Aujourd’hui, nous vous proposons de découvrir un texte rare et largement passé sous les radars, d’une autrice prolixe en son temps et aujourd’hui tombée dans l’oubli : Le dolmen de Gavrinis, chapitre d’un recueil intitulé L’Académie des Ours par Marie de Grandmaison. Ce texte publié en 1907, bien qu’anecdotique, est un parfait témoignage des connaissances partagées et des imaginaires collectifs sur les monuments mégalithiques sous la 3e République.


1. Le texte
LE DOLMEN DE GAVRINIS
Les côtes du Morbihan, en breton « petite mer », possèdent les monuments druidiques les plus complets qui existent au monde. Les dolmens, les menhirs, les cromlechs, y présentent à chaque pas leur austère majesté et viennent réveiller l’histoire qui touche de si près aux origines de la Gaule.
Ces désignations mêmes sont entièrement celtiques et bretonnes. « Men » voulant dire pierre et « dol » table, on a tout de suite dans le dolmen la table de pierre des sacrifices.
C’est sur ces grossiers autels que s’accomplissaient les sacrifices humains, et plusieurs de ces tables possèdent des rigoles, des cuvettes où l’on recevait le sang des victimes et aussi un orifice inférieur qui servait à le laisser couler sur la tête de ceux qu’on voulait purifier ou baptiser.
A côté de ces souvenirs barbares et cruels, le « men-hir » (ou pierre longue) et le « cromlech » (cercle de menhirs) nous en apportent de plus chers, car ils nous montrent le culte sacré que les anciens avaient pour leurs morts.
« Lech » signifie « lieu saint par excellence » ou lieu des ossuaires ? Il en est de même de « carn », et bien des noms de pays se sont formés de ces mots et des souvenirs druidiques restés dans ces contrées.
Tels sont « Plouharnel » ou « Carnel », et Plombech (peuplade de l’ossuaire) « Carnouët » (le carn du bois) « Carnel » (cimetière près de Lorient), « Locharn » (le lieu du carn) près de Carhaix, et surtout « Carnac » où sont les alignements les plus importants de ces monolithes qui ont parfois jusqu’ à 18 et 20 mètres de hauteur.
Ce sont de grossiers obélisques que l’on compte-là par centaines et que l’on suppose être les vestiges d’un cimetière privilégié. Leur arrangement symétrique avait fait croire à certains archéologues qu’ils étaient en présence d’un temple à découvert, où les druides se rassemblaient pour exercer près d’une mer orageuse le culte sauvage si en rapport avec cette nature même.
Toutefois certaines inscriptions font plutôt croire à des pierres tumulaires.
Quant aux dolmens, leur but a toujours été parfaitement défini. En faisant des fouilles près de ces autels de granit on a souvent retrouvé des fragments d’os calcinés, des cendres et autres débris qui ne se rencontrent que dans les sépultures.
Beaucoup d’entre eux ont été détruits par des habitants peu scrupuleux et un des phares de Belle-lle a été construit en entier avec des matériaux puisés à cette source.
Heureusement plusieurs sont encore debout. De ce nombre est le dolmen de Gravinis, situé dans une petite île du golfe de Morbihan. Cette île minuscule n’est pour ainsi dire qu’un vaste ossuaire. Un tumulus de 8 mètres de haut et de 100 mètres de tour y recouvre une grotte artificielle faite de menhirs et que l’on a découverte en 1832.
Une allée couverte de près de 12 mètres de long sur 2 mètres de large, formée de menhirs juxtaposés ayant pour toit des dalles horizontales, conduit à une table rocheuse qui n’a pas moins de 4 mètres sur, 3 de dimension.
Les parois de la grotte sont ornées de signes indéchiffrables et d’une bizarrerie qui tait songer au tatouage de certains Océaniens.

Ces singularités mystérieuses prêtaient aux sombres interprétations, et les Breton, superstitieux par nature, ne manquèrent pas d’en faire.
Les crédules habitants des campagnes disaient qu’a certaines époques de l’année des nains hideux, qu’ils nommaient « Cornandons », sortaient des souterrains et exécutaient, au clair de la lune, une danse infernale autour des dolmens et des menhirs. De plus, et c’est ce qui faisait fuir, leurs voix criardes, qui s’entendaient dans le silence des nuits, cherchaient à attirer les voyageurs en faisant résonner l’or du diable sur la pierre sacrée.
Aucun Breton n’eût osé en approcher à cette heure et beaucoup même en pleine journée n’y venaient qu’en tremblant.
Quelle scène dramatique s’y passa un jour !
Une douzaine de paysans qui comptaient sans doute se soutenir mutuellement, avaient résolu d’affronter l’île pour y recueillir le varech que la mer y dépose en grande quantité.
Tous faisaient les hommes forts, et chacun s’exerçait à paraître le moins timide.
On arriva bientôt à oublier tous les scrupules dans l’appât d’une moisson abondante. Les herbes marines s’amoncelaient et formaient d’énormes bottes sous les doigts des travailleurs qui, alors, oublièrent le temps.
Tout à coup l’un d’eux s’écria :
— Le jour va finir ! Aucun de nous ne s’en est aperçu.
— Non, répondit un autre avec effroi, c’est l’orage qui monte.
En effet, du côté de l’occident, des nuages affreux s’étaient accumulés, faisant à l’horizon une immense tache d’encre des plus menaçantes. De la ligne opposée s’avançait également une masse plombée, frangée de blanc, semblable à de lointains troupeaux et connue de tous les campagnards sous le nom de « fleurs d’orage ». Un vent violent s’élevait et secouant les flots les faisait s’entrechoquer avec frénésie. Déjà ils battaient furieusement le pied de l’île comme s’ils eussent voulu en tenter l’assaut.
— Vite à nos barques ! s’écria l’un des plus vieux de la bande.
Hélas ! il était trop tard ! Les deux nacelles qui les avaient amenés, mal assujetties au rivage, avaient cédé aux violents efforts de la tempête, et les pauvres gens ne pouvaient plus qu’apercevoir bien au loin, avec un désespoir facile à comprendre, ces embarcations semblables à deux coquilles de noix dont se jouait la mer déchainée.
— Perdus ! perdus au milieu des flots ! s’écrièrent en chœur les malheureux.
Et cependant la tempête montait toujours. Le vent déferlant à travers les dolmens et les menhirs prenait des accents lugubres. La nuit descendait sensiblement et faisait déjà ressembler toutes ces pierres levées à de noirs fantômes qu’éclairaient de temps à autre les lueurs embrasées du firmament. La foudre seule répondait par ses traces aux rugissements de l’aquilon.
Ce spectacle eût été saisissant même pour des âmes moins timorées que celles des Bretons. Eux crurent mourir de frayeur ; il leur semblait que tous ces spectres des anciens âges allaient, sous l’influence de Satan, s’animer pour les saisir à la gorge.
Le dolmen était leur seul abri contre la grêle qui, là encore, leur fouettait le visage : ils en firent une sorte de lieu d’asile.
Pourtant, l’un des infortunés se décida monter sur le toit de l’édifice, c’est-à-dire sur la table de pierre qui dominait la mer et permettait d’apercevoir un plus grand lointain et de guetter peut-être un secours.
Il dut s’étendre sur l’énorme dalle pour n’être point enlevé par la fougue de l’ouragan. De ce lit de granit, son œil plongeait dans l’immensité qui n’apportait à ses regards que l’horreur du gouffre en furie et de l’ombre embrasée du crépuscule.

Tout à coup, le feu d’un navire perça l’obscurité croissante. C’était peut-être le salut ?…
Sans perdre un instant, comprenant qu’il fallait à tout prix se faire découvrir, ils mirent en amas leurs bottes de varech et essayèrent de les allumer.
A défaut de flamme, une fumée intense s’éleva et les environna.
Peut-être ce nuage serait-il suffisant pour indiquer la présence d’êtres humains ? Un moment on en eut l’espoir. De son poste d’observation, la vigie annonçait que le vaisseau se dirigeait de leur côté.
— Il a grand-peine, ajoutait-il, à se tenir debout au milieu de la tempête. Alors, tous voulurent s’avancer pour chercher à apercevoir le navire en détresse, les uns se glissant sur des rochers au pied du dolmen, les autres essayant de grimper auprès de la sentinelle.
Quelques minutes s’étaient à peine écoulées que celle-ci poussait un horrible cri d’effroi : une vague d’une hauteur prodigieuse venait d’enlacer le navire comme d’une gigantesque tentacule et de le plonger dans l’abîme insondable.
Rien ne reparut, que le désespoir maintenant sans bornes des malheureux spectateurs. Non seulement ils plaignaient les naufragés ; mais ils pleuraient en même temps l’anéantissement du sauvetage entrevu.
— C’est fini ! s’écrièrent-ils, nous avons voulu violer le domicile des cornandons, il ne nous reste plus qu’à les attendre !
Ce fut une nuit d’angoisse pendant laquelle les cheveux blanchirent sur la tête de quelques-uns.
Cependant, il n’est pas besoin de dire que les esprits redoutés avaient de bonnes raisons pour ne pas les visiter et que le jour les retrouva debout tout entiers.
Alors, le calme s’était fait dans la nature, mais il n’arrivait pas à s’opérer dans leurs cœurs !
C’était maintenant la mort par la faim qu’ils redoutaient ; et les plaintes et les prières ne cessaient de sortir de leurs lèvres. Tous étaient en vedette pour interroger l’horizon.
— Est-ce un rêve ? s’écria soudain l’un d’eux, on dirait que des barques pareilles aux nôtres viennent dans cette direction.
— Serait-ce possible ! s’exclamèrent les autres. Doit-on reprendre espoir ?
Un sort favorable, en effet, avait conduit leurs barques échouer sur le rivage d’où elles étaient parties. L’inquiétude étreignant les familles des malheureux les avait poussés à se mettre à la mer pour tenter de retrouver quelques traces de ceux qu’ils croyaient morts dans la tempête.

La première pensée des sauveteurs avait été pour l’île où on les savait descendus.
Cette inspiration fut la bonne.
Les uns et les autres pouvaient à peine croire au bonheur de se retrouver, et une fois dans leurs foyers, les naufragés d’un jour oublièrent leurs peines : mais dès cet instant ils ne cessèrent de répéter a tous les leurs :
« Il n’y a point de cornandons, vous pouvez nous croire, nous en avons fait une épreuve assez terrible. »
Cette assertion et d’autres semblables finirent par s’affirmer, si bien qu’aujourd’hui les enfants eux-mêmes n’hésitent plus à se hasarder le soir à travers les vestiges des monuments gaulois. Ils savent que la mort est l’éternel sommeil et que même les plaintes continuelles de la mer n’ont pas le pouvoir de réveiller les ombres abritées sous de si lourds monuments.
Grandmaison (M. de) [pseudonymede Marie-Félicie Dufour], [1907]. « Le dolmen de Gavrinis », in : L’Académie… des Ours. Paris : Librairie d’éducation nationale, Alcide Picard, éditeur, deuxième édition [1907], 64 p. [p. 34-45, 3 illustrations in texto de S. Marcq].
2. L’autrice
Pâle romancière française aujourd’hui totalement oubliée, lauréate de l’Académie française, Marie de Grandmaison, née à Braye-en-Thiérache dans l’Aisne en 1856, est le nom de plume de Marie-Félicie Dufour (1846-1933), qui épouse un beau jour un certain Monsieur Melchior. Les informations la concernant sont rares. Elle a écrit des romans pour adultes ainsi que des œuvres de littérature de jeunesse, illustrées par des artistes renommés comme Jean Matet et Benjamin Rabier. Le catalogue de la BNF compte 143 notices au nom de cette autrice1. Outre plusieurs récits pour la jeunesse, on lui doit des hommages patriotiques (Les Guerrières de la France, 1902), des traités de civilité (Le Savoir-vivre et ses usages dans la société actuelle, ou guide de la bienséance pour tous les âges et dans les principales circonstances de la vie, 1893) et des guides de bonne conduite (La Sortie de pension, conseils aux jeunes filles, 1898) ou encore Les héroïnes de l’amour filial édité chez Alfred Mame en 1899, bons exemples de sa production littéraire mise au service de la patrie, de la bienséance et des bons sentiments. Elle décède à Garches (Hauts-de-Seine) le 13 novembre 1933.
3. La collection
Publiée par les éditions Picard au tournant du 20e siècle (vers 1900-1910), la collection « Bibliothèque d’éducation récréative » incarne l’idéal pédagogique de la Belle Époque : concilier le sérieux de l’instruction et l’attrait du divertissement. Destinée principalement à la jeunesse de la bourgeoisie cultivée, cette série s’éloigne de l’austérité des manuels scolaires pour proposer une vulgarisation de haut niveau. Elle servait fréquemment de « livres de prix », ces ouvrages richement reliés offerts aux élèves méritants lors des distributions de fin d’année.
Le nom de la collection résume parfaitement la philosophie de l’éditeur : proposer des ouvrages qui sortent du cadre rigide des manuels scolaires tout en restant hautement éducatifs et offrir une alternative élégante aux « livres de prix » (récompenses scolaires) en abordant des sujets sérieux (histoire, sciences, voyages) sous une forme narrative ou anecdotique.
Les éditions Picard avaient soigné le contenant autant que le contenu. Les livres étaient reliés dans un cartonnage de percaline le plus souvent rouge, les couvertures étaient ornées d’une plaque spéciale gravée, richement décorée de motifs floraux ou géométriques de style Art Nouveau, avec des dorures et parfois des fers noirs ou argentés. Cette collection représente l’âge d’or de l’édition française pour la jeunesse, juste avant que le livre ne devienne un produit de consommation de masse.
Cyrille Chaigneau pour Les Vaisseaux de Pierres
Bibliographie :
- Al-Matary S., 2010. « Une Sibérie à l’usage des familles la fonction édifiante de la figure de Prascovie Lopouloff en France (1806-1900)« , in : actes du colloque L’invention de la Sibérie par les voyageurs et écrivains français : (XVIIIe – XIXe siècles), lyon, 2010.
- Dhérent C., 2021. « Les autrices du Nord de la France et de Belgique chez les éditeurs lillois Lefort au XIXe siècle », in : Nord (revue littéraire), 2021.
Notes :
Pour citer cet article : Chaigneau C., 2026. « Anthologie (7) : « Le dolmen de Gavrinis » (1907) par Marie de Grandmaison (1846-1933) », in : Les Vaisseaux de Pierres. Exploration des imaginaires autour et sur les mégalithes de Carnac et d’ailleurs, mis en ligne le 16 avril 2026.- https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/, consulté le : …


