de rocher sur aucune autre des vues de ville du recueil. C’est troublant.

Représentation classique de la demoiselle en détresse, le motif d’Andromède enchaînée au rocher est tirée d’une histoire des Métamorphoses d’Ovide. Andromède est la fille d’un roi et d’une reine éthiopiens, Céphée et Cassiopée. Cassiopée se vante de sa beauté, et affirme qu’elle est plus belle que Junon, la reine des dieux et des Néréides. Insulté par les affirmations de Cassiopée, Neptune envoie un monstre marin sur la côte éthiopienne qui tourmente le peuple local. Il ne peut alors être apaisé que par le sacrifice d’Andromède, la fille vierge du roi, et exige, en punition de son orgueil, qu’elle soit livrée au monstre marin. Andromède est enchaînée nue à des rochers près de la côte, attendant le monstre, abandonnée à son sort. Persée, passant par là, remarque la belle jeune fille et fait un pacte avec ses parents : il la sauve s’il est autorisé à avoir sa main en mariage. Le roi et la reine acceptent et Andromède est épargnée.

Il n’est pas inintéressant de rappeler que « Andromède enchaînée aux rochers » est le sujet d’une peinture à l’huile sur panneau (34 × 24,5 cm) réalisée en 1630 par le peintre de l’âge d’or hollandais Rembrandt12, motif qui lui permet de donner à voir son premier nu féminin « en pied ».

Des fouilles anciennes

Outre ce corpus documentaire assez exceptionnel et précoce pour un monument de la préhistoire, l’historiographie cambrésienne signale une activité archéologique elle aussi très étonnamment précoce. Une première fouille en 1680 sans plus de précisions. Mieux connue, est la fouille superficielle qu’entreprend en 1785. Alexandre-Louis-Benoit de Carondelet (1744-????), chanoine de la cathédrale, vicaire général du diocèse de Cambrai qui trouve des pièces de monnaie, certaines médiévales (pièces cambrésiennes et cuivre jaune), d’autres antiques (une médaille de Lucinius). Encouragé, le magistrat de la ville fait poursuivre les fouilles sous la direction de M. Boiteux, collectionneur, qui histoire de bien faire les choses, renverse les deux monolithes. Sous celui le plus nord est mit au jour, un coffret en fer avec serrure carrée, couvert de cuir imprimé et garni à l’intérieur d’une peau cramoisie. Ce coffret contient des pièces de monnaie, de menus objets et une note dont la graphie renvoit au 16e siècle13 :

« Mercurio et Proconsuli Canusio monumentum servari antiste amiscopi volentes cum numis et smagaritis, huc investis petiere ne gemelli moventur lepides, ut quorum ossa nolliter quiescant sepulchum renaerat sub eorum tute lâ intactum cum monetâ a diversis episcopis et principitur dono dedite, diversisque imperiis formatâ, quod urbis Scabini procurâ servari curabunt » / « Meritis cineribus pacem deprecare et christi misericordiam »

« les évêques antérieurs voulant que soit sauvegardé le monument à Mercure et au proconsul Canusius avec les monnaies et les pierres précieuses trouvées en ce lieu, ont demandé que les Pierres Jumelles ne soient pas remuées afin que le sépulcre dont les ossements reposent tranquillement, demeure sous leur garde, intacte, avec les monnaies offertes par divers évêques et princes et conservées de divers pouvoirs et que les échevins de la ville aient le souci de le conserver avec soin. » / « Fasse le Christ, paix et miséricorde aux âmes des guerriers dont la dépouille mortelle repose ici ».

Manquant d’une maîtrise suffisante de l’historiographie cambrésienne, nous ne sommes pas en capacité d’analyser cette information qui semble être passée sous les radars des historiens de l’archéologie et sur laquelle il semble pertinent de mener une recherche plus approfondie.

Les fouilles se poursuivent jusqu’au socle géologique en pierre blanche sans trouver les tombeaux évoqués. Les pierres et les terres sont remises en place. Ces fouilles font l’objet d’un rapport de M. Raparlier à la Société d’émulation de Cambrai (fondée en 1804) qui donne pour chaque monolithe dix à douze pieds de haut pour un poids évalué à 36000 livres, soit 9 tonnes chacun.

Et c’est justement à la demande de la Société d’émulation, nouvellement créée, que le sous-préfet de Cambrai Joseph-Vincent Dumolard (1766-1819) et les officiers municipaux de la ville, fait exécuter d’autres fouilles commencées le 21 prairial an XIII (11 juin 1805) pour chercher les tombes. En descendant perpendiculairement le long des monolithes on découvre des ossements, des défenses de sangliers, de coquillages, des fragments de vases de terre, de verre et de tuiles romaines. Mais arrivé à leurs pieds le 13 juin, la couche sous-jacente est stérile.

Le rapport remis le 21 juin (2 messidor an XIII), par Augustin-François Béthune-Houriez, chargé des fouilles, est clair :

« Malgré toutes nos recherches, nous n’avons pu remarquer sous ces pierres aucun vestige de ciment et de maçonnerie, elles étaient posées sur des pierres de calcaires, un peu plus grosses que celles environnantes. »

Pour autant, on précise la taille des stèles (4 m de haut, 1,33 m de diamètre, 7 ou 8 décimètres d’épaisseur) et leur nature, du grès brut et leur morphologie pyramidale. La description du lieu permet de visualiser leur environnement14 :

« Ce terrain est un petit champ cultivé contenant 4 ares 43 centiares, borné de 3 cotés par une crête qui le sépare des champs voisins et de l’autre par le chemin vicinal qui joint celui de St Waast à la chaussée de Valenciennes, élevée, dans cet endroit, sur les débris de l’ancienne chaussée Brunehaut. »

La protection du monument

Nos pierres sombrent bientôt dans l’oubli, au point qu’en 1850, elles ont disparu ! Pourtant, des blocs de cette hauteur et d’un tel poids, c’est difficile à déplacer ! L’explication est à la fois banale et sordide. La police de Cambrai a eu l’idée stupide d’amonceler les immondices de la ville autour des pierres, suivie par le cultivateur propriétaire de la parcelle qui couvrit l’ensemble de terres rapportées !

Ce constat désolant conduit en 1851 la Société d’Émulation de Cambrai a acheter à M. Hutin, son propriétaire, la parcelle d’environ 1 are dans laquelle se trouve les Pierres Jumelles, pour la somme de 250 fr.

Deux dessins réalisés vers 1860 par Achille Durieux, conservés au Musée de Cambrai, nous permettent de comprendre l’état de ces stèles préhistoriques au milieu du 19e siècle.

Une photographie prise vers 1886 par Paul Robert (1866-1898), pour le service des Monuments Historiques, nous permet de percevoir le processus accéléré d’enfouissement des deux monolithes.

Le grand préhistorien Adrien de Mortillet (1854-1931), professeur à l’Ecole d’anthropologie de Paris et co-fondateur en 1904 de la Société préhistorique française, en publie en 1917 deux autres photographies des Pierres-Jumelles dans un article qu’il consacre aux « mégalithes des régions envahies », en l’occurrence du département du Nord15. Mais, bien que l’information ne soit pas précisée dans le texte, il s’agit, de toute évidence, de clichés pris très antérieurement et probablement avant celle de Paul Robert. On remarque en effet un enfouissement moindre. Nous savons qu’il exposa trois vues des Pierres Jumelles de Cambrai lors de l’Exposition Universelle de Paris en 190016.

Il existe par ailleurs une carte postale ancienne des Pierres Jumelles17.

Mais l’achat de la parcelle par le Société d’Émulation ne règle pas le problème. Au contraire, faute d’entretien, les incivilités du voisinage, les débris d’aménagement des chaussées voisines, des décombres et détritus en tout genre menacent d’ « effacer » à nouveau les pierres, malgré leur classement au titre des Monuments Historiques en 1889.

En 1923, est construit un immeuble, en limite de la parcelle mitoyenne. Un accord est trouvé le 18 avril entre le propriétaire et la société savante du Cambrésis et permet l’aménagement du site. Les Pierres Jumelles, qualifiées dans l’accord de « mérovingiennes » sont définitivement sauvées. Elles donnent désormais leur nom à la rue et au sentier adjacents.

Les Pierres Jumelles telles qu’elles sont aujourd’hui.

Espacés de 3,60 m, le bloc le plus à l’Est mesure 0,57 m de haut pour 1,32 m de large et 0,78 m d’épaisseur. Le bloc Ouest, haut de 0,80 m, mesure 1,25 m de large ou 0,70 m d’épaisseur. Elles cachent bien leur jeu nos pierres, avec plus de 3 mètres enfouis sous nos pieds !

Ces deux monolithes de grès landéniens ont probablement été extraits du Mont des Boeufs, la colline sur laquelle fut fondée la ville de Cambrai. Des fouilles archéologiques réalisées de 1982 à 1985 sur cette colline, mettent au jour des blocs de grès semblables. L »un attire particulièrement l’attention des fouilleurs19 :

« Au contact du sol vierge, un niveau argilo-sableux d’une vingtaine de centimètres d’épaisseur restitue un matériel archéologique constitué de tessons attribuables à la période romaine. Ces tessons sont associés à des fragments de vases, que la facture, la nature des décors permettent de placer à l’époque de la Tène finale. De nombreux silex, exclusivement des lames débitées sur nucleus, font partie de l’ensemble. Un grès landénien de deux mètres de long, d’un mètre cinquante de large et de soixante centimètres d’épaisseur est associé à ce niveau. Une fondation du haut Moyen Age repose directement sur la pierre (mur B). Il est fréquent de rencontrer des grès mamelonnés dans les sables landéniens du Cambrésis. La pierre du Mont des Bœufs se trouve dans son contexte géologique. Malgré les retouches observées sur les côtés, le matériel archéologique provenant du niveau associé au « mégalithe », nous ne pouvons pas nous permettre de conclure. Les éléments recueillis sont insuffisants pour attribuer à cette pierre une fonction particulière. Il paraîtrait prématuré d’aborder avec si peu de données la pérennité des lieux de culte, solution pourtant séduisante. »

Certains auraient voulu y voir un « autel » abattu par saint Géry… même la découverte de 233 silex taillés lors de ces fouilles ne permet pas d’arriver à une telle conclusion.

En revanche, les analyses comparées des échantillons de matière prélevée sur une des Pierres Jumelles et sur le bloc de grès découvert au Mont des bœufs, réalisées au laboratoire de géologie de l’université Jules Verne d’Amiens, confirment leur origine commune.

De l’invention de la réalité

Aucune tradition, aucune légende ne sont connues au sujet des Pierres Jumelles, si ce n’est que des « sorciers » s’y réunissaient, appuyant l’idée non sourcée qu’elles constituaient un lieu de justice20. Autre « tradition » non sourcée, lidée que « le peuple croyait qu’elles augmentent chaque jour de volume ».

Achille Durieux (1826-1893), professeur de dessin au Collège de Cambrai et conservateur du musée de Cambrai, va, par son imagination toute celtomane, venir combler ce vide en 186021 :

« En ces temps anciens, Cambrai, née sur les bords de l’Escaut, n’est que forêts et marais. C’est ici que vivent deux jeunes frères gaulois, Salgar et Cormul. Un jour, à la fête du gui, ils tombent tous deux amoureux fous de la druidesse Fiona. Pour la belle, les deux hommes s’entre-tuent. Le lendemain, à la place de leurs cadavres, les bûcherons trouvent deux pierres qu’ils appelleront « jumelles » en leur mémoire. »22

En 1866, il propose une version alternative, toute aussi inventée : deux frères jumeaux, dont l’un a pris parti pour les oppresseurs de la Gaule et l’autre est resté fidèle à son pays, s’étant rencontrés sur un champ de bataille, se tue mutuellement. Après les avoir inhumés, on élève sur leurs tombes les deux menhirs23.

Sont-ce ces belles histoires que vient illustrer ce « char des druides » qui circula dans les rues de Cambrai lors de cavalcade du 15 août 190124 à l’occasion de la « Marche historique », initiée par l’avocat Paul Bézin (1871-1909) pour faire revivre le « vieux Cambrai de [ses]aïeux », reprenant ainsi la longue tradition des « cavalcades » et des « marches historiques » organisées à l’occasion de la fête patronale et communales du 15 août, qui a pour clou la marche Martin et Martine, un des couples emblématique des « Géants des Flandres ».

Rien n’est moins sûr, mais ceux sont bien deux faux « menhirs » faits de toiles tendues sur une armature, deux « pierres jumelles » qui encadrent les faux druides fièrement juchées sur leur char !

Anne Décaudin et Cyrille Chaigneau pour Les Vaisseaux de Pierres

Le Monument

Menhirs dits des Pierres Jumelles (deux)

  • Rue des Pierres-Jumelles ; 59122 CAMBRAI ; département du Nord ; Hauts de France (ancienne région Nord-Pas-de-Calais)
  • Références cadastrales : D 1239
  • Propriété privée
  • 50° 10′ 46″ nord, 3° 14′ 41″ est / Latitude : 50.179557N – Longitude : 3.244799E
  • Base Mérimée PA00107410
  • Classé Monument Historique par liste en 1889
  • Site archéologique : 59 122 1 AP ; 18 04 1914 (J.O.).

Bibliographie et notes

Archives

  • Cambrai (Nord) : Le Labo. Liasse 1- Liasse 56. Fonds Leblon / Cambrai extra-muros : secteur 2 (Nord). Entre l’avenue de Valenciennes et la rue de Solesmes. Tapuscrits, photos, 34 p.
  • Cambrai (Nord) : Le Labo. Liasse 84. Fonds François Prévost. / Division Série 3 / Archéologie / XX–XXIe siècles / Liasse 9 / Les Pierres jumelles / papier ; photo
  • Cambrai (Nord) : Le Labo. J3/73. Collection Faille. Cartes, plans et gravures. In-plano III : plans de Cambrai. Plan de Cambrai pour servir à l’exécution du projet général (pour 1712) : manuscrit colorisé, papier (63 x 56 cm) https://laborar.lelabocambrai.fr/ark:/12148/bd6t5254998m/f1.item.zoom
  • Charenton-le-Pont : Médiathèque du Patrimoine et de la Photographie. cote : H/80/26/43-22. Fouilles archéologiques. Dossiers par sites mégalithiques et gallo-romains. Cambrai (Nord) – Menhirs Pierres jumelles (deux) / 1895-1910.
  • Charenton-le-Pont : Médiathèque du Patrimoine et de la Photographie. cote : D/1996/25/732-16. Dossiers de recensement d’édifices dits « Casier archéologique ». Hauts-de-France ; Nord ; Cambrai ; Menhirs dits Pierres jumelles (deux) (adresse : Pierres-Jumelles (rue des)). Fiche de recensement ; bibliographie (v. 1930-v. 1960).
  • Charenton-le-Pont : Médiathèque du Patrimoine et de la Photographie. cote : D/1/59/9-8. Dossiers des édifices du Nord protégés au titre des Monuments historiques. Cambrai : Deux menhirs dits Pierres jumelles (rue des Pierres-Jumelles)
  • Lille : Archives départementales du Nord. cote 36H238. Biens et droits. Banlieue de Cambrai. Titres de propriété (1270-1559) / Pièces 4213 à 4219 / Hors la Porte St-Georges. Vente à la ville de Cambrai par l’abbaye de la maison du Petit-Metz (1559)

Bibliographie

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  • Hénault M., 1926. « Valenciennes ; les origines, la préhistoire dans l’horizon valenciennois », in : Pro Nervia, t. 2, 1924-1926. p. 73-89.
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  • [Le Glay A.-J.-G.], 1815. L’Indicateur cambrésien, ou Exposé alphabétique des objets les plus dignes de fixer l’attention et de piquer la curiosité des étrangers à Cambrai et dans le Cambrésis. Cambrai : S. Berthoud, 1815. in.12), 54 p. [p. 37-39].
  • Machut B., 2006. A Cambrai, les Pierres Jumelles… histoire de menhirs. ed. Camerix, 2006. 95 p.
  • Mortillet A. de, 1900. « Exposition Universelle de 1900. Catalogue de l’exposition de la Société d’Anthropologie de Paris », in : Bulletins et Mémoires de la Société d’Anthropologie de Paris, 1900 (1). p. 254-294.
  • Mortillet A. de, 1917. « Quelques mégalithes des régions envahies. I. Département du Nord. III.- Menhirs de Cambrai (Chef-lieu d’arrondissement) », in : Revue anthropologique, 27e année, 1917. p. 264-267, 2 photos n.b., 1 fig.
  • Nagel M., 2010. « WikiLeaks 1699. Seitdem es Zeitungen gibt, locken sie mit echten und angeblichen Enthüllungen. », in : Die Zeit n° 51, 2010, 16 décembre 2010.
  • Pastoureau M., 1984. Les Atlas français (XVIe-XVIIe siècles) : Répertoire bibliographique et étude. Paris, Bibliothèque nationale, Département des cartes et plans, 1984, 695 p.
  • Quarré-Reybourbon L., 1896. « Les monuments mégalithiques dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais ». in : Bulletin de la Société de géographie de Lille. t. 26 (10), 1896. Lille : Siège de la Société. , 1896. p. 247-256 [253-254] (existe un tirage à part ; Tournai : H. & L. Casterman, 1896).
  • Sailly L. de, 1926. « Les Pierres Jumelles de Cambrai », in : Pro Nervia, t. 2, 1924-1926. p. 35-49.
  • Trenard L. (dir.), 1982. Histoire de Cambrai. Lille : 1982
  • Wilbert A., [1841]. « Rapport sur l’histoire, l’état de conservation et le caractère des anciens monumens de Cambrai et de son arrondissement », in : Mémoires de la Société d’émulation de Cambrai, t. 17, partie 2, année 1839 [1841]. p. 3-
  • Wilbert A., 1851. « Acquisition des Pierres Jumelles », in : Mémoires de la Société d’émulation de Cambrai, t. 23, 2e partie, 1851.
  • Wilbert A., 1851. « Sur les Pierres-Jumelles de Cambrai », in : Bulletin de la Commission historique du département du Nord, t. 4, 1851. Lille, 1851.
  • Wilbert A., 1874. « Histoire de Cambrai aux époques celtiques et gallo-romaine », in : Mémoires de la Société d’émulation de Cambrai, t. 33, 1ère partie, 1874.

Notes

  1. Quarré-Reybourbon 1896. [http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb311613391] ↩︎
  2. Lille : Archives départementales du Nord – cote 36H238 ↩︎
  3. Registre des Comptes du grand chartrier de Cambrai. ↩︎
  4. Machut 2006. Sont listés un plan de l’ingénieur François Ladéveze établi au début du 18e siècle pour réaliser le plan en refief de Cambrai (Ministère de la guerre J10 C334 BM Amiens manuscrit 895 pièce 79) ; un « Plan de la ville et citadelle de Cambrai », 18e (Bibliothèque de l’Arsenal) ; un Plan de la banlieue de Cambrai avant 1786″ par Eugène Bouly (collection privée) ainsi que le Cadastre de Cambray, 1829, section D, 1ère feuille ↩︎
  5. https://www.alienor.org/publications/2040-le-siege-de-poitiers-par-l-amiral-gaspard-de-coligny-en-1569 ↩︎
  6. Pastoureau 1984 ↩︎
  7. Farhat 2025 ↩︎
  8. Le Chinois voyageant sur ordre et aux frais de son empereur, ce qu’il rapporte au souverain de l’Empire chinois sur l’état et les événements du monde, en particulier ceux des pays européens ↩︎
  9. https://www.digitale-sammlungen.de/de/view/bsb10901433?page=842,843 ↩︎
  10. Nagel 2010 ↩︎
  11. https://www.deutsche-biographie.de/gnd118686194.html#ndbcontent ↩︎
  12. Conservée à la Mauritshuis de La Haye (Pays-Bas), n° 707. ↩︎
  13. Machut 2006. ↩︎
  14. Wilbert [1841] ↩︎
  15. Mortillet 1917, p. 265 et 266 ↩︎
  16. Mortillet 1900, p. 288 ↩︎
  17. https://www.aspecambrai.org/fichs/10467.jpg ↩︎
  18. https://laborar.lelabocambrai.fr/ark:/12148/bd6t5254981m/f1.item.zoom ↩︎
  19. Florin 1986 ↩︎
  20. Archives François Prévost. Cambrai, Le Labo ↩︎
  21. Gery 1981 ↩︎
  22. Durieux 1860 ↩︎
  23. Durieux 1866 ↩︎
  24. Pour en savoir plus sur ces cavalcades et autres défilés de la mi-carême : https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/un-outil-de-la-forge-gauloise-de-la-nation-les-defiles-de-la-mi-careme/ ↩︎

Pour citer cet article : Décaudin A., Chaigneau C., 2025. « Les nordiques (1) : les Pierres Jumelles de Cambrai (Nord) », in : Les Vaisseaux de Pierres. Exploration des imaginaires autour et sur les mégalithes de Carnac et d’ailleurs, mis en ligne le 23 décembre 2025.- https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/, consulté le : …

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