Les Vaisseaux de Pierres

Trésors d’archives (2) : Jean-Marie Bachelot de la Pylaie, ou l’itinéraire d’un archéologue parmi les antiquaires dans la Bretagne de la première moitié du 19e siècle

Jean-Marie Bachelot de la Pylaie, né à Fougères aux marches de Bretagne le 25 mai 1786, est d’abord un botaniste, d’une curiosité et d’une ouverture d’esprit peu commune. Après des études à Laval, il devient l’élève à Paris, au Muséum national d’histoire naturelle, de Georges Cuvier et de Blainville, entre autre. Grand voyageur, principalement à travers la France mais aussi en Amérique, c’est sur ses propres fonds qu’il finance, en 1816 puis en 1820, deux voyages à Terre-Neuve et à Saint-Pierre-et-Miquelon.

Il est alors le premier collecteur connu d’espèces locales. Il va consacrer une grande partie de son activité naturaliste, de 1820 à 1850, à l’exploration systématique des îles du littoral armoricain (Belle-Île, Sein, Houat, Hoëdic, Noirmoutier, Île-Dieu). Inventeur de l’algologie nord américaine, précurseur dans l’étude des lichens, des mousses, et des poissons atlantiques, auteur d’un des premiers traités de conchyliologie, Bachelot nous a laissé une œuvre naturaliste considérable, dont des travaux récents réaffirment l’avance, l’originalité et la valeur.

Son œuvre archéologique est elle beaucoup moins connue et totalement sous estimée. Devenu archéologue par vocation, il se consacre, dans le sillage de l’Académie celtique, à une préhistoire alors à peine naissante et qui s’incarne alors, dans le cadre d’une chronologie biblique courte, dans l’approche « celtophile » des « monuments druidiques ». 31 notices imprimées, 23 manuscrits inédits portent le témoignage de son activité en ce domaine.

Pendant 40 ans, il parcourt la Bretagne sans répit, développant une démarche scientifique basée sur le dessin des monuments accompagné d’une description rigoureuse. Sa démarche de travail est très novatrice pour l’époque et s’établit dans le droit fil de la Société des observateurs de l’homme créée pendant la Révolution. Bachelot va l’expliquer à de nombreuses reprises, dans tel ou tel manuscrit ou article publié :

« Ces monuments tant de fois visités, étudiés, expliqués, restent encore une énigme pour les archéologues ! Chacun les a vus et décrits à sa manière, et trop souvent avec des opinions faites d’avance, de sorte qu’ils n’étaient connus ni tels qu’ils existent dans leur ensemble, ni quant à la corrélation des parties. (…) ; [et] si je n’ai rien voulu connaître du travail de mes (…) confrères, c’est parce que je tenais à me voir libre de l’influence de leurs opinions : avant tout je voulais rester moi. (…) De mon côté je suis loin de me croire infaillible, mais pour éviter les préventions, ainsi que l’effet de l’imagination ou d’une mémoire qui peut se trouver infidèle, j’observe et décris chaque objet sur les lieux, j’en fait un dessin et même le plan selon son importance : puis je me rends aux bibliothèques pour le reste du travail. Voilà la marche que je me suis imposée et que je suivrai toujours. Je serai peut-être prolixe ? Mais dans beaucoup de cas, je crois qu’il vaut mieux décrire minutieusement, que de ne donner pour le portrait d’une personne que quelques traits de son visage. »

Il poursuit :

« Comme les travaux sur un objet unique ne peuvent être appréciés que par leur comparaison réciproque, j’ai jugé que celle-ci m’offrait le meilleur moyen pour faire sentir toute l’insuffisance des descriptions qu’on possédait [alors] (…). »

Autant de précautions oratoires pour mieux fustiger ces travaux qu’il juge indigne d’une démarche scientifique.

Et Bachelot va appliquer ce protocole à l’ensemble des sites qu’il visite. Il est l’inventeur du complexe mégalithique de Cojou en Saint-Just et de la lande du Moulin à Langon en Ille-et-Vilaine, des ensembles du marais de Brière en Loire-Atlantique, des grands systèmes aujourd’hui détruits de la presqu’île de Crozon et du Menez Hom en Finistère.

Il est aussi l’auteur d’une des premières descriptions dignes de ce nom des ensembles de Carnac et de Locmariaquer, qu’il visite, après bien d’autres, dès 1824. Récemment affilié à la Société des antiquaires de France, il présente le résultat de ses travaux en 1825, mais ses prétentions scientifiques gênent et agacent certains membres éminents de la docte assemblée, et, à la lecture des procès-verbaux des séances, on perçoit la concurrence acharnée que se livre les antiquaires autour de ces sites prestigieux.

Le chevalier de Fréminville et Sébastien Jorand en particulier font barrage… Au final, Bachelot ne sera pas autorisé à publier ses travaux dans les volumes chez les antiquaires… et c’est l’Institut historique qui, en 1840, intégrera dans ces travaux l’article de Bachelot sur Carnac, ce qui va limiter sa diffusion dans le milieu archéologique puisqu’il ne sera cité dans aucune bibliographie relative au mégalithisme morbihannais. Pour autant la méfiance des antiquaires à son égard ne démobilise pas Bachelot, et il ne manque pas une occasion pour diffuser ses travaux. Au Congrès scientifique de Poitiers, organisé par Arcisse de Caumont en 1834, il tient une place de premier plan. Il présente entre autre un plan de Carnac (aujourd’hui perdu) décrit longuement les alignements…

Après avoir récusé les différentes hypothèses jusque là proposées et reprises sur le destination des monuments de Carnac, Bachelot soumet sa propre hypothèse : un monument érigé au culte des astres, où soleil et lune interviennent autour de sites-repères précis (Saint-Michel-Kercado). Bachelot reprendra bien des fois ce système astronomique, sans doute un des premiers du genre.

Décrivant en 1831, les monuments mégalithiques de l’embouchure de la Loire, et découvrant un type d’architecture qu’il n’a encore jamais rencontré (les types transeptés), il indique :

« Comme cette disposition est encore nouvelle pour moi, je crois pouvoir en induire sans trop de témérité que le système religieux de cette partie de l’Armorique formait un schisme avec le reste du pays. Ayant parcouru la Bretagne dans tous les sens, et vu plus que qui que ce soit de dolmans, menhirs, cromelechs, etc.,  j’en saisis sur-le-champ, et puissé-je un jour, en raison de leur forme, de leur direction, de la différence de nature des pierres dont ils se composent, être assez heureux pour en déduire une espèce de classification philosophique ».

Il n’aura de cesse de mettre en place cette classification, s’appuyant sur sa formation naturaliste. Et en 1836, paraît à Paris, dans le Journal de l’Institut historique, trois « Tableaux synoptiques présentant un essai sur la classification des monumens celtiques ». Bizarrement, cette publication, où Bachelot propose une approche taxonomique du mégalithisme armoricain basé sur un catalogue de plusieurs centaines de monuments, va rester lettre morte et totalement inconnue de la communauté archéologique. L’achat récent par les Archives départementales d’Ille-et-Vilaine, des papiers d’un autre érudit fougerais, Théodore Danjou de la Garenne, a permis d’y identifier les notes préparatoires et la version intégrale de ce travail précurseur et unique dans l’archéologie française de la première moitié du 19e siècle.

On dispose de quelques clés pour la compréhension de ces tableaux dans une communication intitulée : « Observations sur l’histoire de l’architecture religieuse dans la Bretagne armoricaine et les provinces limitrophes », le 12 décembre 1835, lors de la 13ème séance du Congrès historique européen, réuni à Paris et publié par l’Institut historique en 1836.

Face à la complexité de l’architecture mégalithique, complexité qu’il comprend grâce au corpus unique qu’il a pu rassembler, Bachelot propose ces :

« Trois tableaux synoptiques, dans lesquels je me suis efforcé de soumettre nos monuments celtiques à une classification aussi simple et aussi complète qu’il m’a été possible ».

Bachelot classe donc son corpus, composé de plusieurs centaines de monuments, en trois grandes classes :

À partir de ces trois grandes classes il définit 36 genres de monuments, inventant à l’occasion toute une terminologie spécifique, qui s’appuie parfois, chose extrêmement importante, sur la langue vulgaire, tant bretonne que sur le gallo de Haute-Bretagne. Ainsi on découvre les termes de Toënti qui décrit les dolmens arc-boutés du Finistère, ou Belions qui est utilisé par les paysans du pays de Redon pour qualifier les gros blocs de quartz disséminés sur la lande.

De la lecture de ce travail, il ressort un point essentiel. Bachelot décrit chacun des monuments en l’état… et à aucun moment il n’intègre la notion de ruine. Ainsi, éclate-t-il un même type de monument (par exemple les dolmens à couloir) dans des états de ruines plus ou moins avancés dans des classes différentes.

En outre, la formation naturaliste de Bachelot l’a conduit à se pencher sur la géologie de la Bretagne, discipline à laquelle il a consacré de nombreux travaux, et c’est en géologue qu’il remarque le premier, le caractère exogène de l’orthogneiss de certains des monuments de Locmariaquer :

« Puisque je cite Locmariaker, ici ces grands monuments ont sur une portion de leur étendue, une de leurs tables ou pierre de recouvrement d’une nature différente des autres, étrangère à la localité. Je crois donc pouvoir la considérer comme la partie principale, la pierre sacrée de l’autel, peut-être la table du sacrifice. Personne que je sache n’avait encore fait cette observation, quoique bien importante. »

Bachelot milite résolument pour la protection institutionnelle de ce patrimoine. En 1828, malgré ses recommandations à M. Deslandes, alors sous-préfet de la ville de Fougères, l’important ensemble mégalithique du bois de Mont-Bêleu a été détruit pour le cailloutage de la route de Laval. Il en est particulièrement choqué. Ainsi, en 1834, au Congrès scientifique de Poitiers, il indique que :

« les blocs de granit les plus remarquables des monuments de Locmariaker et de Carnac, malgré leur célébrité, furent notés pour être employés à la construction des écluses du canal de Bretagne, et que ces monuments ne doivent leur conservation qu’à la distance et à la difficulté du transport de ces pierres magnifiques jusqu’aux chantiers de construction ; que tous les dolmens et menhirs placés sur les rives du canal on disparu (…) ».

Il n’aura de cesse de proposer des mesures de protection devant l’urgence des destructions massives en cours, mais le plus souvent son militantisme ne rencontre que peu d’échos. Aussi intervient-il parfois directement auprès de tel ou tel homme politique : il écrit en 1843 au maire de Lanvéoc dans la presqu’île de Crozon :

Monsieur le Maire,

Comme les monuments qui nous restent des Gaulois, nos ancêtres, disparaissent de jour en jour et que la France est ainsi menacée de perdre les derniers de ses plus anciens titres historiques, je me fais un devoir…de rappeler à votre sollicitude tous les Dolmens, Menhirs, Peulvans, Tertres, ou buttes faites avec de la terre ou à pierre sèches, ainsi que les autres pierres aux quelles se rattachent diverses traditions.

Rappelez, je vous prie, à vos concitoyens, que ces monuments n’ont été conservés jusqu’à nos jours, que parce qu’ils ont été vénérés par nos ancêtres, les uns comme objets religieux, les autres comme étant érigés pour transmettre à la postérité des faits mémorables, ou pour honorer là des hommes illustres : rappelez je vous prie à tous vos administrés que ces monuments sont devenus en conséquent une propriété de la nation …

Rappelez surtout à toutes les personnes qui en possèdent dans leurs domaines, qu’ils doivent les laisser intacts, dans quelqu’endroits qu’ils se trouvent, parce qu’étant là depuis des siècles, il y a prescription acquise pour leur conservation, quelques soient les prétentions des propriétaires du sol.

Enfin qu’étant sous la protection du gouvernement…, toute atteinte, toute détérioration des susdits monuments sera punie aussi rigoureusement que tout dommage fait aux églises, aux croix, aux édifices publiques de toute espèce, par la prison et les travaux forcés, en cas de récidive….

À nouveau en 1844, peut-on lire dans les procès-verbaux du Congrès de la classe d’archéologie de l’Association bretonne, tenu à Rennes en 1844 :

« M. de la Pylaie entre dans quelques détails au sujet de ses excursions archéologiques. Après avoir signalé plusieurs actes récents de vandalisme, l’honorable membre dépose sur le bureau une proposition, aux termes de laquelle le congrès devrait émettre le vœu que les pierres dites druidiques fussent déclarées propriétés de l’Etat, et placée à ce titre sous la protection des lois pénales. M. de Blois comprend le sentiment qui a inspiré cette proposition à son auteur ; mais il ne croit pas, dit-il, qu’elle puisse s’accorder avec les principes de la législation en matière de propriété. L’assemblée, se rangeant à l’avis du préopinant, décide qu’il n’y a pas lieu d’admettre la proposition de M. de la Pylaie. »

Sans doute Bachelot est-il là encore en avance sur son temps. Mais la redécouverte récente des Tableaux synoptique et quelques autres manuscrits, témoignent de la démarche singulière et novatrice de ce chercheur, et viennent réhabiliter cette œuvre de tout premier plan, l’œuvre d’un archéologue au temps des antiquaires.

Serge Cassen et Cyrille Chaigneau pour Les Vaisseaux de Pierres

Cet article est une version corrigée de celle publiée une première fois en anglais dans : Midgley M.-S. ed, 2009. Antiquarians at the Megaliths. Proceedings of the XV World Congress of the International Union for Prehistoric and Protohistoric Sciences (Lisbon, 4-9 September 2006), Vol. 38, Session C76, BAR International Series 1956. Oxford, Archaeopress, Publishers of British Archaeological Reports, 2009. p. 23-30.

Publications archéologiques de Jean-Marie Bachelot de la Pylaie

Pour citer cet article : Cassen S., Chaigneau C., 2025. « Jean-Marie Bachelot de la Pylaie, ou l’itinéraire d’un archéologue parmi les antiquaires dans la Bretagne de la première moitié du 19e siècle », in : Les Vaisseaux de Pierres. Exploration des imaginaires autour et sur les mégalithes de Carnac et d’ailleurs, mis en ligne le 26 juillet 2025.- https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/, consulté le : …

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