“Bretonniser” la mémoire… les monuments aux morts “mégalithiques” en Bretagne

  • Dernière modification de la publication :18 novembre 2023
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Honorer ceux qui ont perdu la vie

Au sortir de la Première Guerre mondiale, les pertes massives (1,4 million de morts, 3 millions de blessés sur 8 millions de mobilisés, pour une population de 40 millions d’habitants), amènent la France, non à glorifier la victoire, mais le plus souvent à honorer ceux qui ont perdu la vie.

Ce deuil national détermine les communes à rendre hommage à leurs morts pour la Patrie. De 1918 à 1925, on construit environ 35000 monuments aux morts en France. La très grande majorité des monuments le sont à l’initiative, ou au moins avec la participation financière des anciens combattants, qui formaient 90 % des hommes de 20 à 50 ans en France. Une de leurs motivations a été que cette guerre serait la dernière (« la Der des Ders »), et que le sacrifice de leurs frères d’armes ne fut pas vain. Il n’est donc pas étonnant de trouver ces lieux de mémoire partout, même dans des zones éloignées des conflits. Malgré les difficultés de la reconstruction, plus de 95 % des communes françaises en possèdent un.

L’État intervient pour accorder des subventions et réglementer les édifications, les souscriptions publiques couvrant parfois la totalité des dépenses. La loi du 25 octobre 1919 dite « loi sur la commémoration et la glorification des Morts pour la France » fixe notamment les modalités d’attribution par l’État d’une éventuelle subvention, variant de 4 à 25 % du montant global du coût du monument, cette participation ayant plus une fonction de légitimation.

Pour des raisons financières ou de commodité, voire de mode, des modèles standardisés recourant pour la statuaire à des moulages commerciaux, connaissent un certain succès. La plupart du temps, les monuments prenant la forme d’un obélisque ou d’une colonne, parfois accompagné d’un groupe statuaire, mais la plupart des communes n’ont pas les moyens financiers d’assurer l’élévation d’’un monument grandiose. Pour les communes les plus modestes, une simple stèle ou une plaque fera l’affaire. Pour faire face à cette banalité des formes, le ministère de l’Intérieur décide, par la circulaire du 20 mai 1920, de la mise en place de commissions artistiques départementales chargées de l’examen de ces projets.

Si leur construction commence dans l’immédiat après-guerre, elle se prolonge tout au long du 20ème siècle. On ajoute à la liste des morts de la Grande Guerre ceux de la Seconde Guerre mondiale, puis des guerres suivantes (dont des guerres de décolonisation d’Indochine ou d’Algérie) jusqu’à nos jours. Nous en parlerons dans un prochain article.

Le cas de la Bretagne

En Bretagne, le caractère “breton” des monuments s’installe au cœur des débats qui secouent un petit microcosme intellectuel et artistique. Journalistes, écrivains, artistes insistent sur la nécessité de donner un caractère “local” à ces œuvres que l’on érige par centaines, dénonçant l’uniformisation des statues achetées sur les catalogues des sociétés “parisiennes”. Yves Le Febvre (1), magistrat et publiciste lannionais donne le ton : « Les monuments commémoratifs de la “Grande Guerre” sont, (…) destinés à traverser les siècles (…). Pour cette raison et aussi en raison du respect dû à ces morts, nous attirons l’attention des municipalités bretonnes sur la nécessité d’éviter la laideur et la banalité. Il y a en Bretagne assez de grands artistes ou de nobles ouvriers pour que nos amis s’adressent à eux de préférence (…) » (La Pensée bretonne, avril 1920, p. 7).

Ce cri d’alarme, on le retrouve sous d’autres formes, ailleurs dans la presse bretonne qui relaie très largement un appel de La Bretagne artistique, une association parisienne fondée en 1912. « L‘heureuse adaptation de leurs projets au caractère de la région et (…) l’emploi des matériaux du pays lui-même“, tels sont les objectifs de ces artistes », sculpteurs, peintres et graveurs, tous originaires de Bretagne.

Le phénomène apparaît original car malgré la circulaire ministérielle du 10 mai 1920, qui institue des commissions départementales pour juger de la qualité artistique des futurs monuments, ouvrant la porte à l’affirmation d’identités locales, à l’exception du Pays Basque et de la Bretagne, on ne trouve que peu de trace de régionalisme en matière monumentale, par exemple en Vendée ou en Corse, aux identités pourtant nettement marquées. Cette affirmation identitaire va s’appuyer sur trois emblèmes : l’hermine, le granit et les mégalithes.

La bretonnisation des monuments

C’est parce qu’ils sont originaires de Bretagne, quand bien même sont-ils installés à Paris que les membres de La Bretagne Artistique sont les plus à même de concevoir les œuvres devant rendre hommage aux morts bretons (La Pensée bretonne, avril 1920, p. 8).

La revue La Bretagne touristique souligne en 1922 : ces « grands artistes (…) ont magnifié l’héroïsme des Bretons” parce que “Bretons eux même, ils ont voulu, pour ce faire, recourir au symbole qui s’identifie si complètement avec le propre de l’idéalisme celtique » (Sannier 1922, p. 11)

Cette volonté de bretonniser les monuments s’inscrit dans le renouveau artistique breton en cours. Formellement elle s’appuie par l’utilisation de symboles renvoyant implicitement à la Bretagne, au premier rang desquels figure l’hermine qui figure sur sept monuments costarmoricains, sur 12 monuments morbihannais, puis 1 dans le Finistère, 4 en Ille-et-Vilaine et 5 en Loire-Atlantique. Il est intéressant de remarquer que les hermines sont plus nombreuses sur les monuments paroissiaux, installés dans les églises, que sur les monuments laïcs et républicains, probablement du fait de la proximité entre le bretonnisme et l’Église catholique.

Par ailleurs les matériaux doivent dire l’ancrage dans le sol breton des monuments, leur caractère autochtone. Dans un article paru dans l’Ouest-Eclair du 19 mai 1920, Maurice Frey appelle à « une floraison de nouveaux monuments qui dans leurs lignes et par la matière employée », seraient, « pour tous les yeux, les tangibles emblèmes du dévouement et de la ténacité bretonne ». Sans surprise, c’est le granit qui, pour les artistes, la presse régionale comme pour les commissions artistiques départementales, doit matérialiser ce lien entre le monument et son terroir, y compris dans les zones où domine le schiste. Pour Yves Le Febvre, le monument de Lannion « devrait être sculpté dans le dur granit, symbole des fiertés bretonnes » (Le Lannionnais, 16 mai 1920). Le Morbihannais Émile Gilles, lu bien au delà de son seul département d’origine, publie en 1922 une ode à la pierre bretonne titrée : “Le Granit et nos monuments aux morts” (L’Ouest-Républicain, 23 avril 1922), signalant la dimension économique non négligeable de ces chantiers.

Mais plus que ces modestes et souvent discrets éléments, décor ou matériau, ce sont les formes même des monuments que l’on tente de faire coïncider avec l’image que l’on se fait de la Bretagne, une Bretagne fantasmée, mythique. En ce domaine, les mégalithes, dolmens ou menhirs, forme bretonne de l’obélisque, tiennent une place à part.

Voici donc une liste sans doute non exhaustive des monuments aux morts bretons de la Première Guerre mondiale à caractère “mégalithiques”. Cet article sera complété d’une suite consacrée au reste de la France puis d’un gros article sur les monuments commémorant les morts de la Seconde Guerre mondiale.

Bohars (Finistère)

Près de l’église, dans le cimetière de la commune de Bohars (Finistère), un monument tripartite est constitué d’une statue en granit d’un poilu, d’un menhir (monolithe allongé récemment extrait d’une carrière) et d’une stèle cubique sur laquelle sont portés les nombres des soldats décédés.

Inauguré le 11 juin 1922, le monument est réorganisé en 1950 après les destructions de la Seconde Guerre Mondiale. En effet, le bourg de Bohars, proche de la ville de Brest, libérée le 6 septembre 1944, est un champ de ruines suite aux bombardements alliés. L’église est détruite, et, ironie de l’histoire, le clocher, abattu par un tir de char américain, s’est écroulé sur le monument aux morts !

Le dimanche 10 novembre 2019 une nouvelle plaque de granit portant les noms de 48 Boharsiens morts pour la France (43 tués en 1914-1918, 6 en 1939-1945 et 2 lors de la guerre d’Algérie) a été inauguré par les autorités locales.

Carnac (Morbihan)

Un monolithe en granit de Carnac a été dressé dans le nouveau cimetière de Bellevue par le Souvenir Français, association fondée en 1887 et reconnue d’utilité publique le 1er février 1906 qui a pour vocation d’honorer la mémoire de tous ceux qui sont morts pour la France qu’ils soient Français ou étrangers.

Étables-sur-Mer (Côtes d’Armor)

Le Monument aux morts d’Etables-sur-Mer (22) est érigé en 1921 sur la place de l’église, à la demande du conseil municipal. Il est fait d’un menhir, « déraciné de la lande voisine », ainsi que l’écrit Jean Sannier dans La Bretagne touristique en 1922, et d’un poilu directement gravé en pied par l’artiste briochin Francis Renaud (1887-1973,membre du mouvement Seiz Breur . Le journaliste précise : « Francis Renaud a plus gravé que sculpté, à même le menhir, l’image du poilu montant sa garde éternelle, et cette image semble se dégager lentement de la gangue comme au lever du soleil les formes se dégagent de la brume » (Sannier 1922, p. 16).

Sculpté dans de la kersantite, le monolithe évoque un menhir. Il est orné d’un poilu à l’avant, d’une croix latine et d’une ancre à l’arrière. Il présente à l’arrière des plaques en bronze portant les noms des victimes des guerres 1914-1918 et 1939-1945, ainsi que ceux des guerres d’Indochine et d’Algérie. Deux plaques commémoratives sont placées au pied du poilu. La signature de l’auteur figure au bas de l’édicule à droite.

Fougères (Ille-et-Vilaine)

Armel Beaufils (1882-1952), un sculpteur briochin, réalise, de 1917 et 1921, neuf monuments aux morts, dont celui de Fougères, situé sur l’ancienne place d’Armes, place Aristide-Briand depuis 1932.

Juste après-guerre, un concours est organisé pour choisir qui réalisera le monument dédié aux 710 Fougerais morts entre 1914-1918. Une souscription est ouverte et rapporte 41000 francs de l’époque. Armel Beaufils, est contacté par Albert Durand, à l’origine de l’office de tourisme, et présente son projet qui sera retenu. C’est ainsi que le premier monument aux morts de la Grande Guerre, érigé en Bretagne, est inauguré le 10 octobre 1920 par René Cordier, maire, en présence du sculpteur.

Artiste prolifique, Armel Beaufils réalise neuf monuments aux morts entre 1917 et 1921, principalement en Bretagne. La représentation de la femme est au cœur de son œuvre. Il aime travailler dans divers matériaux des sujets inspirés de la Bretagne traditionnelle. Ici, une femme en deuil avec une couronne de laurier à la main se tient devant un menhir. Derrière, un enfant écrit : « À mes aînés qui ont combattu pour moi ». La femme et l’enfant sont en bronze. La partie minérale est en granite. Le menhir est orné de décorations militaires, dont la Croix de guerre, au sommet. Le monument, entouré par des bornes et des chaînes, montre les armes de la ville. Des plaques, à sa base, portent le nom de très nombreux Fougerais morts dans les différents conflits depuis la Première Guerre mondiale, même si la liste n’est toujours pas exhaustive. Une maquette du monument est conservée aux archives municipales de la ville de Fougère.

Caractéristique d’un type de monuments aux morts désignés comme doloristes, Armel Beaufils souhaitait montrer la misère de l’arrière avec une femme sans âge, symbole de toutes les femmes : mères, épouses, filles, sœurs. L’enfant porte un tablier de cordonnier, symbole du monde ouvrier, et un chapeau rond, chapeau breton, à la main pour insister sur le sacrifice de tous les Bretons pendant le conflit.

En 1985, la piétonnisation de la place fait disparaître les arbres voulus par le sculpteur de manière à former un fond naturel à son œuvre. On peut retrouver la disposition d’origine sur les cartes postales anciennes.

La Prénessaye (Côtes-d’Armor)

Le monument aux morts de la commune de La Prénessaye (Côtes-d’Armor), situé près de l’église Saint-Jean-Baptiste, est un bloc de granit en forme de menhir, sans personnage ni sculpture. La stèle a été posée entre 1986 et 1988. Le monolithe est un don d’une provenance inconnue. Avant cette création récente, une plaque commémorative nommée “tableau du souvenir” composée de deux tableaux en bois fut installée en 1919 dans l’église Saint-Jean-Baptiste. Le premier tableau porte l’inscription des noms des soldats morts à la guerre, le second tableau se compose des photos en médaillons des soldats.

La Trinité-sur-Mer (Morbihan)

Le monument aux Morts de La Trinité-sur-Mer est l’œuvre de Charles Rivaud, orfèvre, et de son fils André Rivaud, médailleur et sculpteur. Le monument, inauguré le 25 octobre 1925, est fait de granit gris, surmonté d’un menhir et d’une palme. Sur l’une de ses faces sont gravés les noms des 98 Trinitains morts pour la France, dont 71 pour la Première Guerre mondiale.

Lanmeur (Finistère)

Le monument aux morts de Lanmeur (Finistère) se trouve dans le cimetière avoisinant Notre-Dame de Kernitron. Entouré d’obus, il représente un poilu au repos qui se tient devant une pierre levée portant l’inscription : “1914-1918 / Aux enfants / de Lanmeur / morts / pour la France”. Il cotoie un premier monuments élevé en 1902 à la mémoire des morts de la guerre de 1870 et des campagnes coloniales, sur l’initiative de Louis de Kersauson.

Le Bono (Morbihan)

N’étant pas encore une commune indépendante lors des deux guerres mondiales, les morts pour la France du Bono sont recensés avec ceux du reste de la commune de Plougoumelen. La commune a toutefois érigé, Place de la République, une fois son indépendance communale obtenue en 1947, un monument aux morts. Il s’agit du réemploi d’une belle stèle en orthogneiss de 3,50 m de hauteur, dont on ne connait malheureusement pas la provenance, même si elle est de toute évidence très locale. Cette stèle n’est pas signalée dans les inventaires anciens.

Le Châtellier (Ille-et-Vilaine)

Près de l’église, au nord du bourg, se trouve le monuments aux morts communal de Le Châtellier, une petite commune situé au nord-ouest de Fougères. De toute évidence sa forme rappelle celle d’un dolmen.

Le Faouët (Morbihan)

Cette stèle dédiée à Corentin Jean Carré (1900-1918), considéré comme le plus jeune “poilu” de France, est située sur la place Bellanger au sud des halles du 16ème siècle. Sous le portrait en médaillon de bronze de l’aviateur, on peut lire : ” A CORENTIN CARRE / 1900-1918 / ENGAGE VOLONTAIRE / AU 410e R.I. A 15 ANS / MORT EN COMBAT AÉRIEN / A 18 ANS / MONUMENT ÉRIGÉ PAR SOUSCRIPTION PUBLIQUE”.

En 1938, la municipalité vote une subvention de 2000F pour le monument. Un comité organisé autour de l’amicale du 410e R.I. présente un projet. D’autres municipalités du canton apportent leur contribution et des listes de souscription sont ouvertes. La présidence d’honneur est proposée à Edouard Daladier, président du Conseil. Le monument est inauguré le 7 mai 1939 en présence du général Weiss, représentant le président du Conseil et le ministre de l’Air, du préfet du Morbihan et des parents du jeune homme. Une palme en bronze est ajoutée plus tard sur la face principale de la stèle.

Le Huelgoat (Finistère)

Plusieurs sites internet rapportent la même information. Lors d’un conseil municipal, il avait été décidé de déplacer le menhir du Cloître, situé sur la commune de Le Huelgoat (Finistère) dans le bourg pour en faire le monument aux morts des huelgoatains. Vu l’ampleur de cette opération titanesques, cette idée fut vite abandonnée. Nous n’avons pas encore pu vérifier la véracité de ces dires dans les archives municipales.

Le Palais (Morbihan)

Une stèle dédiée aux marins du Morbihan morts pour la France (MPLF), venus du continent ou de Belle-Ile-en-Mer, a été érigée sur la commune de le Palais et inaugurée le 18 mars 2016. Taillé par monsieur Marcel Briard, Il met à l’honneur près de 344 marins recensés à ce jour.

La mairie de Le Palais a créé près de l’emplacement de la stèle un espace du souvenir en regroupant les deux autres monuments aux morts, celui de 1870 dédiés aux morts pour la Patrie et celui de 14/18 et des autres conflits.

Marsac-sur-Don (Loire-Atlantique)

Penmarc’h (Finistère)

À Penmarc’h (Finistère), point de soldat. Comme à Plozévet (voir plus loin), c’est la détresse qui est soulignée ici, celle d’une veuve debout. œuvre de Pierre Lenoir (1879-1953). Le monument a été financé par souscription et inauguré en août 1922.

Plozévet (Finistère)

De Penmarc’h à Plovan en passant par Plogastel-Saint-Germain, ce sont plus de 2000 Bigoudens qui sont tombés pour la France. Les monuments aux morts rappellent ce lourd tribut payé par hommes de ce bout de Bretagne. S’ils ne sont pas tous aussi imposants que celui de Plozévet, ces monuments racontent la même chose. Des soldats qui, à l’image de ceux peints par Lucien Simon dans la cour de la gare de Pont-l’Abbé, ne sont pas tous revenus au pays. Des Mazéas, des Le Campion, des Gloaguen, des Le Pape, des Le Gouil… Des noms comme ceux gravés dans la pierre à Plozévet. Deux grandes plaques situées à chaque extrémité d’un monument représentant son Bigouden portant chapeau dans sa main droite et se recueillant au pied d’un menhir. œuvre de René Quillivic, il met en scène Sébastien Le Gouil qui a perdu trois de ses fils et un gendre. Inauguré en septembre1922 ce monument pointe la réalité tragique de la guerre.

Plouyé (Finistère)

Sculpteur breton, né le 13 mai 1879 à Plouhinec dans le Finistère et décédé à Paris en 1969, René Quillivic restera à jamais un artiste emblématique. Issu d’une famille de pêcheurs, il abandonne la pêche et devient charpentier de marine ce qui lui permet de s’initier à la menuiserie et à la sculpture sur bois.

À partir de 1919, on lui confie la réalisation de monuments aux morts. En 1920, il devient directeur artistique à la faïencerie HB à Quimper où il cherche à renouveler les décors dans une volonté de moderniser l’image de la Bretagne. Comme il l’affirmait lui-même, ses œuvres contrairement à celles des autres sculpteurs soulignent : “l’évocation du sacrifice tel qu’il se reflète dans les yeux et dans l’attitude de tous ceux qui souffrent de ne plus avoir le disparu à leurs côtés ».

Le Monument aux Morts, réalisé en 1955 pour la commune de Plouyé, reflète cette volonté de l’artiste de rendre hommage aux proches des disparus. Ce monument fut inauguré le 20 novembre 1955 sous la présidence de Monsieur Jean-Louis Cozilis, Maire de Plouyé de 1953 à 1965.

Pont-Scorff (Morbihan)

Fernand de Langle de Cary, né le 4 juillet 1849 à Pont-Scorff et décédé le 19 février 1927 à Paris, est un officier militaire. Lors de la guerre de 1870, il est ordonnance du général Trochu et sera grièvement blessé à la bataille de Buzenval (Rueil-Malmaison).

Pendant la Première Guerre Mondiale, à 64 ans, il obtient de son ami le généralissime Joffre le commandement de la IVe Armée et se battra dans la Meuse, puis sera vainqueur à Vitry-le-François le 9 septembre 1914 lors de la Bataille de la Marne, mais subira trois échecs lors de l’offensive en Champagne en 1915 et sera remplacé par le général Gouraud. Commandant les armées de Verdun il doit tenir le Fort de Douaumont lors de l’offensive ennemie en février 1916. Mais les bombardements allemands les anéantissent et sans prévenir Joffre, il ordonne le repli hors de la Woëvre. Joffre furieux le remplacera par Pétain.

Médaille militaire en mars 1916, mis à la retraite en 1917, décédé en 1927 il sera inhumé aux Invalides. Cet officier sera honoré dans sa ville natale par une stèle au nord de l’église, rue du Général de Langle de Cary. Le médaillon en bronze est une œuvre du sculpteur Gaston Schweitzer (1879-1962) en 1938.

Quiberon (Morbihan)

Le 3 juillet 1921, le conseil municipal décide d’ériger “un cromleck sur la place dite ancien cimetière et située derrière l’hôtel Penthièvre”. Ce sera le monument aux Quiberonnais morts pendant la grande guerre. Situé rue Pouligner, il ne s’agit pas d’un “cromlech”, mais d’un menhir de 5 mètres de hauteur, provenant du secteur du Manémeur. Il se situait à l’origine près des vestiges d’une allée couverte encore existante. L’entreprise quiberonnaise Léon accepte d’effectuer les travaux avec l’aide des artilleurs du Régiment d’artillerie de Forteresse. Après un déplacement d’une semaine, le menhir parvient à l’ancien cimetière le 6 novembre et est dressé par un système de bigue et de palan.

Une première plaque à l’avant de la stèle porte l’inscription : “QUIBERON / A ses enfants pour la France”, surmonté de deux palmes et portant trois décorations : la croix de guerre, la légion d’honneur et la médaille militaire. Inauguré le 6 novembre 1921, il est aujourd’hui entouré de plusieurs plaques portant les noms de morts pour la France des différents conflits.

Quintin (Côtes d’Armor)

Ce monument, situé à proximité de l’étang de Quintin, à l’intersection de la rue aux Toiles et de la rue de la Vallée, honore la mémoire des soldats quintinois morts lors du premier conflit mondial. De loin le monument ressemble à un menhir, l’émotion s’empare de nous dès que l’on s’en approche. Une mère assise montre à son enfant le médaillon de son père vêtu en militaire disparu à la guerre et semble lui dire : ” Vois, mon fils, ton père était un héros ! “. Ce monument doloriste a été sculpté par Elie Le Goff père (1858-1938), sculpteur de Saint-Brieuc. Ironie ou cruauté de l’histoire, les 3 fils du sculpteur, Elie, Paul et Henri, se destinaient à la même vocation artistique que leur père, mais ils furent tous les trois tués sur le front.

Saint-Etienne-du-Gué-de-l’Isle (Côte-d’Armor)

Le monument aux morts porte les noms des 38 soldats (36 morts pendant la Première Guerre mondiale, 1 pour la Seconde Guerre mondiale, 1 pour la Guerre d’Algérie).

Trévé (Côtes-d’Armor)

A Trévé, Francis Renaud (1887-1973) a sculpté en pied la figure doloriste d’une jeune fille de la commune, Marie-Françoise Le Plénier, à côté d’un stèle dont la rusticité n’est pas sans évoquer un menhir. Si elle n’est pas l’une de ces nombreuses veuves de guerre, il semble qu’elle ait perdu un fiancé lors du conflit.

Vieux-Bourg (Côtes d’Armor)

Le monument du Vieux-Bourg associe un poilu proposé sur catalogue par la Fonderie du Val-d’Osne (Osne-le-Val en Haute-Marne) – La Résistance, dû au sculpteur Charles-Henri Pourquet – placé sur un piédestal en granit et installé devant un menhir d’une vingtaine de tonnes et de 5 mètres de haut. En 1923, le transport vers la place du village du monolithe depuis le hameau de Botudo, distant de 3 km, n’est pas une Mince affaire. Un attelage de douze paires de bœufs, mis à disposition par les habitants, tire un fardier loué par la municipalité à une fonderie de Lanfains. Lors de l’inauguration en avril 1923, le conseiller général du canton ne manque pas d’évoquer “la vie mystérieuse de ce menhir, monument du Passé qui garde jalousement son secret et qui, après une longue période d’isolement, revient s’associer aux événements du Présent” (Le Moniteur des Côtes-du-Nord, 14 avril 1923).

Boesinghe, Carrefour des Roses (Belgique)

Certains monuments honorant les soldats bretons morts durant la Grande Guerre ont été érigés à proximité des zones de combats. C’est le cas du monument de Boezingue en Belgique.

La secteur de Ypres en Belgique est connu pour son patrimoine lié à la Première Guerre mondiale. A Boesinghe, on y déniche l’un des plus surprenants monuments français du secteur, baptisé le Carrefour des Roses. Implanté en 1929 par les anciens des 73ème et 74ème Régiments d’Infanterie Territoriales de Guingamp et Saint-Brieuc, ce monument rend hommage aux soldats victimes de la première attaque aux gaz asphyxiants menée par les Allemands le 22 avril 1915. Il associe un calvaire du 16ème siècle transporté depuis Louargat à de petits menhirs et un dolmen d’Henanbihen.

Le 22 avril 1915, vers 17 h, sur une grande ligne de front de Steenstraat à Schreyboom, entre Langemark et Poelkapelle, les Allemands ouvrirent plus de 5000 bouteilles au gaz de chlore. Un nuage vert de gaz toxique poussé par le vent se dirigea vers les troupes françaises de la première ligne : la 45ème division algérienne, la 87e division territoriale Bretagne-Normandie et quelques compagnies de “joyeux” (punis) reçurent la pleine bordée. Le premier acte de la guerre chimique était accompli. Des centaines d’hommes moururent en première ligne, d’autres s’enfuirent, paniqués. En quelques heures un trou de 8 km sur 4 avait été opéré au travers des lignes alliées. Une force de défense internationale, regroupant Belges, Français, Britanniques, Irlandais, Canadiens, Indiens et Nord-Africains s’opposa dans le mois suivant à la rupture du front

Après la guerre s’organise un pèlerinage annuel depuis Saint-Brieuc. Alors que depuis 1923 beaucoup de tombes françaises sont déplacées, des familles et d’anciens Poilus bretons décident d’élever leur propre monument juste derrière la ligne de front. Un calvaire qui, depuis le 16ème siècle était installé sur la commune de Louargat, a ainsi été transféré sur le site belge. Le dolmen et les menhirs, quant à eux, ont été remis par un agriculteur d’Hénansal qui avait survécu à l’attaque au gaz. Regroupés au sein de ce mémorial, le 15 septembre 1929, les monuments ont été bénis par Mgr Serrand, ancien aumônier de la 87e division d’infanterie territoriale, qui a combattu sur ces terres flamandes et qui, après guerre, a été nommé évêque de Saint-Brieuc.

C’est bien, comme l’écrit le journal La Bretagne à Paris, “un monument de caractère régional, reconstituant un paysage breton avec sa lande d’ajoncs et de bruyères, son calvaire du XVe siècle, son dolmen authentique, ses rocs à fleur de terre” qui est érigé en terre flamande, suivant les plans du paysagiste rennais Neveu (La Bretagne à Paris, 20 avril 1929). Loin de Bretagne, ce monument est l’occasion de mettre en exergue une région mythifiée

Cyrille Chaigneau pour Les Vaisseaux de Pierres

Webographie, bibliographie et notes

(1) Dreyfusard, membre des Bleus de Bretagne, fondateur de la Fédération socialiste de Bretagne en 1900, Yves Le Febvre rejoint le radicalisme à la veille de la guerre. Défenseur actif de la Bretagne, il s’appose en revanche à toute idée de séparatisme. Il promeut ses idées dans La Pensée Bretonne, revue qu’il fonde en 1913.

https://www.ouest-france.fr/bretagne/guingamp-22200/en-belgique-un-calvaire-honore-les-poilus-bretons-2739316
https://france3-regions.francetvinfo.fr/bretagne/cotes-d-armor/grande-guerre-monuments-aux-morts-cotes-armor-racontes-livre-1890452.html
https://monumentsmorts.univ-lille.fr/

Becker A., 1991. Les monuments aux morts : mémoire de la Grande Guerre.- Paris, Errance, 1991, 158 p.
Lagadec Y., 2020. Faire son deuil, construire les mémoires. Les monuments aux morts de la Grande Guerre dans les Côtes d’Armor (1914-2020). Pabu, Editions A l’ombre des mots, 2020
Prével-Montagne C., 2002. La représentation des grands hommes dans la sculpture publique commémorative en Bretagne 1685-1945, thèse de doctorat, Rennes II/
Sannier J., 1922. “Aux Bretons morts pour la France”, dans : La Bretagne touristique, 1922, p. 11

Pour citer cet article : Chaigneau C., 2023. “Bretonniser” la mémoire… les monuments aux morts “mégalithiques” en Bretagne. In : Les Vaisseaux de Pierres. Exploration des imaginaires autour et sur les mégalithes de Carnac et d’ailleurs, mis en ligne le 5 juillet 2023.- https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/, consulté le : …

Cette publication a un commentaire

  1. Anne

    Merci pour cet article, le dernier cité me touche particulièrement, j’ai d’ailleurs l’intention d’y faire un passage cet été à ma prochaine virée vers la côte d’Opale 😇

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