Des pierres si romantiques…

  • Dernière modification de la publication :3 juillet 2024
  • Post category:Histoire / Peinture
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Est-il exagéré de dire que les monuments mégalithiques sont étroitement liés aux imaginaires romantiques européens de la première moitié du 19ème siècle ? Probablement pas !

Nous vous proposons ici un petit tour d’horizon afin de commencer à penser la question.

Caspar David Friedrich (1774-1840)

Si tout le monde a déjà vu Le voyageur contemplant une mer de nuage de Caspar David Friedrich cette « Balade au crépuscule », une des dernières œuvres du peintre romantique allemand, est moins connue.

Spaziergang im Abenddämmerung (1830-1835) – Huile sur toile (33,3 x 43,7 cm) – Collection : Los Angeles (USA), Getty Center – Museum West Pavilion, Gallery W201 (n° 93.PA.14)

Tableau testamentaire en forme d’autoportrait symboliste, Friedrich se représente, au soir de sa vie, seul, dans une posture humble, méditative, peut-être extatique, face à un dolmen ruiné, forcément ruiné (aurait LA Marguerite que Desproges aimait tant !). Le vertige d’une vie finissante face au vertige de l’intemporalité d’une ruine immémoriale. So romantische

L’œuvre de Friedrich, dans sa totalité, témoigne de la nécessité intérieure d’investir la nature d’une dimension spirituelle. A la nature raisonnable des peintres classiques, les romantiques opposent la nature en tant qu’expression de l’intériorité. Les paysages de Friedrich représentent donc sa perception singulière d’une nature porteuse de symboles qu’il s’agit de dévoiler. Ainsi, forêts envahies par la brume de laquelle émerge parfois une ruine, personnages vus de dos, sont autant de symbole d’une révélation… d’une révélation divine. Ici, le paysage est considéré comme sublime, parce qu’il permet de conjuguer l’indicible grandeur du monde extérieur et la spiritualité du moi profond.

Chrétien profondément mystique, Friedrich s’inscrit à la croisée d’un panthéisme philosophique incarné par la formule « Dieu est la Nature » (position qui ne sera condamnée par l’Eglise qu’en 1864) et du nationalisme romantique. Avec son ami Carl Gustav Carus et quelques autres peintres adhérant à ces idées (Peder Balke, Christian Clausen Dahl, Schinkel et Karl-Friedrich Lessing), ils constituent ce que les historiens de l’art ont nommé le paysagisme romantique, mouvement dont on retrouve certains échos dans la Bretagne de la première moitié du 19ème siècle… Nous y reviendrons.

John Constable (1776-1837)

Bien évidemment, le monument de Stonehenge fut convoqué par les peintres romantiques britanniques, dont John Constable, évidemment. !

Stonehenge (1835) – Aquarelle (38,7 x 59,7 cm).- Londres, Victoria and Albert Museum (n° 1629-1888).- Prints & Drawings Study Room

À la fin des années 1820, un tournant majeur se produit dans la peinture de Constable. Après le décès en 1828 de sa femme Maria, des notes mélancoliques, voire même tragiques commencent à résonner dans son art. Le calme épique et la grandeur de ses premières compositions sont petit à petit remplacés par une émotion romantique.

Véritable expérimentateur, en sens scientifique du terme, Constable affirmait que peindre était une transposition et non pas une copie du réel. Explorant la nature pour la peindre pour et par elle-même il considérait sa formation académique et la technique picturale comme des vérités de seconde main : « Chaque fois que je me prépare à faire une esquisse d’après nature, je m’efforce d’oublier que j’aie jamais pu voir un tableau ».

Les ciels vibrants de Constable (ici Stonehenge sous un ciel d’orage irisé d’un double arc-en-ciel) en font, avec Turner, un précurseur de l’Impressionnisme. Cherchant à « déterminer l’informe », il les étudie comme « le plus insaisissable des phénomènes du monde ».

Selon lui, « la peinture est une science, et elle devrait être une constante recherche des lois de la nature. Et pourquoi ne pas considérer la peinture des paysages comme une des branches de la philosophie de la nature, dont les expériences ne seraient autres que des tableaux ? » Magnifique.

Joseph Mallord William Turner (1775-1851).

La présence des monuments mégalithiques est récurrente dans la peinture romantique européenne de la première moitié du 19ème siècle. Difficile d’ignorer ici un des génies du genre : Joseph Mallord William Turner himself (1775-1851).

Stonehenge (circa 1827), aquarelle (27,9 x 40,4 cm) – Salisbury and South Wiltshire Museum (n° 811)

Stonehenge sous l’orage… un éclair zèbre le ciel… un jeune pâtre et une partie de son troupeau gisent… foudroyés. Ah… l’humour anglais ! On ne peut pas faire plus romantique.

Cette image, publiée au milieu d’une série d’imprimés intitulée “Vues pittoresques en Angleterre et au Pays de Galles” mettant en scène des “hommes ordinaires” dans une nature grandiose et impressionnante, fut, en son temps, un échec commercial. Elle est maintenant considérée comme un jalon majeur dans la carrière de William Turner, le “peintre de la lumière”, l’installant comme un sinon le précurseur de l’Impressionnisme.

Tiens, à noter : “Moutons et mégalithes”… Autre gros dossier à traiter à bord des Vaisseaux de Pierres !

Richard Tongue (1795-1873)

Pour finir d’aborder ce dossier “Romanstisme et Mégalithes”… je vous la fais courte… d’un côté, un vieux est assis appuyé sur sa canne… bla… bla… bla… posture méditative, bla… bla… bla…, de l’autre un dolmen… bla… bla… bla… d’un côté, la finitude d’une vie… bla… bla… bla…, face à l’intemporalité des gros cailloux…. bla, bla et rebla… So Romantic (ben voui, ici, on est au Pays de Galles).

Si, Richard Tongue (1795-1873) peint en pleine période romantique, son œuvre marginale se place à des années-lumière de celle d’un William Turner ou d’un John Constable, ces illustres contemporains.

Basé à Bath, et à l’origine dans le commerce du cuir, il se passionnait pour les monuments « druidiques » et s’affichait comme « peintre et modeleur de mégalithes » dans les annuaires commerciaux du sud de l’Angleterre. Artiste amateur autodidacte, il s’emploie, avec une technique maîtrisée mais naïve, qui indique un manque de formation formelle, à peindre les monuments de Cornouailles, du Pays de Galles et du Wiltshire, et donne ses toiles à de nombreuses institutions britanniques.

Dans une lettre adressée au British Museum, il souligne l’importance de portraiturer, d’enregistrer les monuments anciens afin de sauvegarder les informations menacées par l’érosion du temps et les destructions des hommes, pour mieux sensibiliser ceux qui n’auraient pas la possibilité de visiter les sites et monuments. Et de conclure : « Le public pourrait être incité à respecter et à préserver ces monuments ». Précurseur, Monsieur Tongue ?

On ne peut pas encore parler d’archéologie. Sa passion s’arrête à la représentation des monuments, vus comme les plus anciennes architectures humaines. Il ne fouille pas. Mais la représentation des monuments fut une activité déterminante dans la naissance de la discipline, elle-même essentiellement et consubstantiellement associée au mouvement romantique : l’antiquarianisme.

Ce tableau date de 1835 et nul doute que Tongue ignorait totalement l’existence de la toile que finissait de peindre Caspar Friedrich cette année-là, en Allemagne. Et c’est là qu’il faut rendre justice à Richard Tongue. Sa peinture ne manquait pas d’ambition et ses paysages mégalithiques s’inscrivent, consciemment ou non, dans l’histoire de la peinture romantique anglaise et européenne.

The Tomb at Pentre Ifan (1835) – Huile sur toile – 51 x 71,2 cm – Londres : Society of Antiquaries of London, Burlington House ; Piccadilly (n° W1J 0BE)

Et comme je ne peux pas passer une journée sans son compagnonnage : “Il en est du romantisme fiévreux comme de la moule pas fraîche : quand on en abuse, ça fait mal au coeur” – Pierre Desproges…

Cyrille Chaigneau pour Les Vaisseaux de Pierres

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