Un film de cinéma ; une chanson de Georges Brassens, les alignements de Kermario à Carnac, un scénario de Pierre Boileau et Thomas Narcejac, une réalisation de Georges Franju, avec Jean-Louis Trintignant, et Pascal Audret, Dany Saval et Pierre Brasseur, plus un corbillard ! Vous y croyez ?
Il y a 60 ans, Georges FRANJU (1912-1987), avec PLEINS FEUX SUR L’ASSASSIN nous plongeait dans une énigme tortueuse et volontiers surréaliste, une ambiance étrange, une poésie sombre et macabre, un curieux humour à froid et volontiers absurde, qui se termine comme un feux d’artifice dans une scène d’enterrement joyeux et farceur chanté par Georges Brassens (Les Funérailles d’antan !), au milieu des alignements de Kermario, et qui fait de PLEINS FEUX SUR L’ASSASSIN un divertissement insolite et réjouissant.

PLEINS FEUX SUR L’ASSASSIN (1961) est le troisième long métrage de Georges Franju, après La tête contre les murs (1959) et Les Yeux sans visage (1960). Une nouvelle fois, le cinéaste a confié l’écriture du scénario au duo d’écrivains Pierre Boileau et Thomas Narcejac, dont les romans Celle qui n’était plus et D’entre les morts ont déjà été adaptés avec succès au cinéma. Le premier par Henri-Georges Clouzot (Les Diaboliques, 1955), le second par Alfred Hitchcock (Sueurs froides, 1958). Comme pour Les Yeux sans visage, les deux auteurs ne s’appuient pas sur une matière préexistante mais imaginent un scénario original.
L’argument
Sentant sa mort prochaine, le comte Hervé de Keraudren, sous ses habits de chevalier de Malte, s’enferme dans un réduit secret de son château, jouant un bon tour à ses héritiers. Juridiquement, il est absent, et ils devront attendre, pour ouvrir la succession, que son corps soit retrouvé. Pour subvenir à l’entretien d’un domaine onéreux, les sept neveux et nièces ont l’idée d’organiser un spectacle Son et Lumière, basé sur une vieille légende familiale. Évidemment, rien ne se passe comme prévu et, comme chez Agatha Christie, les convives trouvent la mort les uns après les autres. Dans ce décor hitchcockien, les oiseaux funestes tombent comme des mouches et les escaliers grimpent en colimaçon jusqu’en haut des tours. Entre mystère et humour noir, Franju s’amuse à brouiller les pistes, guidant ses personnages – mêmes les invisibles -, aux sons d’un magnétophone et à la lumière d’un projecteur. Et c’est justement en poursuivant l’assassin traqué par les projecteurs que l’on découvre la cachette où repose Kéraudren. Il sera enterré comme il se doit, non loin des alignements de Carnac.
PLEINS FEUX SUR L’ASSASSIN, c’est l’histoire d’un héritage impossible. L’action se passe dans un château breton du 15e siècle : Kerlosquen (en fait Franju tourne dans deux châteaux de Loire-Atlantique, celui de Goulaine et celui de la Bretesche à Missillac, pour les prises de vue avec le l’étang) dans lequel viennent se perdre les membres de la famille d’un comte tout juste décédé mais dont le corps reste introuvable. « Médicalement, il est mort. Juridiquement, il est absent…», explique le notaire. Tout le monde cherche activement la trace du défunt afin d’accélérer la procédure d’héritage. En attendant, cousins et cousines mettent sur pied un spectacle de son et lumière au château inspiré d’une vieille légende, pour assumer les frais, les impôts et les charges du château. Et très vite, les cadavres s’accumulent au sein de la famille !
Si PLEINS FEUX SUR L’ASSASSIN n’est pas véritablement un huis clos, toute l’action se cristallise au sein du château envisagé dès les premières minutes comme un gigantesque caveau. Le vieux comte (Pierre Brasseur) arborant la tenue d’apparat des chevaliers de Malte, ouvre une porte secrète cachée derrière un miroir sans tain. L’homme à bout de souffle s’installe sur un fauteuil et agonise. « Hommes qui aimez la gloire, soignez votre tombeau ! Tâchez de faire bonne figure, car vous y resterez longtemps… », déclare le vieillard avec une emphase teintée d’ironie. Derrière sa glace, l’ancêtre devenu une marionnette désarticulée est désormais aux premières loges pour observer sans être vu ses descendants s’agiter pour le retrouver. L’homme devient ainsi une projection du spectateur de cinéma, observateur inactif du monde.
Georges Franju
A la sortie des « Yeux sans visage », Georges Franju disait : « Je ne suis pas un spécialiste de la féérie et du fantastique, étant plutôt attiré par la rigueur, la précision, le réalisme. Je pense que ce qui rend mon film si terrifiant est justement cette précision presque scientifique et au moins documentaire. ». Il enfonce le clou au moment de la préparation de Pleins feux sur l’assassin : « J’aime la poésie des choses, or c’est l’attente qui est poétique, pas l’action ! Je cherche à créer une atmosphère, une chose par définition insaisissable. J’aime le mystère. »

Il y a donc un malentendu à considérer Franju comme un maître du suspense. L’homme cherche moins à ménager ses effets pour contrôler la tension du spectateur qu’à l’immerger tout entier dans un monde où les frontières entre le réel et le fantastique sont poreuses. Lorsque Georges Franju évoque la notion de « documentaire », il sait de quoi il parle. Né dans une famille de la bourgeoisie bretonne, il a débuté comme réalisateur en filmant « les vrais gens ».
Sa filmographie compte plusieurs documentaires saisissants dont Le Sang des bêtes, réalisé en 1948, plongée sans concession dans les abattoirs de la Villette à Paris sur un commentaire grave et scientifique de Jean Painlevé. Ce tournage est une révélation pour Franju qui se retrouve confronté à la violence la plus crue (âmes sensibles s’abstenir !!!) et n’hésite pas à la regarder en face.
Après « Le Sang des bêtes », il y aura Hôtel des Invalides (1951), film de commande censé célébrer les mutilés de guerre mais qu’il détourne pour épingler la bêtise des conflits armés et les souffrances qu’ils engendrent. Georges Franju tord déjà le cou du réel à l’aide du cinéma documentaire pour en révéler sa brutalité donc son étrangeté.

Une œuvre
Dans PLEINS FEUX SUR L’ASSASSIN, tout n’est que trompe-l’œil, faux-semblant et chausse-trappe. Tous les héritiers, peu émus par la mort de leur ancêtre, se pressent autour d’un cadavre insaisissable. Cette absence entraîne un double dérèglement, intérieur d’abord (chacun se mue en meurtrier potentiel pour s’emparer du magot) et extérieur (le château devient une machine à fabriquer de l’illusion). Le point de convergence survient lorsque le spectacle imaginé par la famille permet au meurtrier d’agir en pleine lumière et de mettre en scène l’un de ses crimes. Le réel et la fiction interagissent alors parfaitement. Le public de notables venus en masse à la première représentation devient le témoin impuissant d’un meurtre en direct.
PLEINS FEUX SUR L’ASSASSIN offre au jeune Jean-Louis Trintignant (1930-1922), l’un de ses premiers grands rôles dans un film français après avoir crevé l’écran en Italie dans Été violent de Valerio Zurlini (1959).




Et un corbillard.
Le corbillard hippomobile au centre de la dernière scène de funéraille tournée au milieu des alignements de Kermario est celui de la paroisse de Carnac, qui était remisé derrière le presbytère (devenu en 1984 le Musée de Préhistoire).
Cyrille Chaigneau pour Les Vaisseaux de Pierres
Fiche technique :
- Titre : Pleins Feux sur l’assassin
- Titre alternatif :
- Réalisateur : Georges Franju
- Tournage : 1er septembre – 30 octobre 1960
- Format : Noir et blanc – 1,66:1 – Mono – 35 mm
- Durée : 88 minutes
- Date de sortie : France – 31mars1961
- Scénariste : Pierre Boileau & Thomas Narcejac
- Adaptateurs : Pierre Boileau, Thomas Narcejac, Georges Franju
- Dialoguistes : Robert Thomas, Pierre Boileau, Thomas Narcejac
- Société de production : Champs-Élysées Productions (Paris)
- Producteur : Jules Borkon
- Directeur de production : Pierre Laurent
- Distributeur d’origine : MGM – Metro-Goldwyn-Mayer France
- Directeur de la photographie : Marcel Fradétal
- Cadreur : Jean-Marie Maillols
- Ingénieur du son : Robert Biart
- Compositeur de la musique originale : Maurice Jarre
- Auteur des chansons originales : Georges Brassens « Funérailles d’antan »
- Compositeur des chansons originales : Georges Brassens « Funérailles d’antan »
- Interprète des chansons originales : Georges Brassens « Funérailles d’antan »
- Décorateur : Roger Briaucourt
- Costumiers : Monique Durand, Lorène (Paris) pour les robes
- Coiffeur : Maud Begon
- Monteur : Gilbert Natot
- Photographe de plateau : Jean-Louis Castelli
- Interprètes : Jean-Louis Trintignant (Jean-Marie), Dany Saval (Micheline), Pascale Audret (Jeanne), Marianne Koch (Edwige), Pierre Brasseur (Hervé de Kéraudren), Philippe Leroy-Beaulieu (André), Jean Ozenne (Guillaume), Jean Babilée (Christian), Georges Rollin (Benoist-Sainval), Gérard Buhr (Henri), Robert Vattier (le notaire), Maryse Martin (Marthe), Serge Marquand (Yvan), Lucien Raimbourg (Julien), Georges Pierre (l’opérateur Son et Lumière), Georges Bever (le cocher).



Notes
- Pour voir l’émission dans son intégralité : https://www.youtube.com/watch?v=9QDd6zV_XwU ↩︎
Bibliographie
- Anonyme 1960. « On tourne à Nantes », in : Ouest-France, 18 octobre 1960, p. 6. (une photo de Pierre Brasseur)
- Brumagne M.-M., 1977. Franju : Impressions et aveux, L’Âge d’homme, 1977.
- Buache Fr., 1998, Georges Franju, poésie et vérité, Cinémathèque française, 1998
- Collectif 1993. Georges Franju, cinéaste, Créaphis, 1993
- Debord G., 1960. « Saint-Nazaire. Les « Pleins Feux » vont s’éteindre au château de la Bretesche déserté désormais par l’insolite et le mystère après le tournage du prochain film de Georges Franju », in : Ouest-France, 12 octobre 1960, p. 10, 2 photos n.&b.
- Ince K., 2008. Georges Franju Au-delà du cinéma fantastique, Presses de l’université de Laval / L’Harmattan, 2008
- Lafond F. (dir.),2011. Le Mystère Franju, coll. CinémAction, éditions Charles Corlet, 2011 (ce volume contient les « Entretiens avec Georges Franju » de Jean-Pierre Pagliano)
- L.F.H., 1960. « Châteaubriant-Ancenis. La vie culturelle. Les cinémas. On tourne…. deux films au château de Goulaine. « Pleins feux sur l’assassin » et un court métrage pour la télévision / Quand un monstre sacré (Pierre Brasseur) se donne à lui-même la comédie », in : Ouest-France, 18 octobre 1960, p. 10, 2 photos. n.&b.
- Vaillant Fr., 2019. Georges Franju, le dictionnaire d’une vie, préface de Jean-Pierre Mocky, Marest éditeur, 2019
- Vialle G., 1968. Georges Franju, Éditions Seghers, collection Cinéma d’aujourd’hui no 52, 1968
Sitographie
Pour citer cet article : Chaigneau C., 2023. « Cinéma et mégalithes (8) : « « Pleins feux sur l’assassin » de Georges Franju (1961) », in : Les Vaisseaux de Pierres. Exploration des imaginaires autour et sur les mégalithes de Carnac et d’ailleurs, mis en ligne le 23 juillet 2023.- https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/, consulté le : …


