Feuilleton. Faire l’histoire des mégalithes (1). Ces symboles de l’identité nationale sous la IIIe République

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Cet article a été publié dans la revue L’Archéologue, n° 176, hiver 2025

Les mégalithes de Carnac et les rives du Morbihan constituent l’un des ensembles archéologiques les plus remarquables d’Europe. C’est ce que vient d’officialiser en juillet dernier leur inscription au Patrimoine mondial de l’Unesco, une reconnaissance internationale de la valeur historique, culturelle et scientifique de ces paysages monumentaux néolithiques. En même temps, des clichés directement hérités de la IIIe République persistent. Parfois pour notre amusement (alors que nous bouclons ce numéro, le Gaulois Obélix taille toujours des menhirs et vient de sortir sa 41e aventure à 5 millions d’exemplaires), parfois de manière un peu agaçante… Vigilants face aux crispations intellectuelles actuelles vis-à-vis des disciplines historiques, il nous a semblé utile de rouvrir le dossier des projections culturelles, identitaires ou fantasmatiques autour du phénomène mégalithique. Ces imaginaires seront explorés, mêlant science, histoire et culture. On commence par ce premier épisode consacré à la construction d’un discours qui a la vie dure.

La Bretagne de René de Chateaubriand, dans les Mémoires d’outre-tombe, est une terre « sauvage et antique » où les
paysages semblent dialoguer avec l’infini du temps. Parmi ces landes balayées par le vent se dressent les pierres levées, témoins silencieux d’un passé que le Romantisme a enveloppé de mystère. Victor Hugo, visitant Carnac le 11 août 1834 écrit à sa femme Adèle : « Tu ne peux te figurer comme les monuments celtiques sont étranges et sinistres […]. Ces prodigieuses pierres […] font un effet immense. […] Maintenant on n’en voit plus que la ruine. C’est une chose unique qui n’est plus. » En
1835, Prosper Mérimée, premier inspecteur général des Monuments historiques, exprime dans un courrier à Ludovic Vitet son admiration pour « ces monuments grossiers et sublimes que les paysans appellent tables des fées ». Avec Napoléon III, les mégalithes acquièrent une importance nouvelle. Ces architectures monumentales néolithiques deviennent un enjeu scientifique, symbolique, identitaire et territorial. Elles sont progressivement intégrées dans la construction d’une identité nationale et bénéficient de la structuration de la politique de protection du patrimoine.

La Préhistoire au service du récit national

La Troisième République, à partir de 1870, a besoin de s’inscrire dans une histoire longue, indépendante de l’héritage monarchique et religieux. Les alignements de Carnac, les dolmens de Bretagne, du Poitou, du Quercy ou du Midi, longtemps considérés comme de simples curiosités rurales enveloppées de légendes et de superstitions, cessent alors d’être des vestiges muets et deviennent des témoins prestigieux d’un passé national réhabilité par la science et valorisé par la pédagogie de
l’école républicaine. Dolmens et menhirs quittent peu à peu le domaine du sublime et du merveilleux pour devenir des objets d’intérêts scientifique, patrimonial et idéologique.

Repensés comme traces d’une humanité ancienne et intégrés dans une vision républicaine du patrimoine, les mégalithes servent à la fois de terrains de recherche, deviennent des marqueurs identitaires régionaux et les repères du récit national fondé sur le progrès, la raison, la science et l’école. Leur étude se structure, leur protection s’affirme et leur présence s’impose à l’école. À côté, les musées (dès 1853, le musée archéologique de la Société polymathique du Morbihan), mais encore les grandes expositions (principalement les expositions universelles) diffusent une vision scientifique des origines nationales.

L’historien républicain et homme politique Henri Martin (1810-1883) associe dolmens et menhirs aux Gaulois. Les mégalithes sont encore compris par la celtomanie académique comme des « monuments celtiques » ou des « pierres druidiques ». Mais avec lui se développe l’idée que ces « plus anciens monuments que possède la France », antérieurs aux rois et aux religions, participent à la légitimation de la République, en rattachant la Nation à ce passé immémorial. Les livres d’histoire (par exemple son Histoire de France populaire) identifient les peuples préhistoriques et les Gaulois avec les racines de la République, les mégalithes étant les preuves matérielles de cette filiation.

Les débuts de la Préhistoire

Alors que Jules Michelet (1798-1874) invitait à « interroger la terre » pour comprendre les origines des peuples anciens, l’archéologie s’institutionnalise et se structure, au service du récit national républicain fondé sur la science. Au même moment, les archéologues Émile Cartailhac (1845-1921) ou Gabriel de Mortillet (1821-1898) sont en train de poser les bases de la classification scientifique d’une Préhistoire naissante, discipline tout juste émancipée de la chronologie courte de la Bible. Une nouvelle génération de chercheurs étudie les mégalithes avec plus de rigueur. Les inventaires et les fouilles méthodiques se multiplient, conduits et portés par les sociétés savantes et les musées nationaux, régionaux ou locaux.

Protéger les mégalithes du Morbihan

Sous l’impulsion de Henri Martin et de Gabriel de Mortillet, qui se préoccupent de la « dégradation effrayante » de ces témoins d’un passé préhistorique, la Société d’anthropologie de Paris émet le vœu dès 1872 que l’État fasse l’acquisition des terrains où se trouvent les monuments majeurs du sud du Morbihan (Carnac, Erdeven et Locmariaquer), témoignant d’une
volonté d’intervention publique pour leur conservation.

Mais il faut attendre la loi de 1887 sur la conservation des Monuments, pour favoriser le classement de nombreux sites, notamment en Bretagne. Marquant le début de leur conservation officielle, c’est un jalon essentiel pour leur reconnaissance comme biens patrimoniaux. Les « monuments mégalithiques » sont spécifiquement mentionnés à l’article 1, reconnaissant
ainsi leur intérêt national, prévoyant leur inaliénabilité et la restriction des travaux sans autorisation.

Vingt-cinq ans plus tard, la loi du 31 décembre 1913 sur les Monuments historiques viendra consolider et élargir cette première base. Considérée comme le texte fondateur moderne du droit du patrimoine français, elle a permis une extension significative du nombre de monuments classés et protégés.

La période de la Troisième République a donc fait passer les mégalithes du statut de « pierres druidiques » légendaires, souvent menacées par l’agriculture et l’urbanisation, à celui de monuments historiques officiellement protégés, piliers de l’héritage national.

Les mégalithes à l’école

Les lois scolaires de la Troisième République (les lois Ferry de 1881 et 1882), instaurées par le ministre de l’instruction publique Jules Ferry (1832-1893), mettent l’accent sur l’instruction civique et moral, et le patriotisme. Les manuels scolaires (le Tour de la France par deux enfants en 1877, le Petit Lavisse en 1884) et ceux qui succèdent, ajoutent progressivement
l’homme préhistorique aux Gaulois du récit national. En faisant commencer l’enseignement de l’histoire à « l’âge de pierre », les manuélistes revendiquent une origine antérieure au christianisme et aux monarchies, opposant sciences et religion.

Un aspect crucial de l’enseignement sous la Troisième République est l’articulation entre La Grande et les petites patries. On insiste alors sur le patrimoine local, dont les mégalithes font partie, pour ancrer l’identité nationale dans la diversité territoriale.

Les mégalithes trouvent donc une place précise et significative dans cette histoire républicaine. Patrimoine à la fois national, régional et populaire, marqueurs de l’ancienneté du territoire français, ils témoignent de l’ingéniosité et de l’ingénierie primitive, et illustrent les concepts de progrès des sociétés humaines, de force et d’effort collectif.

Tourisme et identité régionale

En parallèle, le développement à partir de la fin des années 1840 du tourisme ferroviaire contribue à populariser ces monuments, renforçant leur place dans le paysage culturel. C’est le début du tourisme archéologique. Les mégalithes attirent des curieux, issus des classes aisées et érudites. Des guides touristiques les présentent comme des merveilles locales, renforçant leur rôle dans les économies locales et régionales. Les mégalithes deviennent des sites à voir, à l’instar des monuments du Moyen Âge.

Les sites de Carnac et de Locmariaquer, avec leurs alignements spectaculaires, le Grand Menhir ou la Table des Marchands, deviennent les symboles de la Préhistoire française qui renforcent l’idée d’une continuité historique du territoire. Ils sont étudiés, photographiés.

Les monuments mégalithiques deviennent l’enjeu d’une appropriation patriotique, à la fois symboles du patrimoine national, tout en exerçant, par exemple en Bretagne, et à une moindre échelle dans le Poitou, le Quercy et la Provence, un contrôle idéologique contre les mouvements régionalistes ou cléricaux. Acceptant ces marqueurs identitaires régionaux, associés aux folklores locaux, la République encourage ces identités tant qu’elles restent intégrées au récit national.

La celtomanie culturelle du XIXe siècle

Nombreux furent les outils de la « forge gauloise de la nation », pour reprendre l’expression de l’historien Étienne Bourdon. Construite par les sociétés savantes et l’université, la celtophilie devenue celtomanie, est un des piliers des romans nationaux successifs du XIXe siècle. Et nombreux furent les médias qui permirent de la diffuser vers les milieux cultivés : l’opéra, la poésie, la littérature, le théâtre, les beaux-arts, et dans un souci constant d’éducation populaire, la presse illustrée, les grandes expositions, bientôt la bande dessinée, le cinéma, la publicité, ou de manière plus anecdotique mais signifiante les cavalcades et défilés de la mi-carême. Évidemment, nombre d’artistes académiques de l’époque, peintres ou sculpteurs, s’emparèrent de ce matériel pour produire nombre d’œuvres mettant en scène autant de Gaulois fantasmés évoluant sur ou au milieu de « monuments druidiques ou celtiques » plus ou moins réalistes. Rappelons que les monuments mégalithiques, longtemps attribués aux Gaulois (à l’âge du Fer) datent en réalité du Néolithique (Ve-IIIe millénaire).

Par son regard porté sur les mégalithes, la Troisième République a profondément modelé le regard des Français sur leurs origines.

À la charnière des XIXe et XXe siècles, les progrès de l’archéologie comme science et les débuts de la Préhistoire comme discipline autonome, s’affranchissent alors des mythes druidiques et des récits romantiques pour s’inscrire dans une démarche fondée sur la stratigraphie, la typologie et la comparaison.

Pourtant, cette conquête scientifique s’accompagne d’un usage idéologique assumé qui continue d’influencer profondément le regard des Français sur leurs origines. En effet, les mégalithes offrent à la République un passé laïc, populaire et enraciné dans le sol national, devenu pilier de son enseignement et de son projet culturel. Aujourd’hui encore, entre recherches archéologiques renouvelées, enjeux de conservation et débats identitaires, ces monuments continuent d’alimenter notre réflexion sur la place du passé dans la construction du présent.

Cyrille Chaigneau pour Les Vaisseaux de Pierres

Pour citer cet article : Chaigneau C., 2026. « Feuilleton. Faire l’histoire des mégalithes (1). Ces symboles de l’identité nationale sous la IIIe République », in : Les Vaisseaux de Pierres. Exploration des imaginaires autour et sur les mégalithes de Carnac et d’ailleurs, mis en ligne le 4 mars 2026. https://lesvaisseauxdepierres-carnac.fr/, consulté le : …

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