Préambule : Avant une prise de parole publique, tout intervenant doit déontologiquement déclarer ses liens d’intérêts. Cyrille Chaigneau, Poitevin de naissance, archéologue de formation, je vis aujourd’hui à Carnac où je travaille depuis 15 ans comme médiateur scientifique du Musée de Préhistoire de la Ville. Je suis par ailleurs le fondateur et principal animateur de l’association Les Vaisseaux de Pierres. Si j’interviens aujourd’hui dans le débat public, ce n’est pas en tant que fonctionnaire municipal ; c’est au nom de l’association et en tant que citoyen de Carnac.

Carnac vient de franchir une marche historique. L’inscription en juillet 2025 de nos monuments mégalithiques au Patrimoine mondial de l’UNESCO n’est pas une simple distinction honorifique ; c’est une reconnaissance par l’humanité tout entière que notre sol porte un trésor universel. C’est en retour un contrat de responsabilité envers le monde entier. Pourtant, au moment même où le monde célèbre Carnac, une menace plane sur le cœur battant de ce patrimoine : son Musée de Préhistoire.
Le musée actuel est à bout de souffle. Nous le savons tous. Des réserves exiguës et saturées qui ne répondent plus aux normes climatiques et de sécurité, qui ne permettent plus de protéger dignement nos collections ni de les enrichir, une muséographie d’un autre âge qui peine à captiver les jeunes générations, un accueil des chercheurs précaire et une accessibilité devenue inacceptable.
Aujourd’hui, certains candidats aux élections municipales annoncent vouloir arrêter net le projet de nouveau musée.
Les arguments avancés sont le plus souvent clientélistes et, dans tous les cas, font montre d’une méconnaissance du dossier, dans son historicité et sa complexité.
Quelques exemples parmi beaucoup d’autres ?
L’emplacement et la forme du projet d’architecture : pas ici et pas comme çà ! Il me plaît à savoir que les débats furent, mot pour mot, exactement les mêmes pour la Tour Eiffel ou du Centre Pompidou à Paris. Et j’imagine les débats houleux qui animèrent Carnac lors de la construction de la nouvelle mairie par Christian Bonnet dans les années 1970 !
Le manque de concertation et de débat public ? Rappelons que les quatre projets retenus suite à l’appel d’offre architectural (110 réponses) furent présentés au musée en 2023 plusieurs mois dans l’exposition temporaire « Sorties de terre ». Que le projet du cabinet « Projectiles », choisi collégialement après consultation et avis de toutes les institutions compétentes, fut présenté au musée durant toute la saison 2024, et qu’une conférence-débat grand public fut programmée par l’association des Amis du Musée en octobre 2024 devant une assistance nombreuse à la salle du Ménec, en présence de l’architecte, Daniel Mezaros.
Le retour à l’étude de 2014 ? Rappelons que si cette étude, lancée pendant la mandature de Jacques Bruneau, a été abandonnée, c’est qu’elle ne répondait en rien aux besoins du nouveau musée. Il s’avéra alors nécessaire et indispensable de définir un nouveau cahier des charges, sur lequel s’est appuyé les dix dernières années d’études et de réflexions.
Le « démarrage » du chantier juste avant les élections municipale ? Rappelons que le chantier a en réalité commencé en 2023. Le bâtiment est une chose, mais il y a tout le reste. L’équipe du musée, les services municipaux, travaillent d’arrache-pied depuis 3 ans sur la logistique et l’organisation complexe du chantier du bâtiment lui-même, mais aussi sur la muséographie, le chantier des collections, les dispositifs multimédia, les contenus de médiation, l’accessibilité, la future boutique, etc., etc., etc.
Cette décision d’arrêt du chantier serait une erreur historique, économique et culturelle.
Pourquoi ce musée est important pour Carnac ?
Parce qu’un site UNESCO sans musée est un corps sans tête. Les alignements nous émeuvent par leur magie, mais c’est le musée qui nous explique qui étaient les femmes, les hommes et les sociétés néolithiques à l’origine de ce que la communauté scientifique internationale qualifie aujourd’hui de « phénomène carnacéen ». L’inscription à l’UNESCO ne concerne pas seulement les pierres levées, mais le système culturel complet du Néolithique. Les alignements sont le corps du site ; le musée en est l’intelligence. Sans ce lieu de transmission moderne, nous réduisons notre histoire à un décor de carte postale, vidée de son sens scientifique.
Parce que c’est un moteur économique pour tous. Nous le savons tous, Carnac souffre d’un tourisme de flux : on vient, on regarde les pierres, on repart. Ce nouveau musée n’est pas une dépense, c’est un investissement. Par son dimensionnement européen, il permettra de désaisonnaliser l’activité, confortant un tourisme de qualité, présent toute l’année et non plus seulement durant l’été. Ce sera un puissant outil de redistribution économique qui fera vivre les commerces et les hébergeurs au-delà de la haute saison.
Parce que le coût de l’abandon serait exorbitant. Annuler le projet, c’est jeter dix ans d’études et de financements croisés (État, Région, Département) à la poubelle. Arrêter le chantier et renoncer aux subventions de l’État et de la Région coûteront cher en indemnités de résiliation et en remboursement de fonds déjà engagés. C’est un gaspillage d’argent public pur et simple.
Pourquoi le musée est-il important pour l’association les Vaisseaux de Pierres ? Vous le savez, l’association Les Vaisseaux de Pierres travaille sur la place des monuments mégalithiques dans les imaginaires, les constructions identitaires et l’histoire des arts. Pour ce faire, quelques-uns de ces membres on rassemblé des collections personnelles faites pour certaines de milliers de pièces (livres anciens, tableaux, gravures, dessins, documents d’archives, photographies pionnières, objets d’art et imagerie populaire, etc.). Prolongeant la longue liste de donateurs du qui sont à l’origine des collections du musée et de leur enrichissement, certains songent à faire don de ces collections à la Ville de Carnac, à moyen ou long terme. Or dans les conditions actuelles, de telles donations sont difficiles, voir impossibles.
Et parce que nos enfants et nos petits-enfants seront fiers de dire qu’ils habitent ou sont originaires de Carnac.
S’opposer au nouveau musée, ce n’est pas faire preuve de prudence budgétaire, c’est prendre le risque de voir le label UNESCO être dégradé ou perçu comme une coquille vide. Un site mondial sans un centre d’interprétation à la hauteur de ses collections serait une anomalie internationale. On ne gère pas un site de classe mondiale avec des infrastructures de village. L’arrêt du projet serait un signal désastreux envoyé à l’UNESCO, aux partenaires financiers et institutionnels.
Nous appelons les candidats à la responsabilité. Ne sacrifiez pas dix ans de travail et l’avenir de notre rayonnement sur l’autel de calculs électoraux à court terme. Le futur de notre passé se joue maintenant. Serons nous collectivement à la hauteur des mots d’Eugène Guillevic, le grand poète carnacois ? : « Il s’est passé quelque chose à Carnac, Il y a longtemps. Quelque chose qui compte. Et tu dis, lumière, qu’il y a lieu d’en être fier. »