Le musée imaginaire (27) : Sabinus et Éponine : héros de la résistance gauloise ou couple exemplaire ?

Ce tableau, qui n’est ni daté, ni signé, ni titré, représente un épisode tardif de la résistance gauloise aux Romains, à savoir l’histoire de Sabinus et d’Éponine, un couple de Gaulois qui vécu au 1er siècle de notre ère.
Caractéristique du mouvement romantique des années 1830, il oppose la faiblesse de l’homme et la puissance de la nature. Symboliquement, un trophée d’armes romaines accroché à la branche d’un chêne mort, fait face à un menhir et un dolmen, alors compris comme des « pierres druidiques », des « monuments celtiques », et témoigne des combats entre Romains et Gaulois, et plus particulièrement ici de la victoire des Gaulois sur les légions romaines lors de la révoltes des Bataves.
Cette histoire nous est narrée par Plutarque (vers 44 – vers 125) à la fin de son Discours sur l’Amour, un des traités de ses « Œuvres morales. La traduction en Français du texte latin par Jacques Amyot en 1572 va populariser cette histoire d’amour conjugale, qui devient la source de nombreux poèmes, nouvelles, romans pièces de théâtre, peintures, sculptures et gravures1. Pas moins d’une vingtaine de pièces de théâtre ont été consacrées à Éponine et à son mari, ainsi qu’une trentaine de tableaux, et environ huit opéras2.
Le propos de cet article est d’abord d’analyser ce tableau anonyme dans le contexte de son époque puis d’étudier la fortune de cette histoire d’amour antique dans les productions culturelles des 19e et 20e siècle.
1. Le sujet : Sabinus et Eponine
1.1. Sabinus, un héros oublié de la révolte des Bataves (69-70 de notre ère)
Un siècle après la « Guerre des Gaules », éclate en 69-70 de notre ère la révolte des Bataves, un peuple belgo-germain implanté à l’embouchure du Rhin, menée par Caius Julius Civilis. Avec l’aide des Trévires (un peuple belge de l’est de l’actuelle Allemagne) menés par Julius Tutor et Julius Classicus et des Lingons (un des plus importants peuple gaulois de l’est et du centre-est de la France) sous le commandement de Julius Sabinus3, la coalition, après quelques victoires, est défaite par les troupes fidèles à Rome, dont les Séquanes de Franche-Comté. En punition, l’Empereur Vespasien retire la citoyenneté romaine aux Lingons qui doivent lui livrer 70 000 guerriers.
Après neuf ans de clandestinité, caché dans une cave, Sabinus est trahi et découvert. Il est mis à mort malgré les supplications de son épouse Éponine, avec qui il avait eu deux enfants.
1.2. Sabinus et Éponine d’après les textes antiques
L’histoire de Sabinus et Éponine nous est parvenue grâce à trois auteurs antiques : Dion Cassius, Tacite et Plutarque.
Les traductions utilisées sont indiquées dans les notes.
1.2.1 Dion Cassus – livres 66-3 et 66-16.
Dans son ouvrage, Dion Cassius décrit la révolte de Sabinus et le simulacre de sa mort4 :
66-3
En Germanie, il y eut contre les Romains plusieurs soulèvements, que, selon moi, il est fort inutile de rapporter, mais il se passa un fait qui mérite l’admiration. Un certain Julius Sabinus, un des premiers parmi les Lingons, rassembla une armée pour son propre compte, et prit le nom de César, se disant descendu de Jules César. Vaincu dans plusieurs combats, il se réfugia dans une de ses terres et s’y confina dans un monument souterrain auquel il avait préalablement mis le feu ; on le crut mort, tandis qu’il se tint neuf ans caché dans ce monument, avec sa femme qu’il rendit mère de deux enfants mâles.
Puis plus loin, il partage les circonstances de sa capture et de son exécution :
66-16
Voici encore d’autres évènements du même temps : … le Gaulois Sabinus, qui s’était autrefois donné le nom de César, qui avait pris les armes, qui avait été vaincu et qui s’était caché dans un tombeau, fut découvert et amené à Rome. Avec lui mourut sa femme Péponilla qui lui avait sauvé la vie, bien qu’elle eût présenté à Vespasien ses enfants, et qu’elle lui eût, à leur sujet, adressé ces paroles si propres à exciter la compassion : « Ces enfants, César, je les ai mis au monde et élevés dans le tombeau afin que nous fussions plus nombreux pour te supplier. » Elle fit pleurer l’empereur et les autres assistants, mais il n’y eut pas de grâce.
1.2.2. Tacite – Histoire, IV, 67
Tacite traite aussi de la révolte de Sabinus et du simulacre de sa mort.
Cependant Julius Sabinus, après avoir détruit tous les monuments de l’alliance des Lingons avec Rome, se fait saluer César et entraine contre les Séquanes, nation limitrophe et fidèle à notre empire, une multitude nombreuse et indisciplinée de ses compatriotes. Les Séquanes ne refusèrent pas le combat, et la victoire se déclara pour la bonne cause : les Lingons furent défaits. Sabinus, si prompt à engager une lutte téméraire, ne le fut pas moins à s’enfuir de la mêlée. Pour répandre le bruit de sa mort, il mit le feu à la maison où il s’était réfugié ; on crut qu’il y avait volontairement terminé ses jours. Toutefois, il vécut encore neuf ans ; je dirai plus tard par quels moyens, dans quel asile, et je rendrai le compte que je dois de la constance de ses amis et de l’héroïque dévouement d’Eponine sa femme. La victoire des Séquanes arrêta le torrent de la guerre ; les cités revinrent peu à peu à elles-mêmes et se rappelèrent la foi et les traités. Ce retour commença par les Rémois, qui publièrent dans toutes les Gaules l’invitation d’envoyer des députés pour délibérer en commun sur ce qu’il fallait préférer de l’indépendance ou de la paix.5
Il semble vouloir nous en dire beaucoup plus sur l’histoire du couple mais la suite semble perdue6.
1.2.3. Plutarque – Dialogue sur l’Amour, 25
C’est Plutarque qui nous donne le plus d’informations, non pas dans un ouvrage historique, mais dans son Traité sur l’Amour, un recueil moral. Il utilise l’exemple d’Eponine pour démontrer qu’un homme peut trouver chez une femme un partenaire d’une parfaite fidélité, loyauté et ardeur7. Difficile de manquer l’histoire de Sabinus et Eponine stratégiquement placée en toute fin du dialogue, à seulement 14 lignes du dernier mot8 :
On peut ainsi dénombrer peu de couples issus d’amour pour les garçons qui supportent jusqu’au bout la communauté d’une parfaite fidélité, avec loyauté et ardeur à la fois, alors qu’ils sont nombreux ceux qui naissent de l’amour pour des femmes. Je veux en donner un exemple emprunté aux évènements qui se sont déroulés à notre époque, sous le règne de l’empereur Vespasien.
25 (770D) Civilis, l’homme qui avait fomenté le soulèvement de la Gaule, avait naturellement partagé ses projets avec un grand nombre d’hommes. Au nombre de ceux-ci figurais Sabinos, un homme jeune qui n’était pas sans noblesse, et qui par sa richesse comme par sa renommée, était le plus illustre de tous les Gaulois. Ils se lancèrent dans ce projet d’envergure, mais ils échouèrent. Sachant le châtiment qui les attendait, certains se suicidèrent, tandis que d’autres furent capturés lors qu’ils tentaient de prendre la fuite.
Sabinos avait toute facilité pour se sortir d’affaire et se réfugier chez les barbares, mais il avait épousé la meilleures des femmes. On l’appelait là-bas Empona, mais en grec on pourrait lui donner le nom d’« Héroïne ». (770 D) Il ne pouvait ni l’abandonner, ni l’emmener avec lui. Comme il avait à la campagne des réserves d’argent enfouies dans un lieu souterrain et dont seuls deux de ses affranchis connaissaient l’existence, il renvoya tous ses autres serviteurs, en leur disant qu’il allait se donner la mort par le poison, et accompagné de ses deux hommes de confiance, il descendit dans sa cachette souterraine. Par ailleurs, il envoya à sa femme un de ses affranchis, Martialos pour lui annoncer qu’il était mort sous l’effet du poison et que son corps avait entièrement brûlé dans l’incendie de son domaine de campagne. Il voulait en effet <se servir du deuil > que ne manquerait pas de manifester son épouse pour accréditer la nouvelle de sa mort.
C’est précisément ce qui arriva. Elle s’effondra là où elle était, <se lamentant> et criant sa douleur, (770F) et endura trois jours et trois nuits de jeûne. Quand Sabinos l’apprit, il craignit qu’elle se laissât mourir ; aussi ordonna-t-il à Martialos d’aller en cachette l’informer qu’il était en vie et qu’il se cachait, mais qu’il lui demandait de mener son deuil encore sans < rien omettre de > ce qui rendrait son jeu crédible. (771A) Dans l’ensemble, son épouse joua, en accord avec lui cette tragédie avec passion pour faire croire à son malheur. Mais comme elle désirait le voir, elle alla le rejoindre de nuit, puis elle revint chez elle. A partir de là, à l’insu de tous, elle vécut avec son époux pour ainsi dire chez Hadès, pendant plus de sept mois d’affilée. Durant cette période, elle déguisa Sabinos en l’habillant, en lui arrangeant sa coupe de cheveux et en lui faisant un chignon sur le haut du crâne, puis elle l’emmena avec elle incognito à Rome, parce qu’on lui avait donné quelque <espérance > de pardon. Mais comme elle n’avait rien obtenu, elle s’en revint et passa la majeure partie de son temps sous terre avec lui, se rendant de temps à autre en ville pour visiter ses amies et les femmes de sa famille et se montrer à elles.
(7111B) Le plus incroyable de tout, c’est qu’elle réussit à dissimuler sa grossesse alors qu’elle prenait des bains avec les femmes. En effet, le produit dont elles s’enduisent les cheveux pour les rendre dorés et flamboyants renferme une substance graisseuse propre à dilater et à détendre les chairs au point de provoquer une sorte de relâchement et de gonflement. Usant de ce produit sans ménagement sur les autres parties de son corps, elle cherchait à dissimuler le renflement de son ventre qui grossissait et s’arrondissait. Elle supporta toute seule les douleurs de l’enfantement, comme une lionne dans sa tanière, cachée aux côtés de son mari, et nourri les petits qui lui étaient nés (elle avait eu en effet deux garçons. L’un de ses fils mourut au combat en Egypte ; l’autre (771C) qui se nomme Sabinos, est venu tout récemment chez nous à Delphes.
L’empereur la fit mettre à mort… Pourtant Empona cessa d’inspirer la pitié à ceux qui assistaient à la scène lorsqu’elle proposa des paroles pleines d’audace et de panache qui mirent à bout Vespasien : comme elle désespérait de son salut, elle l’invita à échanger sa vie contre la sienne. Car elle avait été plus heureuse en vivant dans l’obscurité, sous terre, que lui en régnant comme empereur.
On remarque dans les textes que les auteurs anciens disent peu de chose du projet politique de Sabinus, sinon qu’il veut rompre avec Rome et se fait nommer César. Est-ce l’acte d’un simple ambitieux ou d’un visionnaire libérateur de la Gaule, nous ne le savons pas.
En conclusion, dans ces trois textes anciens, c’est indiscutablement l’exemplarité de l’amour d’Eponine pour son mari qui est mise en avant.
2. L’œuvre : un tableau caractéristique du mouvement romantique
Sans être un thème classique du Romantisme naissant, l’histoire de Sabinus et Eponine est loin d’être rare dans le premier tiers du 19e siècle. En 1802, le sujet imposé du « Grand Prix de Rome » décerné par l’Académie des Beaux-Arts de Paris est Sabinus et Eponine devant Vespasien. Huit candidats sont admis à concourir et Alexandre Menjaud (1773-1832) reçoit le premier prix. De ce concours, seul son tableau est parvenu jusqu’à nous9.
2.1. Gaulois, Romains et… Gallo-Romains
Sabinus est un aristocrate Lingon, peuple Gaulois fidèle de longue date à Rome qui a reçu le privilège d’être pleinement citoyen romain. Cette double appartenance de Sabinus à Rome et à la Gaule est un des thèmes du tableau, il est compréhensible par n’importe quel spectateur de l’époque grâce au trophée d’armes romaines et aux monuments druidiques.
2.1.1 Le trophée d’armes romaines
On ne peut qu’être surpris par l’ostension de ce trophée d’armes romaines, suspendu à un arbre mort, au milieu d’une forêt, composé d’un bouclier, d’un casque, de trois lances, de deux glaives et deux aquilas (l’enseigne des légions de Rome). Notre surprise est d’ailleurs partagée par le cavalier romain qui tout en chevauchant derrière son compagnon, conserve la tête tournée en arrière, les yeux fixés sur ces objets incongrus à pareil endroit. Il est paradoxal que Sabinus qui se cache du pouvoir romain depuis 9 ans puisse mettre une telle enseigne à la porte de sa tanière.

2.1.2 Les « pierres druidiques«
Installés au centre droit du tableau et structurant l’ensemble de la composition, toutes les lignes de fuite se concentrant vers deux monuments mégalithiques : un menhir et un dolmen.
A l’époque de la création du tableau, le consensus considère les monuments mégalithiques comme des monuments « druidiques » ou « celtiques ». Rappelons que cette attribution erronée aux Gaulois sera battue en brèche dès le début de la 2e moitié du 19e siècle, à l’exemple de la réfutation d’un Alexandre Bertrand dans ses « Monuments Primitifs de la Gaule, monuments dits Celtiques, Dolmens et Tumulus », paru en 1862.
L’image idéelle du dolmen dans son acception de « table de pierre » ne correspond à aucun monument connu. En revanche, le menhir, quant à lui est bien réel. Caractérisé par sa pointe biseautée, il s’agit de la stèle néolithique dite de la « Haute-Borne », situé sur la commune de Fontaines-sur-Marne10, en Haute-Marne, département qui couvre l’antique territoire des Lingons, avec l’actuelle ville de Langres pour chef-lieu de cité.
Érigé au bord d’une voie romaine, il porte une inscription latine « VIROMARUS ISTATILIF » gravée à trois mètres de hauteur, c’est un des plus anciens menhirs représenté dans l’iconographie française, dès 1773 par l’antiquaire et archéologue, disciple du comte de Caylus, Pierre-Clément Grignon (1723-1784).


2 : Menhir de la Haute Borne 1773, par Pierre-Clément Grignon. Fontaines sur Marne. Haute Marne. Wikimedia Commons source Bibliothèque de Reims
2.1.3. Les arbres
L’œuvre est un tableau historique perdu dans un tableau de paysage. A droite on trouve deux chênes imposants, l’un est vivant et en bonne santé, l’autre est mort et c’est lui qui porte le faisceau d’arme. En arrière-plan des sapins s’accrochent aux reliefs.
A gauche un bouleau surplombe la grotte et la famille de Sabinus. Il est représenté avec soin. Un rayon de soleil qui traverse les nuages illumine la grotte, la famille et l’arbre tout entier, mettant en valeur la blancheur de son tronc et le vert clair de son feuillage. Sa présence n’est sans doute pas fortuite puisque Pline l’ancien, dans son histoire naturelle indique que Le bouleau « se plait dans les lieux froids » et que c’est « un arbre de la Gaule, très blanc et très élancé ».


2.1.4. Les soldats : symboliser le choix, le passé et l’avenir
Les deux soldats romains découvrent la cache de Sabinus et vont le faire prisonnier. Leurs visages opposés font penser à Janus11, Dieu des choix, représenté avec un visage qui regarde le passé et l’autre qui regarde l’avenir.


Le tableau illustre la position de Sabinus, citoyen romain et Gaulois de sang. Il a rompu avec Rome et s’est rangé, avec sa famille, du côté de la Gaule.
2.2. La grotte de Sabinus
Les auteurs antiques ne situent pas la cache de Sabinus. Si l’un parle de « tombeau », un autre indique des « caveaux souterrains »12. Pour combler ce manque, trois hypothèses seront formulées successivement. Arnaud Vaillant, qui les a disséquées dans un article paru en 2011, les réfutent toutes13.
2.2.1. Les hypothèses en présence
La grotte de Sabinus est d’abord située dans une crypte à Grisolle à cause de la présence d’un sarcophage gallo-romain, au nom d’un homonyme de Sabinus. « Dès 1602, l’historiographe Langrois Odon Javernault dit de Sabinus « qu’il se retira dans une maison de campagne qu’on croit être Grisolle près de Molesne » Il … cite plus loin une caverne, puis « une grotte d’un sépulcre d’une de ses maisons ». Le Jésuite Langrois Jacque Vignier précise en 1660 que c’est en la crypte de l’église de Griselles que le notable lingon avait trouvé refuge.»
Plus tardivement, au 19e siècle, une grotte qui domine les sources de la Marne à Balesmes-sur-Marne, est proposée. Sa hauteur de 1,3 m est peu confortable pour passer neuf ans. De plus, la cachette est peu discrète puisqu‘un établissement thermal romain lié au culte des sources se trouve en contrebas de la cavité.
Enfin en 1865, Alphonse Delacroix, un architecte et archéologue franc comtois argumente sans grand succès pour la grotte de la Baume Noir à Frétigney.
2.2.2. Un décor conforme à la réalité ?
Même si aucune des hypothèses n’est valide, on peut se demander si le peintre a voulu en représenter une. On constate d’abord que notre peintre n’a pas représenté une crypte d’église. Et qu’ensuite, ayant peint avant 1865, il n’a pas pu représenter la Baume Noire dont l’hypothèse n’avait pas encore été émise
La grotte représentée sur le tableau pourrait correspondre à celle de Balesme-sur Marne. En effet les deux falaises ont une hauteur similaire et dans les deux cas la grotte est placée sur le côté d’une avancée de cette falaise. La pente du terrain qui s’éloigne de la falaise est comparable, et si la hauteur de l’entrée de la cavité ne fait que 1,3 m, elle est bien à 4 m du sol en contrebas. Les similitudes s’arrêtent là. Le reste du décor ne correspond pas au site. Il n’existe pas de plan d’eau à proximité et les reliefs à l’arrière-plan du tableau semblent trop importants pour représenter le plateau de Langres.
Le peintre s’il s’inspire peut-être de quelques éléments réels, invente en fait un paysage romantique où la nature puissante, avec ses grands arbres vivants ou morts, ses nuages sombres et ses reliefs marqués, amplifie l’aspect tragique de la situation.
Le peintre est-il Haut Marnais ?

2.3. Le couple a-t-il eu des jumeaux ?
Le tableau présente un couple avec deux enfants d’âge différent.

Pourtant, la traduction du texte de Plutarque par Amyot indique : « là où elle nourrit elle-même de sa mamelle deux petits jumeaux dont elle accoucha »14. Une traduction plus récente par Sophie Gotteland et Estelle Oudot en 2005 est moins explicite :
« Elle supporta toute seule les douleurs de l’enfantement, comme une lionne dans sa tanière, cachée aux côtés de son mari, et nourrit les petits qui lui étaient nés (elle avait eu en effet deux garçons) ». Cette précision n’existe pas non plus chez Dion Cassius qui indique seulement l’existence de deux enfants mâles, ni encore chez Tacite qui ne parle pas de la descendance du couple.
Cette mention de jumeaux autorise un parallèle avec la légende de Rémus et Romulus, nourris au lait d’une louve. On perçoit cette allusion dans une autres traduction : « …comme une lionne qui met bas dans son antre, et elle donna à son mari deux enfants mâles, j’allais dire deux lionceaux, qu’elle nourrit de son lait »15. Il s’agit donc probablement d’une liberté d’Amyot, le premier traducteur.
Les peintres qui se sont inspiré de l’histoire de Sabinus et Eponyne ont représenté les enfants équitablement des deux manières. Si Menjaud, Mazerolle, et Neuville montrent des enfants d’âges différents, Lhuiller, Taillasson et Marillier semblent avoir représentés des jumeaux.
2.4. L’inhabituel traitement d’un thème classique
2.4.1. Un thème classique
Les historiens de l’art ont recensé une trentaine de tableaux et dessins ayant pour thème Sabinus et Eponine. La dizaine d’entre eux que nous pouvons partager dans la pinacothèque en fin d’article ont été produit entre 1750 et 1870. Ils se partagent entre deux épisodes de l’histoire, soit la découverte de Sabinus dans sa cache et son arrestation, soit la supplication d’Eponine à l’empereur Vespasien pour la grâce de son mari. Tous utilisent un cadrage serré sur le groupe de personnages mettant en valeur vêtements, corps, visages et attitude dans une ambiance tragique. Aucun ne présente Sabinus seul ou en chef de guerre à la tête de ses troupes16. Aucun ne présente les protagonistes perdus dans un tel paysage.
2.4.2. Un traitement inhabituel
2.4.2.1. Un paysage romantique
Notre tableau se différencie nettement des autres productions recensées jusque-là. Ici, les personnage, réduits à des silhouettes laissent toute sa place au paysage. Ce parti romantique, installe la grotte, isolée, cachée au fond d’une forêt inquiétante, comme le centre du drame qui se joue devant nous, amplifiant la détresse visible du couple et de ses enfants. Les jeux d’ombre et de lumière, les symboles qu’intègre le peintre, ajoutent à l’étrangeté du tableau et participent à son attrait.
2.4.2.1. Un tableau celtophile
Nous ne connaissons aucun autre tableau sur Sabinus et Eponine qui installe dans le décor des monuments mégalithiques. De même, aucune œuvre inspirée par cette histoire, affirme avec autant de force « l’identité » gauloise du héros et son combat pour l’indépendance de son peuple. Cette exception, place le peintre dans les milieux érudit et intellectuels issue de l’Académie celtique, dissoute en 1814 pour devenir la Société des antiquaires de France.
2.4. Attribution
Les dimensions importantes du tableau indiquent l’œuvre d’un professionnel ou d’un amateur éclairé. Il est donc surprenant de ne pas le voir signé.
On note des similarités avec un tableau du peintre langrois Didier Alphonse Lhuillier (1818 – 1871) conservé au musée de Langres, en particulier la représentation d’une grotte plutôt que celle d’un caveau, et l’attitude de la famille, notamment l’enfant sur la gauche. Mais ses œuvres sont plus tournées vers les personnages que vers les paysages et si on accepte notre hypothèse d’un datation haute, dans le premier quart du 19e siècle cela ne cadre pas avec la période d’activité de ce peintre.


L’importance spatiale donnée au paysage plutôt qu’aux personnages, et le détail apporté aux arbres est « dans le gout » de Jean-Victor Bertin, (1767-1842) et des œuvres de jeunesse de son élève Jules Coignet (1798 – 1860), qui peint en 1836 un « Chêne au dolmen en forêt de Brocéliande », aujourd’hui conservé par le Musée des Beaux-Arts de Quimper. Mais la présence du menhir de la Haute Borne nous oriente vers un artiste, sinon haut-marnais, au moins champenois. L’enquête reste ouverte.
3. Sabinus et Eponine vus par les historiens du 19e siècle
L’histoire de Sabinus et Eponine est présentée par Plutarque comme un d’exemple d’amour conjugal qu’il utilise pour faire l’éloge de cette femme et du mariage. Pendant la Révolution Française, le regard sur ce couple évolue et prend une certaine ampleur. Sabinus et Eponine deviennent des symboles de la révolte face à l’oppression et de la lutte pour l’indépendance, par exemple dans le roman à succès de Delisle de Sales : Eponine ou la République, publié en 179317, dans lequel Sabinus devient porte-parole de la révolution et Eponine son égérie18.
Il nous a paru intéressant d’étudier comment les principaux historiens du 19e siècle présentaient l’histoire de Sabinus et Eponine. Nous sommes allés interroger Amédée Thierry, Jules Michelet, Henri Martin et Jules Guizot.
3.1. 1828 – Histoire des Gaulois d’Amédé Thierry
Amédée Thierry, est le premier écrivain à populariser les Gaulois dans son Histoire des Gaulois depuis les temps les plus reculés jusqu’à l’entière soumission de la Gaule à la domination romaine, publié en 1828, en trois volume à Paris par les éditions Sautelet. On lui attribue la première vision d’un Vercingétorix romantique, prélude à « Nos ancêtres les Gaulois ».
Le dernier chapitre de son ouvrage19 traite intégralement de la révolte des Bataves. Il décrit la révolte de Sabinus sur deux pages (p. 473-474) et clôt son récit par la capture et l’exécution de Sabinus et Eponine (p. 503-507). Il qualifie Julius Sabinus de « fou ambitieux qui s’était affublé du nom et de la pourpre des césars », mais reconnait la force de son amour pour Eponine : « il préféra braver tous les dangers que se séparer de celle qu’il ne pouvait ni abandonner ni emmener avec lui. »
Sa dernière phrase avant la conclusion montre que l’exécution des deux amants représente pour lui la fin de l’histoire de la Gaule : « Tel fut le dernier sang versé pour la vieille Gaule, le dernier dévouement public à un ordre social, à un gouvernement, dont le retour n’était ni désirable, ni possible »20. Aucune gravure ne vient illustrer cette édition, ni les suivantes.
3.2. 1833 – Histoire de France par Jules Michelet
Michelet ne met pas en valeur les qualités politiques ou militaires de Sabinus, mais plutôt la vertu de sa femme Eponine21. Aucune gravure ne vient illustrer cette édition. Celles-ci n’apparaissent que dans des éditions tardives par Jules Rouff & Cie ou Hetzel (toutes deux en en 4 volumes, sans date), que nous n’avons pas pu consulter.
3.3. 1855 – Histoire de France depuis les temps les plus reculé jusqu’en 1789. Tome 1, par Henri Martin (4e édition)
Cette œuvre est un succès commercial qui connaitra quatre éditions de de 1833 à 1860, chiffre remarquable pour une œuvre d’une telle ampleur22. Henri Martin ne prend pas Sabinus très au sérieux. Il s’étonne de « l’inconséquence assez étrange chez un « libérateur de la Gaule » » de se vanter d’être « issu de l’adultère de sa bisaïeule avec le conquérant Jules César ». Henri Martin estime que la culture romaine est un complément bienvenu pour les Gaulois et conclut son paragraphe sur la révolte des Bataves en regrettant que les Germains soient restés des « barbares »23. Aucune gravure ne vient illustrer cette édition.
3.4. 1867 – Histoire populaire de la France par Henri Martin
Cette édition abondamment illustrée est moitié plus courte que son Histoire de France. Le premier chapitre fait la part belle aux mégalithes, aussi bien dans le texte que dans les gravures qui ont pour titre : « les druides », « Alignements de Carnac, « druidesses dansant autour d’un menhir », « funérailles Gauloises » autour d’un tumulus, « les députés gaulois prêtant serment sur les enseignes dans le cercle des pierres consacrées »24. Il passe tellement de temps sur les mœurs des Gaulois qu’il ne détaille pas la Guerre des Bataves et ne cite donc pas Sabinus et Eponine25.
Les gravures d’évènements, toujours représentatives de ce que le lecteur retient, reprennent les sujets gaulois habituels : « fondation de Marseille », « Brennus mettant son épée dans la balance », « La bataille du Rhône », « une vue de Gergovie », « Vercingétorix », « Vercingétorix devant le tribunal de César » pour se clore par « le Pont du Gard » qui illustre les grands travaux romains. Sabinus et Eponine n’ont pas plus d’iconographie qu’ils n’ont eu de texte. Ils ont disparu de l’histoire nationale.
3.5. 1870-1872 – L‘histoire de France : depuis les temps les plus reculés jusqu’en 1789, racontée à mes petits-enfants par François Guizot
Comme Amédée Thierry, Guizot ne juge pas Sabinus. Il écrit factuellement : « Un jeune Gaulois du pays de Langres, Julius Sabinus, se joignit à Civilis. Celui-ci se vantait que pendant la grande guerre des Gaulois, sa bisaïeule avait plu à Jules César ; et qu’il lui devait son nom…Les insurgés se levèrent au nom de l’empire gaulois, et Julius Sabinus prit le titre de César ». Il retrace fidèlement et longuement l’histoire des neuf années de cachette du couple rapporté par Plutarque26.
Ce qui fut le dernier ouvrage de Guizot27, est illustré de belles gravure hors texte d’après des dessins d’Alphonse de Neuville. C’est le seul ouvrage parmi les cinq que nous avons consultés qui présente une gravure de Sabinus et Eponine, les installant graphiquement dans l’histoire de la Gaule28. La représentation de Sabinus portant un casque ailé, erronée s’il en faut, est caractéristique de l’iconographie des Gaulois à l’époque.
Leur histoire marque la fin des révoltes gauloises. Le chapitre suivant traite de la naissance du christianisme qui est significativement illustré par la gravure « les derniers druides », avec un dolmen et un menhir en arrière-plan.


« Les derniers Druides », gravure sur bois (image : 13 x 18,5 cm ; feuille : 19 x 27,5 cm) de Adolphe François Pannemaker (1822-1900) et A. Doms (18..-18..) d’après un dessin d’Alphonse de Neuville ; publiée dans : Guizot F., 1870. Histoire de France : depuis les temps les plus reculés jusqu’en 1789, racontée à mes petits-enfants ; n° 7, 1870.
5.6. L’avis des historiens
Aucun historien du 19e siècle ne considère Sabinus comme un acteur majeur de l’histoire gauloise. Il est juste la dernière victime connue des guerres civiles qui marquent la Pax Romana. On peut considérer que la date de son exécution marque la Pax Romana.
L’histoire de Sabinus et Eponine c’est avant toute chose une belle histoire d’amour, celle d’un couple uni et d’une fidélité jusque dans la mort.
4. Eponine et Sabinus dans les ouvrages pour la jeunesse du 20e siècle.
Cette histoire d’amour romantique et tragique survit au 20e siècle, dans la culture populaire et plus particulièrement dans des productions destinées à la jeunesse. Nul doute que l’ouvrage de François Guizot et sa très belle gravure y soient pour beaucoup. Nous avons pu identifier trois exemples iconographiques dans des chromos publicitaires, des bons points distribués aux élèves et des cartes à jouer.
4. 1. Chromo publicitaire Chocolat Louit (vers 1900 ?)
La société Chocolat Louit est fondée en 1825 et est dissoute en 1957. A l’instar des célèbres « images Poulain », elle utilisera massivement les chromos publicitaires comme moyen de fidélisation de sa clientèle pour ses marques « Chocolat Louis », « Tapioca Louis » et « Caobania »29. Dans la collection « Histoire de France », on trouve cinq séries de trente images chacune. « Eponine et Sabinus » porte le n° 5 de la première série qui va « des Gaulois à Pierre l’Ermite ».
Sur l’image Sabinus perd toute caractéristique romaine, et le texte le qualifie de « chef Gaulois vaincu ». Il est intéressant de voir que niveau importance, l’épisode de Sabinus et Eponine se hisse à égalité avec la prise de Rome par Brennus et la défaite de Vercingétorix à Alésia.



4.2. Bons points : L’Urbaine de capitalisation (tirages 1933, 1937, 1938)
L’Urbaine de Capitalisation produit dans les années trente une quantité de chromos et de bons points pour les écoliers. Sa série « Histoire de France, Instruisez-vous » utilise exactement la même iconographie que Chocolat Louis, avec la même numérotation et le même texte.
4.3. Chromos d’une série anonyme (vers 1900 ?)
Belle iconographie pour cette série dont nous ne connaissons pas l’origine. La représentation de Sabinus et Eponine dans leur grotte est clairement tirée de la gravure dessinée par Alphonse de Neuville pour l’ouvrage de Guizot.



4.4. Jeu de 7 familles (vers 1930-1950)
L’iconographie de ce jeu de 7 familles est utilisée par les Fromageries Graf à Dole (Jura)30 et par les Biscottes Clément à Deville-les-Rouen. La société GRAF le complète par un album « Le Jeu de l’Histoire – Album n° 1 » (non daté) dans lequel les cartes sont insérées au-dessus d’un texte explicatif. La représentation du couple est ici tout à fait novatrice, toute symbolique romaine ayant disparue.



4.5. Presse Jeunesse : « Jeudi de la Jeunesse » ; 7 décembre 1911
Dans un numéro du Jeudi de la jeunesse, journal illustré de 1911, Jean Rheity nous raconte l’histoire de Sabinus et Eponine sur un court format de texte31. Nous aurions apprécié quelques illustrations, néanmoins l’histoire est bien racontée, mettant en avant l’amour, le courage et la vertu d’Eponine. Le texte est justement titré, dans l’ordre, « Eponine et Sabinus ».
L’auteur rajoute des éléments à l’histoire. Ainsi on y apprend qu’il y a 5 lieues (soit 20 km) entre la maison d’Eponine et la cachette de son mari. « La joie de consoler son infortuné mari lui faisait supporter bravement les fatigues du voyage, les intempéries des saisons, même les rigueurs de l’hiver ». On est content d’apprendre qu’ « Heureusement souvent elle reste plusieurs jours de suite »… parce que 40 km aller-retour toutes les nuits, c’est pire qu’un entrainement de marathonien.
L’auteur étoffe le discours d’Eponine à Vespasien et lui fait dire que c’est l’ambition qui a poussé son mari à la révolte. Elle minimise la faute d’une manière étonnante pour obtenir le pardon.
4.6. Presse jeunesse : Spirou, 8 octobre 1970
Un bel hommage est fait à Sabinus et Eponine en 1970, par l’hebdomadaire « Spirou » qui leur consacre 4 pages illustrées dans le cadre des « plus belles histoires de l’oncle Paul. Le journal donne au couple des fils jumeaux et les loge dans la grotte de Langres. Il faut avouer que le résultat est de qualité. La protection de droits d’auteurs ne permet pas que nous partagions le document complet.

Conclusion
La carrière politique et militaire de Sabinus ne mérite que quelques lignes dans un livre d’histoire et ne justifie pas d’en faire un héros gaulois. Tacite et Dion Cassus n’en n’écrivent pas plus. C’est Plutarque qui fait rentrer Sabinus et Eponine dans l’Histoire de l’Amour tel des Roméo et Juliette antique. Il consacre 40 lignes au couple et seulement 6 à la carrière de Sabinus.
Chercher par la suite à faire de Sabinus et Eponine des « résistants héroïque » était une tache vaine, qui ne pouvait résister au filtre du temps. Ni les peintres, ni les historiens du 19e siècle que nous avons présenté, n’ont vraiment cherché à le faire.
Le tableau que nous présentons est d’ailleurs un des rares qui mette clairement l’accent sur la lutte entre deux cultures. C’est un bel exemple de ce qu’il est maintenant convenu d’appeler après Étienne Bourdon, la « forge gauloise de la nation »32.
Concluons avec les mots d’Amédée Thierry qui termine son Histoire des Gaulois de 1828 par l’exécution de Sabinus et Éponine : « Tel fut le dernier sang versé pour la vieille Gaule, le dernier dévouement public à un ordre social, à un gouvernement, dont le retour n’était ni désirable, ni possible ».
Philippe LE PORT pour les Vaisseaux de Pierres
Pinacothèque











Notes
Pour citer cet article : Le Port Ph., 2026. « Le musée imaginaire (27) : « Sabinus et Éponine : héros de la résistance gauloise ou couple exemplaire ? », in : Les Vaisseaux de Pierres. Exploration des imaginaires autour et sur les mégalithes de Carnac et d’ailleurs, mis en ligne le 13 septembre 2026.- https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/, consulté le : …