Un illustre inconnu. Bien qu’il soit un donateur majeur du musée des Beaux-Arts de Rennes (legs d’une collection de primitifs italiens) et un philanthrope ayant créé un fonds d’aide pour les familles d’ouvriers, les motivations de ses actes et l’origine de sa collection restent obscures.
Un carrière militaire « banale ». Né à Rennes dans une famille de notables, polytechnicien, il intègre le génie militaire en 1833. Son parcours est celui d’un officier consciencieux. Il sert en France (Arras, Corse, Nord, Brest, Calais) et effectue deux campagnes en Algérie, où ses talents de topographe lui valent la Légion d’honneur. Malgré ses compétences, sa promotion stagne au grade de chef de bataillon (commandant). Roturier et n’ayant pas de faits d’armes éclatants, il ne parvient pas à accéder aux rangs supérieurs et prend sa retraite en 1864. Lucas se distingue par une production savante restée longtemps confidentielle, car confinée aux « mémoires militaires » remis à sa hiérarchie. Ces documents, censés être purement stratégiques, sont investis par Lucas comme de véritables travaux d’historien et de chercheur. Son mémoire sur Calais (1858) est un modèle du genre, s’appuyant sur des archives médiévales anglaises.
Un pionnier de l’archéologie des mégalithes. C’est lors de son affectation dans le Morbihan (1847-1853) que Lucas révèle toute l’étendue de son érudition. Il réalise des relevés précis des sites de Carnac et de Locmariaquer (Gavrinis, Rondossec) en utilisant les techniques de dessin militaire. Grâce à ses connaissances en géologie, il remarque que les haches de prestige trouvées en Bretagne sont faites de roches (jaspe vert, silex) non locales. Il en déduit l’existence de réseaux d’échanges à longue distance par voie maritime dès la Préhistoire (cette intuition ne sera confirmée que dans les années 1990). Dès 1852, il préconise des fouilles scientifiques rigoureuses et propose de réaliser des moulages des gravures de Gavrinis pour les étudier à Paris.
Une reconnaissance posthume. À l’époque, sa hiérarchie militaire, bien qu’admirative de son intelligence, lui reproche ces « digressions » étrangères à l’art de la guerre. Ses travaux sont archivés et sombrent dans l’oubli pendant 160 ans. Aujourd’hui, Paul Lucas apparaît comme un véritable archéologue avant l’heure, dont la rigueur et l’acuité intellectuelle dépassaient largement les standards de ses contemporains.
