Le musée imaginaire (27) : « La cathédrale engloutie » (1952), une vision surréaliste des enceintes de Er Lannic (Arzon – 56) par Ithell Colquhoun

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Longtemps restée l’une des grandes oubliées de l’aventure surréaliste, l’Anglaise Ithell Colquhoun (1906–1988) sort peu à peu de l’ombre et l’on découvre enfin les toiles puissamment évocatrices de cette passionnée d’occultisme, prédilection qui l’éloigna parfois des cercles officiels mais imprégna son œuvre accomplie comme un acte magique. Peintures, poèmes et écrits ésotériques, sa contribution à la scène surréaliste britannique est riche. En 2025, une rétrospective à la Tate St Ives à Londres, ayant reçu de nombreux éloges, a été réinstallée à la Tate Britain.

La cathédrale engloutie (1952)

Colquhoun a souvent représenté les monuments mégalithiques de ses Cornouailles natales ainsi que ceux de Bretagne, pensant, dans une approche du phénomène plus ésotérique qu’archéologique, que leurs bâtisseurs avaient choisi de les construire sur des lieux spécifiques où des pouvoirs magiques venant des profondeurs de la terre surgissaient à la surface.

Vue aérienne de deux cercles de pierre adjacents, composées de monolithes dressés sur une petite île, le premier en partie immergé, l’autre totalement, le tableau s’inspire de toute évidence des hémicycles de l’ilot d’Er Lannic (Arzon), situé dans l’entrée du Golfe du Morbihan. Édifiés au 5e millénaire av. n.-è.sur un promontoire surplombant l’ancienne rivière de Vannes, cet ouvrage de stèles est aujourd’hui pour les deux tiers recouvert par les eaux et témoigne d’une remontée du niveau de la mer de l’ordre de 6 à 8 mètres depuis le Néolithique.

Mais Colquhoun, toujours prête à rejeter la pensée conventionnelle, avançait quant à elle une explication alternative : « l’immersion quotidienne de ce temple dédié aux pouvoirs de la mer et de la terre était peut-être voulue par ses bâtisseurs.» (Cornish Banner, juin 1978).

Le titre du tableau : « La Cathédrale engloutie » fait, quant à lui, référence à l’un des Préludes pour piano de Claude Debussy (1862-1918). La pièce est une représentation musicale d’une cathédrale légendaire, submergée et en ruine sous l’eau, qui s’élève mystérieusement des vagues et dans la lumière étincelante du jour, puis s’enfonce à nouveau dans les profondeurs.

Rocky Island, peint en 1969, est la contrepartie retravaillée d’une partie de ce tableau. Le catalogue raisonné de l’artiste indique un autre tableau portant le même titre peint en 1974 dont nous connaissons pas d’image.

Quelques éléments biographiques

Margaret Ithell Colquhoun naît en 1906, en Inde, dans l’État d’Assam où sa famille de militaires a été appelée à servir. Elle n’est encore qu’un nourrisson quand elle débarque dans la Grande-Bretagne de ses ancêtres. Mais le sous-continent, dans sa version fantasmée, nourrira toute sa vie son inspiration.

Elle étudie à la Cheltenham Art School (1925-1927) et à la Slade School of Fine Art (1927-1931). Deux longs séjours à Paris entre 1930 et 1932 suffisent à confirmer l’intérêt d’Ithell Colquhoun pour les approches philosophiques d’André Breton et de Salvador Dalí, adhérant particulièrement à leurs théories de l’automatisme et du hasard. Elle est très vite adoubée par le petit cercle surréaliste parisien. De retour en Angleterre, elle tient sa première exposition personnelle à la Cheltenham Art Gallery en 1936 et en 1939 a rejoint le British Surrealist Group, exposant aux côtés de Roland Penrose (1900-1984) à la Mayor Gallery en juin. Elle était particulièrement intéressée par la peinture automatique et la façon dont elle pouvait débloquer non seulement l’inconscient mais aussi le mystique.

Elle exercera une influence majeure sur ses compatriotes et demeure proche des surréalistes français qu’elle assiste sur le sol britannique, par exemple à lors de l’Exposition internationale du Surréalisme à Londres, tenue aux New Burlington Galleries en 1936 et qui fut le théâtre de la célèbre présentation de Dalí en scaphandre.

Malgré son expulsion du groupe surréaliste anglais en 1940 en raison de sa préoccupation croissante pour l’occulte, Colquhoun est restée active dans les cercles surréalistes – elle a été mariée à Toni del Renzio de 1943 à 1948.

Elle a écrit et illustré de nombreux livres, dont The Living Stones : Cornwall (1957), et a exposé aux Leicester Galleries et avec le LG et le WIAC. Elle a participé à plusieurs rétrospectives surréalistes dans les années 1970, dont une exposition personnelle à la Newlyn Gallery en 1976. Ses descendants légueront son studio (plus de 3000 œuvres) au National Trust.

La carrière commerciale d’Ithell Colquhoun sera soutenue par la Mayor Gallery, premier marchand d’art surréaliste à Londres, qui lui organise une exposition en 1939, confortant une réputation déjà bien établie. À la suite de son départ du groupe surréaliste en 1942, Ithell Colquhoun se tourne vers un nouveau style, explorant sa profonde curiosité pour le mysticisme et l’occulte (elle consacrera une biographie d’envergure au magicien et occultiste anglais Samuel Liddell MacGregor Mathers (1854-1918)), à travers la représentation de paysages fantasmagorique, dont la Cathédrale engloutie.

The Living Stones : Corwall (1957)

Son livre The Living Stones: Cornwall, parue en 1957, reprend là où The Crying of the Wind: Ireland (un précdent ouvrage qui avait connu un vrai succès de librairie) s’était arrêté. Il traite du paysage de Cornouailles et de l’interaction entre l’homme et le paysage. Mais il s’agit avant tout de la réaction personnelle de Colquhoun à l’égard du comté où elle a choisi de vivre. Il commence par les roches elles-mêmes :

La vie d’une région dépend en fin de compte de son substrat géologique, car celui-ci déclenche une réaction en chaîne qui détermine son caractère, à travers ses cours d’eau et ses puits, sa végétation et la faune qui s’en nourrit, et enfin le type d’êtres humains attirés par cet endroit. Dans un sens plus profond, la structure de ses roches donne également naissance à la vie psychique de la terre : le granit, la serpentine, l’ardoise, le grès, le calcaire, la craie et les autres roches ont chacune leur personnalité particulière qui dépend de l’époque à laquelle elles se sont formées, chacune coexistant avec une phase particulière de la manifestation de l’esprit de la terre. (p. 46)

Sur le plan géographique et culturel, la Cornouailles a toujours été une région marginale. Dans son atelier, situé à West Penwith, Colquhoun n’aurait pas pu trouver un endroit plus en phase avec son passé paléochrétien. Riche en vestiges mégalithiques et en lieux saints anciens, cette région possède la plus grande concentration d’antiquités au mètre carré de toutes les îles britanniques. C’est un palimpseste de paysages : dans une superposition complexe de matérialités et de spiritualités, les vestiges d’un passé industriel récent côtoient des lieux d’importance religieuse ancienne.

À l’époque préhistorique, chaque élément du paysage avait sa propre signification et était associé à des forces surnaturelles. Les collines, les tors, les vasques d’érosion, les pierres branlantes et autres caractéristiques distinctives étaient l’objet de croyances anciennes perceptibles dans les mythes, les noms de lieux et le folklore. Certains d’entre-eux, tels que les grottes et les puits, étant considérés comme des lieux privilégiés de rencontre le monde d’ici et l’Autre monde. Autrefois considérées comme évidentes par la population locale et les premiers antiquaires, ces émotions, négligée par l’archéologie contemporaine, furent au contraire réinvestie par une artiste sensible à l’atmosphère locale et pour qui ces imaginaires ne faisiaent aucun doute.

Attirée par des lieux qu’elle percevait comme importants et sacrés, elle manifeste constamment une profonde affinité avec la nature et un respect profond pour la force vitale. Elle ne reconnaissait pas la distinction moderne entre nature et culture et brouillait la frontière entre l’animé et l’inanimé. Le titre lui-même, The Living Stones (Les pierres vivantes), fait écho à la pierre philosophale et invite le lecteur à considérer le substrat rocheux non seulement comme un substrat géologique inerte, mais aussi à réfléchir à des contrastes (entre la vie et la mort, l’organique et l’inorganique, par exemple) qui ne sont généralement pas abordés dans ce contexte. Tout au long du livre, elle s’attarde sur ce qu’elle appelle « la trinité animiste » des rochers, des puits et des arbres. Son animisme est mis à nu dans les croquis et les vignettes qui illustrent le volume. Colquhoun trouve des formes humaines et animales dans les rochers et la végétation : la fourche d’un arbre est un torse aux membres tordus ; un menhir phallique pénètre dans le gazon moussu ; les champignons et les rochers de granit possèdent des formes féminines arrondies ; le pilier rocheux de Porthgwarra est un axis mundi phallique, reliant la mer en dessous au ciel au-dessus. Le monde de Colquhoun est un monde au-delà des contradictions. Il est à la fois animé et inanimé, solide et souple. C’est un lieu où le vent pleure et où les pierres vivent.

Présence de mégalithes dans l’œuvre de Colqhoun

L’œuvre peinte

Landscape (with Antiquities) (1950)

Le tableau « Landscape (with Antiquities) », peint à l’huile en 1950, a longtemps été prêtée par le National Trust au Royal Cornwall Museum. Il fait désormais partie de la collection Tate. Ce fut l’une des pièces maîtresse de la rétrospective Colqhoun à la Tate St Yves en 2025.

Il s’agit d’une vue aérienne du paysage autour de Lamorna, près de Penzance, qui met en valeur la richesse des croix de pierre et des monuments mégalithiques de ce petit coin des Cornouailles anglaises. L’œuvre fut créée l’année suivant l’acquisition par la peintre du Vow Cave Studio dans la vallée de Lamorna. On imagine aisément faisant ces premières sorties exploratoires dans la région, carnet de croquis à la main, notant soigneusement les détails de chaque rochers, pierres croisées au bord des chemins. Si le tableau ressemblent à une carte, le tableau achevé est, sans surprise, une cartographie de son imaginaire. La déformation est telle que la route centrale (la B3315), qui en réalité se dirige vers le sud-ouest en direction de Land’s End, semble se diriger vers le nord. Et si les monuments antiquités sont rassemblés en haut et en bas du tableau, ils sont, dans l’ensemble, correctement positionnées par rapport aux routes, au ruisseau et les unes par rapport aux autres, ce qui permet de les identifier assez facilement.

Outre quelques croix chrétiennes, Ithell Colqhoun représente les 21 pierres de Merry Maidens (dont elle a deux d’entre elles) et à proximité une pierre percée qui sert désormais de poteau de porte. On dénombre encore trois grands menhirs, Gûn Rith [Le Violoniste] et des deux Pipers, inclinés l’un sur l’autre alors qu’en réalité, l’un d’eux est complètement droit. Gûn Rith, qui se prononce Goon Reeth et signifie « collines rouges », est visible depuis le cercle de pierres. Près de la route, à quelques pas de Gûn Rith, se trouve la tombe à couloir de Tregiffian. Si elle constitue un élément important du paysage monumental préhistorique local. Elle ne sera fouillée que dans les années 1960, ce qui explique pourquoi elle n’apparaît pas dans le tableau.

Les éléments apparaissant dans la moitié inférieure du tableau un peu plus obscurs. La forme rose ressemblant à une langue est très certainement le Fogou de Boleigh, une chambre souterraine située dans le jardin de « Rosemerryn », que Colquhoun décrit en détail dans son livre « The Living Stones ». Ses deux entrées, l’une plus grande et l’autre plus petite, sont clairement visibles dans le tableau, tout comme sa petite chambre latérale, ou « creep », qui bifurque à gauche de l’entrée principale. Dans The Living Stones, Ithell décrit le folklore associé à ce monument, mentionnant « qu’on pense que le passage s’étendait autrefois jusqu’aux caves du manoir de Trewoofe, sur les fondations duquel se trouve aujourd’hui la ferme » (p. 39). Ce détail expliquerait les lignes rouges discontinues s’étendant à droite du fogou et indiquerait que les deux rectangles pâles représentent le manoir historique de Trewoofe, lui-même sujet de nombreux contes populaires. Trewoofe est représenté flanqué de deux cours d’eau bleu-gris foncé, dont le plus bas est un bief qui alimentait la roue à aubes du moulin Clapper Mill.

En parlant des Merry Maidens à Nûn Cerag (qui, selon elle, signifie « rocher des landes »), elle ajoute « elles se trouvent au centre d’un cimetière de l’âge du bronze », mais, se basant sur une lecture approximative de l’ouvrage Parochial History de William Hals, elle affirme qu’il ne reste qu’un seul tumulus « au sommet de la colline entre Rocky Lane et la route reliant Lamorna à Boleigh » (p. 50). Cela correspond au cercle brun indéfinissable à gauche du tableau. Dans le chapitre décrivant le fogou, Ithell note que Boleigh signifie « lieu de massacre » (p. 40) et, sur d’anciennes cartes le monument est désigné comme « site traditionnel d’un champ de bataille en 936 après J.-C. ». Cela explique sans doute pourquoi cette grande partie centrale du tableau est peinte en rouge sang. La forme ovoïde violacée souvent comprise comme Vow Cave, n’a rien à voir avec l’atelier de la peintre, dont il tire son nom. C’est un site semi-naturel situé au sommet de Castallack Carn, qui était visible depuis son studio, mais qui ne l’est plus aujourd’hui. Il est possible que la forme fait référence au rocher du Carn, et que la grotte elle-même apparaît comme une sorte d’ombre en dessous1.

L’œuvre poétique

On retrouve l’intérêt de Ithell Colquhoun pour les vieilles pierres du Corwall, dans un certain nombres de ces poèmes. Nous vous signalons ce premier poème, et poursuivons notre exploration de la poésie de Colquhoun à la recherche d’autres évocations.

Bare stone⁣
Authentic light⁣
Older than precipice⁣
Unflowering thistle ⁣
Sea without ships⁣
The ultimate calm⁣

Sighing pine tree⁣
Send him a message⁣
By a seed⁣
By a bird⁣
By a cloud⁣
By a strong wind⁣
Know what to say⁣

Cyrille Chaigneau pour Les Vaisseaux de Pierres

Notes, bibliographie et webothèque

Notes

  1. https://www.artcornwall.org/features_/Rupert_White/Landscape_with_Antiquities.htm ↩︎

Webothèque

Bibliographie

  • Norris K. (ed), 2025. Ithell Colqhoun : Between Worlds. London : Tate Publishing.
  • Shillitoe R., 2010. Ithell Colquhoun : Magician Born of Nature.

Pour citer cet article : Chaigneau C., 2026. « Le musée imaginaire (27) : « La cathédrale engloutie » (1952), une vision surréaliste des enceintes de Er Lannic (Arzon – 56) par Ithell Colquhoun », in : Les Vaisseaux de Pierres. Exploration des imaginaires autour et sur les mégalithes de Carnac et d’ailleurs, mis en ligne le 16 janvier 2025.- https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/, consulté le : …

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