Le musée imaginaire (16) : le dolmen de Kergavat (Plouharnel) par Tony Desmarquest

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Quel tableau étrange… Quel est ce dolmen gigantesque, situé par le peintre à Carnac, dominant ce qui semble être une lagune, avec la mer en arrière-plan ?

Antoine Éloi Desmarquest, dit Tony, est né à Mâcon le 18 avril 1819. C’est un riche bourgeois, propriétaire viticole et négociant en vins. Il s’intéresse à l’art et aux artistes et est membre de la Société des Amis des Arts de Chalon-sur-Saône2. Il est lui-même dessinateur et peintre. En 1879 il participe à l’exposition des Amis des Arts de l’Ain en présentant deux toiles : Une perdrix (nature morte) et Un paysage (souvenir de Bourgogne)3. On connaît de lui des dessins des Pyrénées (Cauterets), du Sud de la France (Tarascon, Marseille, Beaucaire, Vaucluse) ou du Nord (par exemple Guillaucourt dans la Somme) et bien entendu ce tableau morbihannais4.

Le monument

Le peintre nous offre ici une bien jolie vue du dolmen de Kergavat à Plouharnel. En 1884, cette tombe à couloir est le premier monument mégalithique que croisent les touristes cheminant vers Carnac à pied ou en carriole depuis la gare de Plouharnel. Pour le voir pas besoin de faire de détours, le dolmen est au bord de la route qu’il surplombe, on roule d’ailleurs à l’emplacement du couloir détruit par le percement de la voie. La plupart des artistes le représentent en contre plongée depuis le bord de la route… et l’effet est souvent réussi.

Sur les gravures ci-dessous, les orthostates du couloir sont encore posés contre l’accotement dans lequel un escalier permet l’accès au monument. Dans la gravure de 1901 on voit à gauche la borne propriété de l’État, il a été acquis en 1888.

Mais Desmarquest choisit un point de vue différent. Il se place au nord-est, dans le pré situé à l’arrière du dolmen, comme l’ont fait après lui quelques éditeurs de cartes postales au début du 20ème siècle.

La baie de Plouharnel, l’isthme de Penthièvre, le village de Kercroc

De cette position on découvre la baie de Plouharnel, le cordon dunaire de Sainte-Barbe et en arrière-plan l’océan sur lequel on devine quelques voiliers. Les maisons à gauche appartiennent au village de Kercroc, en partie caché par une rupture de pente à 750 m du dolmen. La marée est haute et la mer se heurte au cordon dunaire de Pen er Lé, hors champ, et le début de Sainte-Barbe. Sur la ligne d’horizon à gauche du tableau, une masse sombre est trop haute pour être l’île de Téviec, pourtant dans l’axe. Peut-être s’agit-il des falaises de la pointe de Beg-en-Aud, comme on la voit parfois plus haute que la réalité dans certaines conditions météorologiques.

Ce panorama n’est plus visible aujourd’hui à cause de la végétation. Mais les profils altimétriques de Géoportail prouvent que sans arbres, un observateur aurait bien cette vue, et en 1884 pratiquement rien ne dépasse de la hauteur des murets en pierre en bord de mer.

Le personnage

Derrière les dunes, c’est l’océan avec ses voiles blanches. Un léger rougeoiement du ciel au-dessus de la mer, à l’Ouest, indique que la journée se termine, c’est bientôt l’heure pour les korrigans de sortir, ils vivent sous terre et les dolmens sont leurs portes d’accès vers le monde humain. En voici justement un qui apparaît, un petit vieux qui cherche de la compagnie. Il est curieusement habillé pour un Korrigan, non ?

Le personnage pourrait aussi être un humain, et sa taille le fruit du syndrome de « gigantomanie » dont souffre une partie des productions artistique du 19ème siècle, à savoir que l’on présente les architectures mégalithiques bien plus grandes qu’elles ne le sont en réalité en plaçant des personnages exagérément petits pour biaiser l’échelle5.

A l’échelle du dolmen le personnage qu’il peint est un lilliputien et l’exagération nous parait ici bien flagrante pour un amateur éclairé comme Tony Desmarquest. Il est malheureusement impossible de trancher sur les intentions de l’artiste.

Le train

Dans le tableau tout est calme. Au loin à gauche, une curieuse masse noire semble cracher une fumée blanche. Serait-ce une activité artisanale, comme des brûleurs de Goémon ? Non pas, c’est le train de la ligne Auray-Quiberon qui glisse sur les rails vers la gare de Plouharnel. Les wagons sont présents mais à peine esquissé, donnant une impression de vitesse. La locomotive se distingue par son panache de fumée ou de vapeur blanche et par une protubérance en forme de cloche caractéristique du train de l’époque. La ligne a été ouverte en 1882, La modernité est en route6.

Conclusion

C’est au final un tableau bien attachant. Il parait au premier abord être le pur fruit de l’imagination naïve d’un artiste. Il se révèle finalement être pris sur le motif et contenir des détails précis et exacts… l’imaginaire reprenant ses droits grâce au personnage qui anime le centre de la scène.

Philippe Le Port pour Les Vaisseaux de Pierres

Notes

  1. Les pages d’histoire locale de Jacques Ruty https://archive.org/details/tony_desmarquest/page/12/mode/2up ↩︎
  2. « Liste générale des membres de la société des amis des arts de Chalon-Sur-Saone. Au 12 Juin 1854 » Son nom y est orthographié Desmarquet. https://ia601209.us.archive.org/33/items/explicationdesou00soci_1/explicationdesou00soci_1.pdf ↩︎
  3. Les pages d’histoire locale de Jacques Ruty https://archive.org/details/tony_desmarquest/page/12/mode/2up ↩︎
  4. On connaît encore un très grand tableau vendu aux enchères en Italie lui est attribué : Tony Desmarquest (19ème siècle). La récolte. Huile sur toile (300 x 230 cm), daté 1877.
    https://www.poggiobracciolini.it/it/asta-0214/tony-desmarquest-201612158062000. ↩︎
  5. « Un des procédés est de placer des personnages de petites tailles pour biaiser l’échelle. C’est ce même procédé que l’on retrouve chez certains producteurs de CP au début du 20ème siècle, quand ils prennent en photos des enfants habillés en adulte au pieds des menhirs ou devant un dolmen ». Cyrille Chaigneau ↩︎
  6. Elle est construite par l’Administration des chemins de fer de l’État, puis mise en service en 1882 par la Compagnie du chemin de fer de Paris à Orléans (PO). https://www.letelegramme.fr/morbihan/quiberon-56170/spantrain-regionalspan-souvenir-dune-inauguration-mouvementee-1537018.php ↩︎

Pour citer cet article : Le Port P., 2024. « Le musée imaginaire (16) : le dolmen de Kergavat (Plouharnel) par Tony Desmarquest », in : Les Vaisseaux de Pierres. Exploration des imaginaires autour et sur les mégalithes de Carnac et d’ailleurs, mis en ligne le 12 décembre 2024. https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/, consulté le : …