Le musée imaginaire (29) : « Hünengrab in der Heide » (1901) par Karl Biese (1863-1926)

1. L’artiste : Karl Biese

Karl Biese nait à Hambourg en 1863. Après un apprentissage de peintre en bâtiment, il travaille comme peintre de théâtre. Grâce à une bourse, il entre en 1883 à l’Académie des beaux-arts de Karlsruhe (Bade-Wurtemberg, Allemagne). En 1886, il retourne à Hambourg, passe son examen de maîtrise en peinture et s’installe à son compte. En 1892, il vend son entreprise de peinture et revient à l’Académie de Karlsruhe. Il y devient l’élève de Gustav Schönleber (1851-1917). En 1899, il s’installe avec sa femme à Grötzingen, un quartier situé à l’est de Karlsruhe, dans l’ancien château d’Augustenburg, où vivaient déjà ses collègues artistes.

Biese fut cofondateur de l’association des artistes de Karlsruhe et, après Franz Hein, en fut pendant quelque temps le président. La structure disposait de son propre atelier de lithographie, l’imprimerie Künstlerbund Karlsruhe.

Ses tableaux évocateurs des saisons, en particulier ses tableaux d’hiver, le rendent célèbre. Ses techniques préférées étaient la peinture à l’huile et la lithographie.

2. Kunstdruckerei für den Künstlerbund. L’association des artistes de Karlsruhe et son imprimerie Lithographique1

Cette affiche a été réalisée par l’imprimerie Kunstdruckerei für den Künstlerbund, Karlsruhe (KKK) [Imprimerie d’art pour l’association des artistes]. Elle fut fondée en mai 1897 par des membres de l’association artistique de Karlsruhe qui possédaient des parts de la société.

L’engagement en faveur de la lithographie à Karlsruhe s’inscrivait dans le contexte du mouvement réformateur du début du siècle et poursuivait également certains aspects du mouvement d’éducation artistique. On cherchait des moyens de reproduire de manière optimale et fidèle des œuvres artistiques en grand nombre. L’objectif était de proposer aux clients des œuvres artistiques originales de bonne qualité à un prix abordable.

Alternative aux peintures coûteuses, l’imprimerie produisait des lithographies bon marché, une forme « d’art pour tous ». La technique d’impression lithographique permettait d’imprimer des feuilles grand format en grands tirages et avec une qualité constante. Les impressions de la KKK étaient également vendues à l’étranger, même aux États-Unis. Ces lithographies furent exposées à l’Exposition universelle de 1900 à Paris, à savoir 20 des 25 lithographies en couleurs présentées lors de la manifestation ! Les motifs particulièrement populaires ont été tirés à 10 000 exemplaires. Parmi les nombreux artistes qui ont conçu ces lithographies figuraient également des membres de la colonie de peintres de Grötzinger, tels qu’Otto Fikentscher (1862-1945), Franz Hein (1863-1927) et Karl Biese.

Si au cours des premières années, l’imprimerie produit surtout des lithographies artistiques en couleurs des membres de l’association, la KKK va imprimer des affiches publicitaires, des étiquettes de bouteilles de vin, des listes de prix et des emballages de toutes sortes.

3. La maison d’édition B.G. Teubner 

En 1901, la KKK conclut un contrat avec les deux maisons d’édition B. G. Teubner et R. Voigtländer à Leipzig pour la publication et la distribution d’imprimés artistiques. Au cours des années suivantes, les deux maisons d’édition vont publier 400 lithographies environ. Le tirage minimum était de 1 000 exemplaires. En fonction de leur taille les lithographies étaient proposées à un prix compris entre 1 et 6 Reich Mark. Grâce à la distribution par les deux maisons d’édition, les membres de l’association ont bénéficié de nouvelles possibilités d’exposition, de publication et de vente.

3.1. Le catalogue « Décorations murales artistiques pour la maison et l’école »

L’édition 1908 du catalogue « Kunstlericher Wandschmuck fur Hause und Schule » réserve les 60 premières pages à l’offre de lithographie et en présente au total cent cinquante, toutes illustrées, (142 gravures en couleurs suivies de 8 en N&B). Le catalogue comporte la liste de prix de ces 150 gravures avec indication de leurs tailles3. Les 64 pages restantes présentent des cadres pour les lithographies, des modèles réduits en carton et de nombreux livres, avec pour chacun un résumé pour le mettre en valeur4.

3.2. Les cartes postales

La société B.G. Teubner crée dès 1905 des cartes postales publicitaires qui mettent en avant les affiches qu’elle édite. Les premiers exemplaires laissent la place pour la correspondance côté illustration et l’adresse derrière. Le catalogue illustré, sans doute destinées aux revendeurs, est proposé gratuitement.

Bientôt l’illustration couvre la totalité du recto et la correspondance est reportée au verso de la carte. Le catalogue est maintenant proposé au prix de 1,2 Mark. Ce n’est plus un simple vecteur publicitaire pour vendre les lithographies, mais une collection autonome de cartes postales illustrées par des artistes. Teubner utilise pour cela un distributeur spécialisé : Hermann A. Peters,

4. Le monument : Grosssteingrab Bulzenbett bei Sievern

L’identification du monument représenté ne fait aucun doute. Il s’agit de la tombe à couloir (Hünengrab ou Großsteingrab en allemand) de Blüzenbett près de Sievern5. Le dolmen se trouve à 10 km de la mer et à 100 km de Hambourg (la ville natale de Biese) mais à 500 km de Karlsruhe, le siège de l’association !

La représentation qu’en fait Biese est extrêmement proche d’une carte postale photographiée par H. Schröder de Bermerhaven, qui circule dès 1898. Les arbustes ont pris la forme que leur a donné le vent, les branches poussant toutes du même côté. Biese reproduit fidèlement ce détail dans son travail de gravure.

Les 7 vers imprimé à droite du recto de la carte postale sont extraits d’un poème de l’écrivain local Hermann Allmers (1821–1902), qui était célèbre dans cette région de Brème.

Wenn der Mond steigt auf [Quand la lune se lève]
Und mit bleichem Schein [Et d’une lueur pâle]
Erhellt den granit’nen hünenstein [,Éclaire la pierre de granit du géant]
Das ist die Zeit, dann mußt du gehn [C’est le moment, tu dois alors aller]
Ganz einsam über die Heide. [Tout seul à travers la lande]
Was nie du vernahmst durch Menschenmund [Ce que tu n’as jamais appris par la bouche des hommes]
Uraltes Geheimniß es wird dir kund. [Un secret ancestral te sera révélé.] » (Allmers.)

Notre exemplaire est une carte de vœux de bonne année, postée le 31 décembre 1898. Le texte est écrit par Hedwig à son amie Lulu pour les vœux du Nouvel An : « Pour cet heureux changement d’année, je t’envoie, chère Lulu, mes vœux les plus sincères. Puisse la nouvelle année ne t’apporter que bonheur et joie. Ta Hedwig Sasse te salue chaleureusement. »6. L’expéditrice ajoute un trèfle à quatre feuilles en papier pour porter chance.

5. Autre œuvre « mégalithique » de Biese dans der Deutsche Spielmann

Le Deutsche Spielmann, est un petit périodique (16 x 20 cm) publié en 40 parutions à partir de 1903. Chaque livret, d’environ 80 pages, rassemble des poèmes allemands autour d’un thème et contient 4 illustrations hors texte, en couleurs. L’illustration des n° 14 (Herbst [automne] et n° 15 (Winter [hiver] est confiée à Karl Biese. Il produit une bien jolie illustration de dolmen dans le n° 14. Malheureusement point de poème sur les mégalithes. Nous n’avons pas été capable de situer ce dolmen qui peut très bien être une pure création de Biese.

6. Conclusion

Cette volonté de faire rentrer le beau dans les maisons et les écoles n’est pas propre à l’association allemande des artistes de Karlsruhe.

En France, des hommes politiques sont convaincus du pouvoir des images et du « beau ». Jules Ferry créée en 1879 la Commission de la décoration des écoles. Le sujet ne suscite pas l’intérêt des enseignants et il faut attendre 1905, pour que le ministère de l’instruction publique, se décidant à agir, commande des maquettes d’imagerie scolaire à des peintres. Les sujets s’inspirent de la famille et du terroir, des labeurs humains, des saisons, de la nature. Les maquettes sont confiées à l’imprimeur Eugène Verneau. Des difficultés lithographiques en interrompent la publication et la Société nationale de l’Art à l’école se rabat sur les estampes décoratives d’Henri Rivière qu’elle impose, dans les classes. Voilà comment ces affiches, qu’on considérait un peu raffinés, et sans espoir « qu’elles pussent passer un jour dans le matériel scolaire » ont été tirées à des milliers d’exemplaires7. Le catalogue Teubner des « Décorations murales artistiques pour la maison et l’école », nous propose donc un projet proche de ce qu’il se passe en France : de belles affiches avec un rapport limitée aux matières enseignées.

Ce n’est qu’un peu plus tard que le projet va mûrir et produire dans les années 1920-1950 les affiches se référant clairement aux manuels scolaires en histoire, géographie ou science.

La gravure Hünengrab est en position privilégiée en étant la première affiche de la série. Le message identitaire est clair : les sociétés mégalithiques et leurs « Tombes de Géants » sont à l’origine de la société allemande.

Philippe LE PORT pour Les Vaisseaux de Pierre

Photothèque

Pour vous permettre de mieux comprendre le travail de Biese, il nous est paru intéressant de partager les autres illustrations en couleurs de Karl Biese dans les n° 14 et 15 de « der deutsche Spielmann ». Karl Biese est surnommé « SchneeBiese » [Biese la neige] par ses camarades, mais il excelle également dans les teintes automnales comme celles de notre dolmen.

Notes

Pour citer cet article : Le Port Ph., 2026. « Le musée imaginaire (29) : « Hünengrab in der Heide » (1901) par Karl Biese (1863-1926) », in : Les Vaisseaux de Pierres. Exploration des imaginaires autour et sur les mégalithes de Carnac et d’ailleurs, mis en ligne le 5 avril 2026.- https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/, consulté le : …