Histoire (4) : Félix-Gustave Quinquarlet (1848-1895), premier conservateur du musée de Carnac

Honorant les dernières volontés de James Miln, qui souhaitait que sa collection reste à Carnac, Robert Miln, son frère et unique héritier, fait construire un bâtiment, en partie à ses frais, pour la conserver et la présenter au public. Il supervise la construction du musée qui, inauguré en 1881, ouvre ses portes le 22 mai 1882. En parallèle, il charge l’amiral Tremlett, archéologue anglais et ami de la famille qui parle français et connaît Carnac, de régler la succession. Celui-ci négocie avec la municipalité et la Société polymathique du Morbihan (SPM), la donation de l’ensemble à la Ville de Carnac par acte devant notaire en date du 15 juin 1882. C’est la naissance du musée James Miln.

L’historiographie traditionnelle du musée de préhistoire de Carnac ne retient que les deux figures tutélaires de James Miln1, son fondateur, et Zacharie Le Rouzic2, l’enfant du pays souvent désigné comme le premier conservateur du musée. Or il n’en est rien. En 1882, Zacharie Le Rouzic n’a que dix-huit ans et n’a pas encore fait son service militaire. Il n’est embauché par la Ville de Carnac que comme gardien, aux dépens d’un autre candidat : Louis Cappé3. L’ancien contremaître de Miln et collaborateur actif de Félix Gaillard ne bénéficie pas de l’appui politique des républicains qui tiennent la mairie du village. Quant à Le Rouzic, il ne prendra réellement la main sur le musée qu’en 1895, à la mort prématurée de son véritable premier conservateur : Félix Quinquarlet, co-signataire du premier inventaire officiel du musée, daté du 15 septembre 1885.

Mais qui est ce Félix Quinquarlet dont la mémoire a été effacée par l’aura de son illustre successeur ?

Quelques éléments biographiques

D’origine champenoise, la famille Quinquarlet possède, à Troyes, une usine, aujourd’hui détruite, de bonneterie et tricots de corps (tricoti/rond) qui fournira notamment l’armée française.

On ne sait rien de son enfance et de ses débuts, mais une source le présente comme un homme de lettres formé dans un collège jésuite et ayant eu des responsabilités dans l’animation de séances littéraires et dramatiques au sein des collèges de la Compagnie de Jésus4.

Représentant de commerce pour la production de l’usine familiale, Félix Quinquarlet s’implante à Carnac vers 1872. Son acte de mariage avec Marie-Anne Debouy (1852-1926), le 13 décembre 1873, indique qu’il est « commis-facturier ». Les époux ouvrent bientôt, dans le bourg, un magasin de bonneterie et de ganterie « Quinquarlet-Debouy », accolé à leur lieu de résidence5.

Son frère Édouard le rejoint bientôt à Carnac et ouvre une fabrique de tissage et de tricot « E. Quinquarlet-Deschamp », qui complète la production de celle qu’il dirige déjà à Troyes. Ce sera la future usine « Petits Bateaux6 ». Industriel riche, il devient propriétaire de la ferme de Kerderff au nord-est du bourg, et se fera enterrer dans un vaste mausolée funéraire, curiosité patrimoniale qui jouxte les deux menhirs géants de Kerderff, par-delà le champ de menhirs du Ménec. Ce monument funéraire porte l’inscription « Édouard Hilaire Antoine 1840-1926 » et « Marie Mathilde Deschamps 1855-1926 ».

Un érudit éclectique

L’activité érudite de Félix Quinquarlet est précoce, d’abord dans le domaine des sciences naturelles. Entomologiste, il s’intéresse tout particulièrement aux hémiptères de France. S’il n’a jamais publié, on sait qu’il donne des photographies d’insectes à la Société entomologique de France, dont il est membre de 1872 à 18867.

1872, c’est encore l’année où il apparaît comme « membre actif » de la Société académique de l’Aube, désigné comme « manufacturier, à Troyes », puis comme donateur régulier au musée de Troyes de pièces d’histoire naturelle et de géologie.

Jusqu’à sa mort, il va herboriser et naturaliser nombre d’espèces récoltées ou tuées sur les côtes de la baie de Quiberon. C’est ainsi qu’oiseaux, œufs, reptiles, poissons, insectes de divers ordres, arachnides, crustacés, « mollusques mous sans coquille conservés dans l’alcool », annélides marins, oursins, astéries et ophiurides, actinies, anémones de mer, moluscoïdes et « plantes du Morbihan préparées en herbiers » viendront enrichir les collections du musée troyen. « Tous ces échantillons ont été préparés et recueillis avec soin par le donateur, sur les côtes de Bretagne », comme en attestent les Mémoires de la société savante.

Parallèlement, les collections du musée de Carnac s’enrichissent, selon l’inventaire de 1885, d’une série naturaliste et géologique, à la fois locale et extralocale, donnée par Félix Quinquarlet et son épouse. Y figurent pêle-mêle : des petits mammifères terrestres (hermines, musaraigne, renard, écureuil…), des crânes de carnivores (loup, putois…), une quarantaine de spécimens de l’avifaune terrestre et marine, agrémentés de quelques colibris, d’une série de conchyologie exotique, de lézards africains et autres reptiles sous tubes ! Pour la minéralogie et la géologie, on note l’apport d’une centaine d’échantillons, parmi lesquels un échantillon du tuf de Resson (Aube) et des fossiles du Jurassique.

Félix Quinquarlet est par ailleurs, au moins depuis 1881, membre correspondant de la Société des sciences naturelles de l’Ouest, dont le siège est au muséum d’histoire naturelle de Nantes.

Les centres d’intérêt de Quinquarlet sont multiples puisqu’en 1887, on le voit donner au musée de Troyes un « bâton de grand-chantre » du 18e siècle, en cuivre argenté, provenant de l’église de Villenauxe-la-Grande (Aube). Cette donation est accompagnée d’une recherche érudite sur les origines de cet objet liturgique8.

Son éclectisme le porte aussi à s’intéresser à l’archéologie. Cet attrait est probablement antérieur à son installation dans le Morbihan, puisque le Dictionnaire paléoethnologique de l’Aube, paru en 1882, nous apprend qu’il a « visité » le dolmen de Nogent-en-Othe. Par ailleurs, l’inventaire de 1885 du musée de Carnac comprend deux cent quatre ossements, poteries et artefacts lithiques provenant des dolmens de Vilnoxe (Aube). S’y ajoutent trois cent vingt-huit outils en silex taillés et polis provenant des départements de l’Aube et de l’Yonne, sans doute glanés lors de pérégrinations champenoises de Quinquarlet et rapportés avec lui en Morbihan. L’inventaire pointe parmi ces derniers une « Hache en silex type Saint-Acheul de 13 cm de long », ainsi qu’une « Pointe en silex type du Moustier de 6 cm de long ». Une collection archéologique personnelle somme toute modeste…

Le premier conservateur du musée de Carnac

Une fois sa situation établie à Carnac, il se rapproche naturellement de la grande société savante morbihannaise, la Société polymathique, qui comme son nom l’indique s’intéresse autant à l’archéologie qu’à l’histoire, la littérature, la géologie et les sciences naturelles.

Et c’est en tant que « naturaliste à Carnac » qu’il est admis au sein de la société vannetaise lors de sa trois cent neuvième séance tenue le 26 novembre 1876, et est nommé « membre titulaire non résidant ». Il donne à cette occasion « trois silex taillés » au musée archéologique de la ville.

Or, c’est justement en tant que membre non résident de la SPM, habitant Carnac, qu’il est choisi pour devenir le « conservateur » du nouveau musée James Miln, en binôme avec le maire de Carnac, conformément au règlement sorti des âpres négociations entre l’amiral Tremlett, représentant la famille de l’antiquaire écossais, et les antiquaires vannetais.

N’ayant jamais rien publié dans les pages du bulletin de la SPM, il est difficile, devant la discrétion des informations le concernant, de cerner le niveau d’implication de Quinquarlet à ce poste, mais il est, très vraisemblablement, loin d’être négligeable. Par exemple, un catalogue anonyme des collections, publié en 1894, relate les travaux de l’érudit écossais et comprend plus de mille numéros d’inventaire. Quel est le rôle de Quinquarlet dans cette publication anonyme ? Quelques indices nous conduisent à y voir la patte du naturaliste. Par exemple, les vitrines 32 et 33 sont consacrées aux « Coquillages des côtes de Carnac ». Les vitrines 35, 36 et 38 à 40 sont destinées à une collection d’histoire naturelle « en formation ».

Enfin, la vitrine 34 accueille le dépôt monétaire de Keredo en Erdeven, découvert le 11 mars 1893, donc après la mort de Miln. Or, nous savons par ailleurs que Quinquarlet procède à la donation de vingt monnaies issues de ce dépôt au musée de Troyes. Quinquarlet continue donc à entretenir des relations avec ses confrères de sa ville natale. Le musée aubois conserve d’ailleurs quelques « échantillons de fresques coloriées et ornées de coquillages, provenant de la salle des bains froids romains de Bocénos, près de Carnac (Morbihan) », fouillés par James Miln entre 1874 et 1877.

Notons que cette activité d’échange se manifeste également avec les musées suisses. L’inventaire de 1885 (n° 20) témoigne d’un important dépôt orchestré par Quinquarlet « d’armes et outils en pierre polie ou silex retaillés, tissus, outils en os, en cornes de cerf, graines de plantes, vases et ossements, objets en bronze de l’époque lacustre (tourbière de Robenhausen) ».

On s’étonnera de ne trouver qu’un seul exemplaire d’archéologie bretonne parmi les dons de Félix Quinquarlet et de son épouse : un « percuteur en quartzite de Kerberdery (Carnac) », don du 27 juillet 1893, qui témoigne du peu d’implications du premier conservateur du musée dans les recherches de terrain carnacoises, celui-ci étant sans doute accaparé par la direction de son importante entreprise.

Finalement, si l’on ajoute les faïences bretonnes et de nombreux objets ethnographiques et exotiques ce premier musée de Carnac devait plus tenir du cabinet de curiosités que du musée d’archéologie et de préhistoire que nous connaissons aujourd’hui et qui, lui, doit beaucoup à Zacharie Le Rouzic et aux conservateurs qui lui ont succédé.

Félix Quinquarlet décède prématurément à Carnac, le 11 février 1895, à l’âge de 47 ans9. Il a sa tombe-mausolée au cimetière de Carnac bourg (section 1 ; partie nord du cimetière).

Emmanuelle VIGIER et Cyrille CHAIGNEAU pour les Vaisseaux de Pierres

Cet article a été publié une première fois en avril 2020 sur la plateforme « Hypothèses », sur le blog « AmateuS – Amateurs en sciences (France 1850-1950) : https://ams.hypotheses.org/1477

Bibliographie, sitographie et notes

Notes

Pour citer cet article : Vigier E., Chaigneau C., 2025. « Histoire (4) : Félix-Gustave Quinquarlet (1848-1895), premier conservateur du musée de Carnac », in : Les Vaisseaux de Pierres. Exploration des imaginaires autour et sur les mégalithes de Carnac et d’ailleurs, mis en ligne le 11 juillet 2025.- https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/, consulté le : …