Carnac anthologie (2) : l’hommage d’Anatole Le Braz (1859-1926) à Zacharie Le Rouzic (1864-1939)

  • Dernière modification de la publication :7 janvier 2024
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Ayant constaté le déclin de la pratique des veillées contées, Zacharie Le Rouzic (1864-1939) entreprend à l’hiver 1909, un collectage des récits traditionnels, contes, légendes et traditions populaires de Carnac et des environs. Ces récits, il les publie au printemps de la même année sous le titre de « Carnac. Légendes, traditions, coutumes et contes du pays », ouvrage préfacé par une lettre d’Anatole Le Braz (1859-1926).

Tous deux sont républicains. Tous deux sont collecteurs. Et dans cette lettre, Anatole Le Braz, rend un hommage appuyé et amical Zacharie Le Rouzic qui l’a accueilli au musée et lui a fait visiter les sites de la région, aboudant le fils de chiffonnier carnacois dans la République des Lettres bretonnes. Il partage longuement les impressions que lui procure le pays avec toute l’éloquence régionaliste et la verve lyrique qu’ont lui connait. Un texte d’anthologie.

LETTRE-PRÉFACE

Mon cher monsieur Le Rouzic,


Me demandant de présenter votre livre au lecteur vous me fournissez une occasion que je saisis avec joie de m’acquitter envers ce pays de Carnac — votre pays, — d’une dette de gratitude déjà ancienne. Je lui dois les émotions peut-être les plus puissantes que j’aie jamais éprouvées. Certes, la Bretagne entière est un musée vivant où, de toutes parts, surgissent devant les yeux, intactes encore, les images de d’autrefois. Mais, à Carnac, ces images revêtent un caractère unique : elles vous donnent l’ivresse et comme le vertige du passé.

Je n’oublierai de ma vie l’espèce d’horreur religieuse qui s’empara de mon esprit, la première fois que j’abordai cette terre sacrée. C’était dans la première quinzaine de septembre, à l’époque où se célèbre, selon des rites vaguement païens, la fête patronale de saint Cornély. J’accompagnais des amis et — que les menhirs nous pardonnent ! — nous voyagions en automobile. Partis d’Auray au lever du jour, nous eûmes tôt franchi les riants paysages qui, pendant plusieurs kilomètres, prolongent encore dans la direction de Carnac un peu de la douceur alréenne. Et voici que, passé le village de Kergroaz, brusquement la face des choses changea : elle se fronçait comme d’une sévérité soudaine, hostile, non ; mais grave, énigmatique, toute pénétrée de mystère. A perte de vue, la lande s’étalait, plate et sombre, fourrée d’ajoncs ras et de genêts nains, avec, par places, des lagunes endormies, vrais étangs du Cocyte, qui semblaient luire d’un éclat ténébreux, rebelle aux feux du soleil. Çà et là des bouquets de pins dressaient leurs panaches de deuil, bordant la route comme une voie funèbre. Avant même d’avoir aperçu les premières silhouettes de menhirs, on avait le sentiment que l’on entrait dans une région vouée de tout temps aux dieux redoutables de la mort.

Elles ne tardèrent pas à se montrer, les étranges Pierres du souvenir, témoins multiformes et indéchiffrables des âges immémoriaux. Elles apparaissaient assemblées par groupes qui faisaient penser à des conciliabules secrets d’antiques chefs de guerre. Quelles paroles, quels récits antérieurs à toutes les langues connues échangeaient-elles ainsi dans le silence de la steppe ? Quelles races d’hommes les avaient plantées là pour être les monuments de leur passage sur ce sol pétri de leur cendre? Ce fut à vous, mon ami, que nous l’allâmes demander. Et à qui donc nous fussions-nous adressés qui eût, je ne dis pas votre science, mais votre divination ? Vous n êtes pas seulement né sur cette terre de Carnac : vous êtes, à la vérité, né d’elle. Si la qualification d’autochthone (sic) peut justement s’appliquer à quelqu’un, c’est à vous. Sans doute vos pieds vont et viennent, comme ceux des humains ordinaires, à la surface de la planète ; mais par mille racines profondes ils plongent au cœur même de l’humus ancestral. Vous avez un don qui n’est qu’à vous, un sens exceptionnel que j’appellerai le sens souterrain. Par là, tout enfant, lorsque l’archéologue Miln vous initiait à ses études en vous entraînant dans ses courses, vous entriez en communication et en confidence avec le monde d’en-dessous où, depuis lors, vous n’avez plus cessé de vivre. D autres goûtent la lumière, les fleurs, la grâce changeante des saisons, les jeux éphémères de l’humanité. Vous, vos yeux, vos oreilles sont ailleurs : vous êtes un voyant et un oyant des régions inférieures ; vous percevez,
vous discernez les images flottantes et les sourdes rumeurs du peuple des mânes ; vous habitez, à la lettre, parmi eux ; que dis-je ? sous les espèces et apparences d’un homme d’aujourd’hui, vous êtes, en réalité, l’un d’eux, remonté au jour et réincarné.

Je me rappelle en son moindre détail notre première rencontre, au seuil de cet humble musée Miln, si grandiose en sa simplicité rustique, dont vous vous intitulez modestement le gardien. Sous votre chapel aux larges rubans et dans votre veste noire, lamée de velours, vous eussiez pu passer pour un quelconque des innombrables laboureurs endimanchés qui, en mémoire sans doute des holocaustes funéraires d’il y a trois mille ans, conduisaient processionnellement leurs bestiaux à la bénédiction de saint Cornély. Mais nous n’eûmes pas plutôt pénétré sur vos pas dans le sanctuaire de votre religion à vous que votre personnalité véritable se révélait, s’imposait à nos regards. Je vois encore de quel geste pieux vous ouvrîtes devant nous, comme les portes d’un tabernacle, les panneaux vitrés des armoires sacro-saintes ; j’entends encore l’accent de ferveur avec lequel vous nous commentiez, en l’exhibant, chacune des pièces de votre trésor. « Admirez, disiez-vous, cette variété de turquoise, connue sous le nom de calaïse ; vous avez là le bijou préhistorique par excellence : on l’extrayait des gisements d’étain, de même que la jadéite, dans laquelle se taillaient les haches sacrées… Et que pensez-vous
de ces fusaïoles ? Il s’est trouvé des auteurs pour pré tendre qu’elles servaient au filage du lin : c’est une erreur : on s’en parait en guise de colliers… Quant à cette exquise pendeloque en chalcédoine, semblable à une minuscule ampoule, c’était une amulette féminine : dans la maison où je l’ai recueillie, on la passait un cou des fillettes, pour faciliter le travail de la puberté… » Vous touchiez, vous caressiez ces choses délicates, comme si, jadis, vous les aviez suspendues vous-même à la gorge de la bien-aimée. Mais, quand vint le tour des armes, je ne sais quel souvenir de batailles héroïques traversa vos prunelles. Vous nous parûtes soudain grandi d’une coudée. Vous aviez une façon de manier ces ferrailles archi-vénérables, qui attestait jusqu’à l’évidence qu’aux ères des vastes massacres primitifs vous aviez dû les brandir en maître. A un moment, vous nous dites avec une sorte d’attendrissement contenu : « Ceci est l’épée d un jeune chef adulte. » Et nous n’eussions pas été surpris de vous entendre conter, à la manière d’Ossian, de quelle mort — pleurée de vous — ce jeune guerrier avait péri, fauché en sa fleur. Ce n’était plus un musée dont vous nous faisiez les honneurs, mon cher Le Rouzic, mais une salle de votre palais d’autrefois, ornée de vos reliques de familles et des trophées barbares de votre lointain passé.

Et quand vous prîtes place dans la voiture, à côté du chauffeur, pour nous guider obligeamment vers les sites les plus majestueux de votre nécropole natale!… Jamais, je pense, je n’ai mieux senti à quel point combien tout un pays peut s’exprimer dans un homme, à quel point un homme peut s’identifier avec tout un pays. Vous nous entraîniez d’une station de sépultures à l’autre, exultant, impérieux, dominateur, vrai souverain de ce funèbre empire, roi des peulvans et des dolmens, interprète de leur éloquent mutisme, génie des races anonymes qu’ils commémorent, pontife maxime des dieux souterrains dont l’âme imprègne encore tous ces parages et leur communique, dès l’abord, un je ne sais quoi de farouche, de solitaire et d’inquiétant. Parfois, devant l’amorce indécise d’un chemin à peine tracé, le chauffeur hésitait; mais vous lui commandiez : « Allez ! » Et l’automobile, comme mue par votre esprit, s’engageait sans dommage dans des routes que vous sembliez rendre momentanément viables par un décret de votre volonté. Nous pûmes ainsi, grâce à vous, faire en une seule après-midi le tour entier de la Cité des Tombes. Nous parcourûmes toutes les avenues des temples de la Mort. Chemin faisant, vous releviez en imagination les piliers abattus. Vous reconstruisiez, avec votre sens divinatoire, disons mieux : avec vos souvenirs, la prestigieuse forêt de pierre du Menec, telle qu’il vous avait été donné, voici des millénaires, de la saluer sur pied, en ses jours de splendeur. Car vous l’avez connue à ses origines, n’est-ce pas ? Vous avez été un des prêtres bâtisseurs qui travaillèrent à son érection ; vous avez officié entre ses myriades de colonnes, présidé à la pompe des grandes funérailles dans ses caveaux cyclopéens, aspergé ses tertres tumulaires, en forme de tentes, du sang des bœufs et des génisses maintenant chers à saint Cornély. Aussi bien, vous me le confessiez vous-même : ces époques insondables demeurent pour vous actuelles et présentes. Vous
les revivez, vous les réalisez quotidiennement, dès que nous êtes libre de vous appartenir, de rentrer dans notre vraie âme. Et votre caractère essentiel, mon cher Le Rouzic, celui qui fait votre poésie et noble singularité, c’est d’être dans l’universelle banalité contemporaine, le dernier et nostalgique survivant de la préhistoire.

A parler franc, vous ne vous retrouvez dans votre patrie que sous terre, au fond des hypogées où dorment vos pairs, les chefs antiques des tribus qui jonglaient avec les mégalithes. Je n’en veux pour preuve que les fouilles gigantesques auxquelles vous vous êtes dévoué, avec une ténacité surhumaine, dans les entrailles jusqu’alors inexplorées du mont Saint-Michel de Carnac. Ce qu’il recélait, personne n’en avait le soupçon : mais vous le saviez, vous. Vous saviez que, sous la chapelle de l’archange qui le couronne, reposaient des mânes de héros plus illustres à vos yeux que tous les archanges. Vous les entendiez qui vous appelaient, qui vous réclamaient, qui soupiraient après votre pioche libératrice comme après l’instrument de leur résurrection, Et, pendant des années, vous avez travaillé de vos propres mains à les ressusciter, en effet, au risque de vous ensevelir vingt fois avec leurs dépouilles. Désormais, par vos soins, l’air embaumé des landes et des pinèdes, assaisonné de fraîcheur marine, se jouera de nouveau dans les couloirs rouverts de leur tombe et portera jusqu’à leurs ossements cette caresse de la vie dont vous seul pourriez dire depuis combien de siècles ils furent sevrés.

Aujourd’hui, mon cher Le Rouzic, votre activité semble s’exercer dans un autre domaine. De « sépulchrologue » — comme dirait mon ami Le Goffic, — vous voilà devenu folkloriste. Serait-ce donc que votre âme aurait changé de passion et votre esprit d’étude ? Nullement. Et d’abord, les hommes de votre sorte et de votre trempe ne changent point. Ils s’enrichissent, ils se complètent, dans le sens du labeur qu’ils se sont une fois fixé, mais ils restent les servants obstinés de leur premier idéal, et, sous quelque forme que ce soit, ils continuent d honorer
les mêmes dieux. Et vos dieux à vous, — je l ai, j’imagine, assez crié sur tous les tons au cours de ces pages, — ce sont les dieux infernaux, les dieux d en bas, ceux qui règnent au Pays des Ombres, dans les limbes mystérieux du Passé. Oh ! entendons-nous ! Ce n’est pas que, par certains aspects de votre mentalité, vous ne soyez un Breton moderne, très moderne, plus porté à embrasser d’amour la Bretagne qui est (au mieux : qui aspire à être), qu’à se répandre en jérémiades vaines sur la Bretagne qui n est plus. Et, par exemple, — puisque cependant on ne peut
parler de Carnac sans penser à Quiberon, — si, dans la lutte fratricide dont le souvenir attriste encore vos landes, vous aviez eu à prendre parti entre les soldats républicains de Hoche et les émigrés de Tinténiac, je sais bien vers quels drapeaux se seraient élancées vos sympathies. Un préhistorique, oui, parfaitement ; mais un rétrograde, non pas ! Il y a passé et passé, n’est-il pas vrai ? Le vôtre, celui-là seul qui vous paraisse mériter qu’on s’y
attache, commence aux premières civilisations humaines pour finir quelque cinq cents ans avant Jésus-Christ. J’ai toujours dans l’oreille l’accent de dédain avec lequel vous nous disiez, en désignant du doigt sans les toucher, des piques de légionnaires du temps de César :
— Le romain ne m’intéresse pas.

Êtes-vous bien sûr, mon cher ami, que, parmi les croyances et les superstitions populaires exhumées par vous dans le présent recueil, il ne s’en trouve pas plus d’une qui sente le romain, voire le moyen-âge, et même des époques encore plus rapprochées ? Mais, au fait, il n’importe! Et vous pourrez toujours me répondre, pour demeurer d’accord avec vous-même, qu’il y a toujours lieu de douter si tel racontar, à mine relativement récente, n’est pas, en réalité, l’écho rajeuni à travers les âges d’un mythe vieux de plusieurs mille ans. En matière de folklore il est imprudent d’affirmer : Ceci est ancien, ceci ne l’est pas. L’essentiel, au surplus, est que la sincérité des documents soit indéniable. Et avec vous l’on peut être tranquille sur ce point. Vous avez fait vos preuves. Je suis certain que vous avez interrogé la mémoire de vos compatriotes avec la même conscience, la même piété, le même scrupule que vous avez apportés naguère à fouiller le sol qu’ils habitent. La besogne n’était-elle pas identique des deux parts ?
Il s’agissait une fois de plus de faire œuvre de sauvetage et de résurrection, et cela dans des profondeurs plus mouvantes, moins conservatrices de leurs trésors, que les tertres des tombes préhistoriques ; vous vous en êtes acquitté avec votre flair et votre instinct habituels. Il y a une mort pire que la mort, et c est l oubli : vous venez d’y arracher les traditions de votre petite patrie. Croyez que le pays de Carnac ne sera pas seul à vous en être reconnaissant. Pour moi, j’estime que je ne pouvais le mieux louer qu’en proclamant ici, dans la mesure de mes forces, tout ce qu’il a mis de lui en vous et que vous lui avez, de tant de manières, si largement rendu.

Anatole Le Braz.

Rennes, 5 mai 1909.

Le Rouzic Z., 1912. Carnac. Légendes, traditions, coutumes et contes du pays , par Zacharie Le Rouzic,… Avec une lettre-préface de M. Anatole Le Braz… (Nantes), 1912. In-18, 219 p.

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Cette publication a un commentaire

  1. Anne

    Quel lyrisme, quel enthousiasme !
    J’ai avoir eu la chance de voir Carnac avec un guide – suivre mon regard- hors des sentiers battus, mais se glisser dans les pas d’Anatole Le Braz et suivre Le Rouzic et son sens souterrain …

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